Par Francklyn B. Geffrard,
PORT-AU-PRINCE, dimanche 13 septembre 2026 (RHINEWS)– Il faut avoir le courage de poser la question sans détour, sans complaisance et sans peur : Haïti peut-elle réellement organiser, dans environ 90 jours, des élections nationales crédibles, inclusives et suffisamment sécurisées pour ne pas transformer le droit de vote en une nouvelle épreuve de survie pour une population déjà meurtrie ?
La question n’est ni provocatrice ni destinée à alimenter le pessimisme ambiant. Elle est devenue incontournable. Le Conseil électoral provisoire (CEP) a fixé au 13 décembre 2026 le premier tour de l’élection présidentielle et des législatives, ainsi que la ratification populaire des changements proposés à la Constitution. Le second tour de la présidentielle et des législatives, ainsi que les élections territoriales, sont prévus pour le 21 février 2027. Le CEP a lui-même souligné que le respect de ces échéances dépend notamment de l’établissement d’un climat sécuritaire acceptable et de la disponibilité des ressources financières nécessaires.
Nous sommes donc devant une équation qui ne peut être résolue par des slogans, encore moins par des certitudes de circonstance. Il faut des élections. Mais il faut de bonnes élections. Et de bonnes élections ne peuvent être organisées n’importe comment.
Il faut surtout éviter les deux extrêmes qui menacent de confisquer le débat. Le premier consisterait à dire qu’il ne faut pas d’élections tant que la sécurité n’est pas parfaite. Ce serait donner aux groupes armés un pouvoir exorbitant : celui de décider, par la violence, quand le peuple haïtien pourra exercer sa souveraineté. Le second consisterait à répondre qu’il faut voter coûte que coûte, simplement parce qu’une date a été fixée. Ce serait transformer le calendrier électoral en dogme et faire du respect d’une échéance administrative une valeur supérieure à la vie humaine, à la liberté de choix et à la crédibilité du scrutin.
Entre ces deux aveuglements, il existe une voie de responsabilité. Haïti doit aller vers les élections. Mais elle doit également avoir le courage de déterminer publiquement, objectivement et sans manipulation les conditions minimales dans lesquelles ces élections peuvent être organisées. C’est là que commence le véritable débat.
Car le problème haïtien n’est pas simplement électoral. Il est beaucoup plus profond. Le pays traverse simultanément une crise sécuritaire, institutionnelle, étatique, judiciaire, économique, sociale et morale. L’autorité publique s’est considérablement érodée dans plusieurs régions, pendant que les groupes armés ont réussi à imposer leurs propres règles de circulation, de taxation, de violence et, parfois, de règlement des conflits.
La première question devrait donc être posée à tous ceux qui parlent des élections comme s’il s’agissait d’une simple opération administrative : quel État organisera ces élections ?
Un État capable d’organiser un scrutin national doit pouvoir protéger les électeurs, les candidats, les bureaux de vote, le matériel électoral, les routes d’accès et les opérations de dépouillement. Il doit pouvoir empêcher l’intimidation, enquêter sur les crimes, traiter les contestations et garantir que le bulletin déposé dans l’urne exprime réellement la volonté du citoyen et non celle d’un homme armé qui contrôle son quartier, sa route ou son territoire.
Or, dans une partie du pays, cette capacité est gravement compromise. La question n’est donc pas de savoir si Haïti possède un CEP. Elle en possède un. La véritable question est de savoir si l’ensemble de l’État possède encore la capacité opérationnelle de créer l’environnement dans lequel le CEP peut exercer correctement son mandat.
Le CEP ne peut pas, à lui seul, reconquérir un territoire, rouvrir une route, neutraliser un groupe armé, protéger un candidat ou garantir l’ordre public. L’organisation d’une élection est une responsabilité institutionnelle partagée. Il serait donc injuste de faire du CEP le seul responsable de tous les obstacles susceptibles de compromettre le scrutin. Mais il serait tout aussi irresponsable de considérer que ces obstacles n’existent pas.
