Des élections pour changer de système ou pour recycler le statu quo ?

Symbole du CEP...

Par Francklyn B. Geffrard,

PORT-AU-PRINCE, lundi 17 août 2026 (RHINEWS)- À moins de quatre mois du premier tour de “l’élection présidentielle et des législatives”, fixé au 13 décembre 2026 par le Conseil électoral provisoire (CEP), Haïti se trouve à un moment décisif de son histoire récente. Le calendrier électoral est désormais officiellement établi et prévoit également une consultation populaire sur les changements constitutionnels. Le second tour de la présidentielle et des législatives est annoncé pour le 21 février 2027. Le CEP précise toutefois que le respect de ces échéances demeure lié à l’établissement d’un environnement sécuritaire acceptable et à la disponibilité des ressources financières nécessaires. (CEP HAITI⁠)

Le pays devrait donc, en principe, se préparer à un rendez-vous démocratique historique. Après une décennie sans élections nationales, alors que le Parlement est inactif depuis plusieurs années et qu’Haïti ne compte plus de dirigeants nationaux élus depuis janvier 2023, le retour aux urnes devrait constituer une occasion exceptionnelle de refonder la légitimité politique de l’État. (Human Rights Watch⁠) Mais une question fondamentale s’impose déjà : quelles élections voulons-nous réellement organiser et surtout, pour produire quel type de dirigeants ?

Car il ne suffit pas d’organiser des élections pour prétendre avoir organisé la démocratie. Il ne suffit pas d’ouvrir des bureaux de vote, d’imprimer des bulletins, de compter des suffrages et de proclamer des résultats pour que la légitimité politique soit automatiquement au rendez-vous. Une élection n’a de sens que si elle permet à des citoyens libres, suffisamment informés et protégés de choisir entre des projets différents et clairement identifiables. Elle n’a de valeur démocratique que si le vote exprime réellement la volonté populaire et non la peur, la manipulation, l’argent, la violence ou l’influence de réseaux criminels.

C’est précisément là que se trouve aujourd’hui l’une des grandes faiblesses du débat électoral haïtien. À quelques mois du scrutin, les slogans commencent à occuper l’espace public, particulièrement sur les réseaux sociaux. Certains candidats ou prétendants à la magistrature suprême ont déjà commencé à se positionner, à multiplier les messages, les images, les vidéos et les déclarations destinées à construire leur notoriété. Officiellement, la période de campagne électorale n’a pas encore commencé : le calendrier prévoit son ouverture pour le premier tour à partir du 5 octobre. (KARIBINFO⁠) Mais la bataille de visibilité, elle, semble déjà engagée.

Et pourtant, au-delà des slogans et des opérations de communication, le citoyen cherche encore la substance. Où sont les programmes ? Où sont les diagnostics sérieux ? Où sont les propositions chiffrées ? Où sont les réformes annoncées avec leur calendrier d’exécution et leurs mécanismes de financement ? Où sont les réponses précises aux problèmes qui paralysent le pays ?

Haïti a déjà suffisamment entendu de promesses générales. Elle a déjà été abreuvée de discours sur le changement, la reconstruction, l’unité nationale, le développement, la sécurité, la justice et la renaissance du pays. Ces mots ont été prononcés par presque toutes les générations politiques. Pourtant, la réalité nationale est aujourd’hui plus dramatique que jamais.

La population est meurtrie par des décennies de mauvaise gouvernance, de gaspillage des ressources publiques, de corruption, d’injustice, d’impunité, de violence politique, de pauvreté, d’exclusion et d’insécurité. Des centaines de milliers de citoyens ont été contraints de quitter leur domicile. Des familles entières vivent dans la peur. Des activités économiques sont paralysées. Des territoires sont devenus extrêmement difficiles d’accès. La capacité de l’État à exercer son autorité sur l’ensemble du territoire est gravement fragilisée. Des groupes armés disposent d’une influence considérable sur des portions du territoire, notamment dans la région métropolitaine de Port-au-Prince et sur des axes stratégiques. Les difficultés rencontrées lors de l’enregistrement des électeurs illustrent déjà l’ampleur du problème. (AP News⁠)

Dans ces conditions, les slogans suffiront-ils à convaincre un peuple qui a déjà tant souffert ? Peut-on raisonnablement demander à un citoyen qui a perdu sa maison, son emploi, ses biens ou un proche à cause de la violence de se déplacer pour voter simplement parce qu’un candidat lui promet « le changement » ? Peut-on demander à une population qui ne sait pas si elle pourra rentrer chez elle après avoir voté de faire confiance à des personnalités qui ne lui expliquent pas précisément ce qu’elles comptent faire du pouvoir une fois élues ?