Le drame est d’autant plus grave que la crise sécuritaire a profondément modifié la géographie humaine du pays. Près de 1,5 million de personnes sont aujourd’hui déplacées à l’intérieur d’Haïti en raison de la violence. Derrière ce chiffre se trouvent des familles qui ont perdu leur maison, des enfants qui ont changé plusieurs fois de lieu de vie, des travailleurs privés de leurs moyens de subsistance et des citoyens qui ne savent parfois plus où ils pourront exercer leurs droits.
Que signifie le droit de vote pour une personne qui a fui son quartier après une attaque armée ? Où votera-t-elle ? Comment s’y rendra-t-elle ? Qui garantira son déplacement et son retour ? Comment protégera-t-on son identité politique ? Comment empêcher qu’elle soit contrainte de choisir entre l’exercice de son droit constitutionnel et la protection de sa vie ?
Ces questions ne sont pas théoriques. Elles touchent à la réalité de millions de personnes.
Depuis 2018, les massacres, les attaques armées et les déplacements forcés ont profondément traumatisé le pays. Selon le directeur exécutif du RNDDH, l’organisation a documenté plus d’une soixantaine de massacres perpétrés par des gangs depuis cette période, sans qu’une condamnation judiciaire n’ait été prononcée pour ces atrocités. Ce chiffre devrait provoquer autre chose qu’un communiqué de circonstance. Il devrait provoquer une interrogation nationale.
Plus de soixante massacres ne constituent pas une succession d’incidents isolés. Ils témoignent d’une transformation profonde de la violence politique et criminelle en Haïti. La Saline, Bel-Air, Cité Soleil, Carrefour-Feuilles, la Plaine du Cul-de-Sac, Gressier, Pont-Sondé, l’Artibonite et tant d’autres territoires ont connu des morts, des viols, des incendies, des destructions, des pillages et des déplacements forcés.
Et le phénomène n’appartient certainement pas au passé.
Le massacre de Jean Denis, dans l’Artibonite, en mars 2026, au cours duquel au moins 70 personnes ont été tuées, plus de 30 blessées et des dizaines d’habitations et de commerces incendiés, en constitue une nouvelle illustration dramatique. Mais le plus récent épisode particulièrement meurtrier évoqué dans ce contexte demeure celui de Kenscoff, le 23 août 2026, où de nombreuses personnes ont été tuées, blessées, contraintes de fuir ou portées disparues, alors même que l’attaque s’est déroulée sous les yeux d’un pouvoir qui prétend organiser le retour à la normalité institutionnelle.
Cette succession de drames oblige à poser une question qui dérange : comment demander à une population régulièrement chassée de chez elle de croire que l’État sera capable, en quelques semaines, de garantir la sécurité de son vote ?
La violence a changé d’échelle et de nature. Elle ne se contente plus de tuer. Elle déplace les populations, détruit l’économie locale, contrôle les routes, désorganise les services publics et modifie la géographie politique du pays. Dans certains territoires, l’État n’est plus le seul détenteur effectif de l’autorité. Des coalitions criminelles comme Viv Ansanm et Gran Grif exercent une influence qui dépasse largement le simple contrôle armé de quelques quartiers.
Pour une partie de la population haïtienne, particulièrement dans les territoires soumis à l’emprise des groupes armés, le quotidien ressemble à un enfer. Pour d’autres, c’est au mieux une prison à ciel ouvert, où les déplacements sont surveillés, les routes contrôlées, les activités économiques perturbées et la liberté de mouvement considérablement réduite. Dans les endroits où les massacres, les enlèvements, les incendies de maisons et les déplacements forcés se répètent, la réalité peut prendre une dimension encore plus terrible : certains territoires donnent l’image d’un abattoir humain, tant la vie y demeure exposée et vulnérable.
Ces expressions ne sont pas destinées à dramatiser artificiellement la situation. Elles cherchent à traduire la gravité d’une réalité documentée. Elles ne signifient pas que tous les Haïtiens vivent dans ces conditions ni que l’ensemble du territoire national serait inaccessible. Elles signifient que l’État ne peut pas prétendre organiser une élection nationale crédible sans prendre en compte les fractures territoriales, humaines et sécuritaires qui traversent aujourd’hui le pays.
Dans ces conditions, le citoyen haïtien vit-il encore dans un territoire électoral commun ?
C’est une question fondamentale. Un pays peut-il organiser une élection nationale crédible lorsque des centaines de milliers de citoyens ne peuvent plus se déplacer librement dans leur propre territoire ? Une famille déplacée par la violence dispose-t-elle des mêmes possibilités de participer au processus électoral qu’une autre ? Un candidat peut-il recueillir librement des suffrages dans une zone où il ne peut même pas circuler sans protection particulière ? Et surtout, qui protégera celui qui décidera de voter contre la volonté des hommes armés ?
Le danger serait de considérer les populations vivant dans ces territoires uniquement comme des électeurs à faire participer. Avant d’être des électeurs, elles sont des citoyens dont l’État doit garantir la vie, la liberté et la dignité. Le bulletin de vote ne peut pas être demandé à quelqu’un comme s’il s’agissait d’un simple formulaire administratif alors que chaque déplacement peut représenter pour lui un risque mortel.
C’est ici que le souvenir du 29 novembre 1987 devrait continuer à hanter la conscience démocratique haïtienne. Le processus électoral avait été interrompu dans un contexte de violences et de massacre, notamment à la ruelle Vaillant. Près de quatre décennies plus tard, la question demeure douloureuse : qu’avons-nous appris ?
Il ne s’agit évidemment pas de prétendre que 1987 et 2026 sont identiques. L’histoire ne se répète jamais exactement. Mais elle avertit. Une élection ne protège pas automatiquement la démocratie. C’est l’État de droit qui doit protéger l’élection.
Si le citoyen ne peut pas se rendre au bureau de vote sans craindre d’être assassiné, si un candidat ne peut pas accéder à certaines communes, si des électeurs déplacés sont exclus du processus ou si des bureaux restent inaccessibles à cause de la présence d’un groupe armé, alors le problème dépasse largement la technique électorale. Le suffrage lui-même devient vulnérable.
Il faut également sortir d’une autre illusion : une élection ne commence pas à l’ouverture des bureaux et ne s’achève pas à leur fermeture. Elle commence avec l’inscription des électeurs. Elle se poursuit avec les candidatures, les campagnes, les réunions publiques, les débats, l’accès aux médias, le financement politique, la circulation des candidats, l’information des citoyens et la sécurisation des activités électorales. Elle ne prend véritablement fin qu’après le dépouillement, la publication des résultats et le traitement des éventuels recours.
Le CEP a engagé le processus d’inscription et a dû tenir compte des contraintes sécuritaires, notamment dans l’Ouest. Le dispositif a ensuite été élargi. Cela montre à la fois que le processus avance et qu’il avance dans un environnement extraordinairement contraint. La question n’est donc pas de nier le travail accompli, mais de savoir si le rythme actuel demeure compatible avec la qualité démocratique recherchée.
Trois mois représentent-ils encore un délai raisonnable ou sommes-nous déjà entrés dans une course contre la montre ? Et lorsqu’un processus électoral devient une course contre la montre, le risque est toujours le même : sacrifier la qualité au respect de la date.
Mais qui peut réellement faire campagne ?
Cette question est presque aussi importante que celle de la sécurité des bureaux de vote. Une démocratie ne consiste pas uniquement à permettre au citoyen de déposer un bulletin. Elle suppose que celui-ci puisse connaître les candidats, entendre leurs programmes, les confronter, les questionner et les comparer.
Comment faire campagne dans les territoires où les déplacements sont contrôlés ? Comment organiser un meeting dans une zone dominée par un groupe armé ? Comment garantir l’égalité entre un candidat capable de circuler et un autre qui ne peut pas franchir certains axes routiers ? Comment protéger un militant qui affiche publiquement son appartenance politique ? Comment empêcher que la menace et l’intimidation deviennent des instruments électoraux ?
Que vaut l’égalité entre les candidats si certains peuvent parler librement et d’autres doivent calculer le risque de perdre leur vie en se rendant auprès de leurs électeurs ?
La violence ne menace donc pas seulement la sécurité physique. Elle transforme progressivement la culture politique. L’espace public haïtien est saturé de virulence. L’invective remplace souvent l’argument, la menace remplace le débat, la diffamation remplace la contradiction et l’adversaire politique devient facilement un ennemi. La nuance est soupçonnée de faiblesse et la prudence parfois interprétée comme de la lâcheté.
Or la violence verbale peut préparer le terrain à la violence physique. Dans une société où la peur s’installe, le citoyen finit par apprendre à se taire. Mais une démocratie ne peut fonctionner avec des citoyens silencieux par peur. Elle exige des citoyens capables de parler, de contester, de critiquer et de choisir.
C’est pourquoi la crise électorale doit être replacée dans la crise plus générale des valeurs et de l’éthique publiques. Haïti ne souffre pas uniquement d’un déficit de sécurité. Elle souffre également d’un affaiblissement de la culture de responsabilité, d’une banalisation de l’impunité et d’une dégradation du rapport entre pouvoir, vérité et reddition des comptes.
La crise judiciaire est ici centrale. Des crimes de sang sont documentés. Des massacres sont documentés. Des dossiers de corruption sont documentés. Des enquêtes existent. Des responsabilités sont parfois alléguées avec précision. Et pourtant, l’impunité demeure l’une des constantes les plus préoccupantes de la vie publique.
Le problème est structurel : le crime peut être documenté sans être jugé, le dossier constitué sans aboutir, la victime peut porter plainte sans voir son agresseur condamné et le citoyen peut connaître les noms de personnes mises en cause sans voir la justice établir définitivement les responsabilités.
Peut-on alors reconstruire une démocratie sans reconstruire la justice ?
La question est incontournable. Une élection peut-elle produire un véritable changement lorsque les auteurs présumés de crimes graves restent intouchables ? La réponse doit être nuancée. Oui, il faut organiser les élections. Mais non, les élections ne doivent pas devenir un mécanisme d’amnistie générale.
Changer de gouvernement ne doit pas signifier effacer les dossiers judiciaires. Changer de Parlement ne doit pas signifier enterrer les enquêtes. Changer de régime ne doit pas signifier abandonner les victimes. L’accession au pouvoir ne doit jamais devenir une assurance contre la justice.
La démocratie véritable suppose précisément le contraire : le pouvoir doit être soumis au droit.
Cette exigence vaut également pour la lutte contre la corruption. Le RNDDH a encore relevé en 2026 les graves faiblesses de la justice haïtienne dans la lutte contre la corruption. Le problème dépasse donc les seules violences armées. Il concerne aussi les crimes financiers, les détournements, les réseaux d’influence et tous les mécanismes par lesquels l’argent et le pouvoir se protègent mutuellement.
La reddition des comptes ne peut plus être perçue comme une menace contre ceux qui exercent le pouvoir. Elle est l’une des conditions de la démocratie. L’élu doit rendre compte. Le fonctionnaire doit rendre compte. Le responsable politique doit rendre compte. Celui qui finance la politique doit rendre compte. Le magistrat doit répondre de ses actes dans le respect de son indépendance. Le policier doit répondre de ses abus comme de ses résultats. Et le citoyen doit pouvoir demander des comptes sans être traité comme un ennemi.
L’état de la Police nationale d’Haïti rend cette exigence encore plus urgente. Entre juin 2025 et juin 2026, le RNDDH a documenté la mort de 35 policiers, dont 21 lors d’affrontements avec des groupes armés. Trois policiers ont été enlevés et demeuraient portés disparus. Des attaques répétées ont visé des postes de police et plusieurs commissariats et sous-commissariats ont été détruits ou désaffectés.
Il faut regarder cette réalité en face, sans l’exagérer, mais sans davantage la maquiller. Les policiers eux-mêmes sont pris dans une crise qui dépasse souvent leurs capacités opérationnelles. Demander à l’État de sécuriser les élections suppose donc de répondre à une question simple mais essentielle : avec quels moyens ?
Combien d’agents peuvent être mobilisés ? Combien de commissariats sont réellement opérationnels ? Quels axes peuvent être sécurisés ? Quel dispositif existe pour les centres de vote isolés ? Quelle capacité de renseignement est disponible ? Quelle réaction est possible en cas d’attaques simultanées ? Comment protéger les candidats, les électeurs, les journalistes et le personnel électoral ?
Ces questions devraient être posées publiquement, non pour empêcher les élections, mais pour savoir si nous sommes réellement en mesure de les protéger.
Car une autre question mérite d’être posée avec courage : une élection peut-elle être légale et néanmoins politiquement illégitime ?
Un scrutin pourrait respecter formellement certaines procédures et produire malgré tout une légitimité fragile si, dans plusieurs territoires, des électeurs ont fui, si certains candidats n’ont pas pu faire campagne, si des bureaux n’ont pas ouvert, si des citoyens ont été intimidés, si des procès-verbaux sont massivement contestés ou si les recours ne peuvent être examinés par une justice suffisamment indépendante et fonctionnelle.
La légalité procédurale ne suffit pas à elle seule à produire la légitimité démocratique. La légitimité repose aussi sur la participation, la liberté, l’égalité, la transparence, la sécurité et la confiance.
Il faut également avoir le courage de poser une autre question : à qui profiterait une élection imparfaite ?
Cette interrogation ne constitue pas une accusation contre une personne ou un groupe. Elle vise à comprendre les risques. À qui profiterait une élection organisée dans la précipitation, dans la peur, avec une forte abstention et une participation très inégale selon les territoires ? À qui profiterait l’impossibilité pour certains candidats de faire campagne ? À qui profiterait l’intimidation des électeurs ? À qui profiterait l’achat de voix dans les zones les plus pauvres ? À qui profiterait une contestation interminable des résultats ?
Une démocratie vulnérable crée des opportunités pour ceux qui savent exploiter ses faiblesses.
La question du financement politique est donc inséparable de celle de la sécurité nationale. Dans un pays où la contrebande, les trafics et les économies criminelles génèrent d’importantes ressources, la transparence du financement électoral devient une nécessité démocratique. Qui finance les partis ? Qui finance les campagnes ? Combien coûte une candidature ? Quels contrôles sont effectués ? Quelles sanctions sont prévues ? Et surtout, comment empêcher que des ressources d’origine criminelle influencent directement ou indirectement l’offre politique ?
Une élection qui ne contrôle pas son financement risque de devenir une autre forme de capture de l’État.
Mais au-delà des questions de sécurité, de justice et de financement, il faut poser la question du contenu même du changement politique. Haïti ne peut pas se contenter d’organiser des élections pour remplacer des personnes par d’autres sans modifier les pratiques qui ont contribué à produire la crise.
Le pays a besoin de candidats, certes. Mais il a surtout besoin de projets politiques. Il faut pouvoir débattre sérieusement de l’éducation, de la justice, de la sécurité, de la corruption, de la fiscalité, de la décentralisation, de l’administration publique, de la production nationale, de la dépendance économique, de l’énergie, du contrôle des frontières, de la circulation des armes, de la responsabilité des acteurs économiques, de la place de la diaspora et de la reconstruction des institutions.
Une élection sans confrontation réelle de programmes risque de devenir un concours de personnalités, de réseaux, d’argent et de slogans. Ce ne serait pas le renouvellement politique dont le pays a besoin.
Le moment est venu de changer de paradigme.
Haïti ne peut plus concevoir les élections comme une simple porte de sortie de transition. Le scrutin doit être une étape de reconstruction nationale. Il doit contribuer à reconstruire la représentation politique ; cette représentation doit contribuer à reconstruire les institutions ; les institutions doivent contribuer à reconstruire l’État ; et l’État doit finalement rendre au citoyen ce qui lui a progressivement été confisqué : la sécurité, la liberté, la justice et la confiance.
Cela suppose une véritable rupture avec une culture politique dans laquelle la conquête du pouvoir est parfois plus importante que la transformation du pays.
La question devient alors plus dérangeante : et si Haïti organisait des élections sans changer la culture politique qui a contribué à produire sa crise ? Changer les personnes ne suffit pas toujours à changer le système. Si le scrutin permet simplement à une nouvelle génération d’élites de prendre possession des mêmes institutions fragiles, de reproduire les mêmes pratiques et de perpétuer la même impunité, le problème n’aura pas été résolu. Il aura simplement changé de visage.
Pour autant, il serait dangereux de conclure qu’il faut attendre une transformation complète du pays avant d’organiser des élections. Aucun État en crise ne peut atteindre une perfection institutionnelle avant de renouer avec la démocratie. La sécurité ne sera probablement jamais parfaite. La justice ne sera pas miraculeusement reconstruite en 90 jours. Les institutions ne retrouveront pas instantanément toute leur capacité.
Attendre une sécurité absolue reviendrait à donner aux groupes armés un droit de veto sur la démocratie. Il leur suffirait de maintenir un niveau de violence suffisamment élevé pour empêcher indéfiniment le retour à l’ordre constitutionnel.
Mais l’inverse serait tout aussi irresponsable. Prétendre que les élections peuvent se tenir indépendamment de la sécurité reviendrait à nier la réalité de millions de citoyens.
Les gangs ne doivent pas décider quand Haïti votera. Mais l’État ne doit pas non plus demander aux citoyens de se sacrifier pour respecter une date électorale.
C’est pourquoi il faut parler de seuils de crédibilité plutôt que de sécurité parfaite. Il faut être en mesure de protéger les centres de vote et les principaux axes d’accès ; d’identifier les territoires réellement accessibles et les mécanismes permettant aux populations déplacées de participer ; de garantir le fonctionnement du CEP et des structures électorales ; de permettre aux candidats de circuler, de s’exprimer et de faire campagne ; d’assurer l’examen crédible des contestations ; de contrôler le financement politique et de lutter contre l’achat des voix ; et de communiquer à la population, avec transparence, ce qui est possible, ce qui ne l’est pas encore et comment les difficultés seront surmontées.
Ces conditions ne doivent pas servir à empêcher le vote. Elles doivent servir à mesurer honnêtement sa faisabilité.
Il faut donc préparer les élections tout en préparant leur crédibilité. Il faut maintenir le processus, inscrire les électeurs, préparer les candidatures, renforcer les institutions, sécuriser les territoires accessibles, trouver des mécanismes pour les populations déplacées, protéger les candidats et les journalistes, renforcer la PNH, rétablir l’autorité de l’État, réactiver la justice, surveiller le financement politique, combattre les trafics qui alimentent les groupes armés et préparer des mécanismes de recours crédibles.
Et il faut surtout dire la vérité à la population.
Pas de promesses irréalistes. Pas de triomphalisme. Pas de propagande. Pas de calendrier sacralisé. Mais pas non plus de prétexte sécuritaire permanent.
Les partis politiques ont, eux aussi, une responsabilité historique. Ils ne peuvent pas réclamer des élections tout en refusant de discuter des conditions de leur organisation. Ils ne peuvent pas réclamer la démocratie et tolérer la violence politique. Ils ne peuvent pas demander la sécurité lorsqu’ils sont candidats et accepter l’intimidation lorsqu’ils sont opposants. Ils doivent présenter des programmes, publier leurs sources de financement, rejeter la violence, respecter leurs adversaires, protéger la liberté de la presse et accepter les mécanismes judiciaires lorsqu’ils contestent les résultats.
La démocratie commence avant le jour du scrutin.
La communauté internationale peut également aider. Elle peut financer, fournir une expertise technique, soutenir la logistique, appuyer la sécurité et observer le processus. Mais elle ne peut pas faire à la place des Haïtiens le travail politique qui leur revient. Une élection imposée de l’extérieur pourrait être techniquement organisée et politiquement fragile. L’aide internationale doit donc renforcer les capacités haïtiennes, et non remplacer la souveraineté haïtienne. Le principe devrait être simple : appuyer sans décider, accompagner sans se substituer, observer sans gouverner.
Au fond, la question du 13 décembre dépasse largement la possibilité matérielle d’ouvrir des bureaux de vote.
Elle concerne le type de pays que nous voulons faire naître de cette élection.
Voulons-nous simplement sortir d’une transition pour entrer dans une autre période d’instabilité ? Voulons-nous remplacer quelques responsables sans toucher aux mécanismes qui produisent l’impunité ? Voulons-nous une élection destinée à donner une apparence de normalité à un État qui n’a pas encore retrouvé les moyens d’exercer son autorité ? Ou voulons-nous utiliser le processus électoral comme l’un des instruments d’une véritable reconstruction nationale ?
Ce sont les vraies questions.
Il faut donc refuser deux tentations. La première est celle de la peur : « Ne votons pas, parce que le pays est trop dangereux. » La seconde est celle de l’aveuglement : « Votons coûte que coûte, parce que le calendrier est fixé. »
Entre les deux se trouve la responsabilité.
Haïti ne peut pas demeurer éternellement prisonnière des transitions successives, des gouvernements provisoires et des mécanismes institutionnels exceptionnels. Une démocratie qui ne vote plus finit par perdre ses mécanismes de renouvellement. Une société qui renonce durablement au vote laisse progressivement la rue, les armes, l’argent ou les réseaux informels décider à la place des citoyens.
Mais dire oui aux élections ne signifie pas dire oui à n’importe quelle élection.
Il faut maintenir le cap électoral sans fermer les yeux sur la réalité. Il faut refuser le report indéfini qui offrirait aux groupes armés une victoire stratégique. Mais il faut également refuser un scrutin précipité qui pourrait transformer les citoyens en victimes collatérales d’une course contre la montre institutionnelle.
Le véritable enjeu n’est donc pas seulement de savoir si les bureaux de vote seront ouverts le 13 décembre.
Il est de savoir si les Haïtiens pourront y entrer libres de toute peur, y déposer leur bulletin librement et rentrer chez eux sans avoir payé de leur vie le prix de leur citoyenneté.
Une élection ne doit pas être une opération de survie.
Elle doit être un acte de souveraineté.
Haïti ne peut pas attendre indéfiniment pour voter. Mais Haïti ne doit pas non plus voter dans n’importe quelles conditions.
Il faut des élections. Il faut de bonnes élections. Il faut des élections crédibles, inclusives, transparentes et suffisamment sécurisées.
Et surtout, il faut avoir le courage de comprendre que le report permanent serait une victoire pour les forces qui veulent empêcher la démocratie, tandis qu’un scrutin précipité et irresponsable pourrait devenir une victoire pour ceux qui veulent démontrer que l’État haïtien est incapable de protéger ses citoyens.
Le choix historique est donc plus exigeant qu’un simple « oui » ou « non ».
Il faut aller aux élections sans aller à la boucherie.
Pour y parvenir, il faut enfin cesser de demander au peuple haïtien de choisir entre la peur et l’aveuglement. Il faut lui offrir autre chose : un État capable de protéger son vote, une justice capable de protéger ses droits et une politique capable de mériter sa confiance.