Le problème n’est pas que les candidats utilisent des slogans. Toute campagne politique a besoin de formules capables de résumer une vision. Le problème survient lorsque le slogan devient le programme, lorsque la communication remplace la réflexion et lorsque l’image du candidat prend la place de son projet pour le pays.

Un programme politique sérieux n’est pas une brochure destinée à décorer une campagne. C’est une proposition de contrat entre un candidat et la nation. Il doit partir d’un diagnostic honnête de la situation du pays, identifier les causes profondes des crises, établir des priorités, proposer des solutions, préciser les moyens financiers et institutionnels nécessaires et déterminer les résultats attendus. Il doit permettre aux citoyens de savoir ce que le candidat veut faire, comment il entend le faire, avec quelles ressources et dans quel délai.

Surtout, un programme doit être suffisamment précis pour permettre au peuple de demander des comptes à ceux qu’il aura élus.

Le temps où un candidat pouvait se présenter devant les électeurs avec quelques promesses vagues et espérer que l’oubli collectif ferait le reste devrait être révolu. Haïti ne peut plus se permettre cette forme de politique. Elle en a payé le prix pendant trop longtemps.

Un véritable programme politique pour Haïti devrait commencer par la restauration de l’État. Il ne peut y avoir de développement durable sans État fonctionnel. Il ne peut y avoir de justice sans institutions judiciaires capables de fonctionner. Il ne peut y avoir d’économie dynamique sans sécurité. Il ne peut y avoir d’éducation de qualité sans stabilité. Il ne peut y avoir de démocratie véritable lorsque des citoyens ne peuvent pas circuler librement sur le territoire national.

La sécurité doit donc être au cœur de toute proposition politique sérieuse. Mais parler de sécurité ne signifie pas simplement promettre de renforcer la police ou de déployer davantage d’agents. Il faut s’attaquer à toute la chaîne criminelle. Il faut comprendre d’où viennent les armes et les munitions, comment les groupes armés se financent, qui leur fournit des ressources, qui blanchit leur argent, qui leur offre une protection et qui utilise leur puissance de feu à des fins politiques ou économiques.

La question des gangs ne peut pas être traitée uniquement comme un problème de quartiers occupés par des hommes armés. C’est également un problème de criminalité organisée, de financement, de corruption, de trafic, de complicité et de capture progressive de l’État. Toute politique de sécurité qui refuse de s’attaquer aux réseaux qui alimentent la violence est condamnée à rester superficielle.

C’est pourquoi chaque candidat à la présidence devrait être interrogé sans détour sur sa position face aux groupes armés. Les citoyens ont le droit de savoir si les futurs dirigeants condamnent clairement la violence criminelle et s’ils sont prêts à poursuivre les responsables, leurs financiers, leurs fournisseurs et leurs protecteurs, quels que soient leur statut social, leur influence économique ou leur appartenance politique.

La question est d’autant plus importante que l’histoire récente d’Haïti a démontré les relations complexes entre pouvoir politique, intérêts économiques et groupes armés. La démocratie devient une caricature lorsque des acteurs politiques cherchent à utiliser des groupes criminels pour modifier les rapports de force, intimider leurs adversaires ou conquérir le pouvoir.

Il faut avoir le courage de poser la question : peut-on faire confiance à quelqu’un qui, pour conquérir le pouvoir, serait prêt à composer avec ceux qui terrorisent la population ?

La réponse devrait être catégorique. La violence criminelle ne peut pas devenir une monnaie d’échange politique. Aucun projet de société sérieux ne peut être construit sur un pacte avec la criminalité organisée.

Mais la question sécuritaire pose un autre problème, encore plus immédiat : les conditions dans lesquelles les citoyens seront appelés à voter. Le CEP lui-même lie la réalisation du calendrier à l’existence d’un climat sécuritaire acceptable. (CEP HAITI⁠) Cela signifie que la sécurité n’est pas une question secondaire du processus électoral. Elle en constitue l’une des conditions fondamentales.

Comment organiser une élection crédible dans des zones où l’État peine à garantir la sécurité des habitants ? Comment garantir que les candidats pourront faire campagne partout ? Comment s’assurer que les électeurs pourront s’inscrire et voter sans intimidation ? Comment empêcher qu’un groupe armé puisse influencer le vote d’une communauté ? Comment protéger les bureaux de vote, les membres du personnel électoral et le matériel ? Comment garantir que les populations déplacées pourront exercer leur droit de vote ?

Ces questions ne sont pas théoriques. Elles déterminent directement la qualité de l’élection.

Il serait donc dangereux de confondre vitesse et précipitation. Haïti a besoin d’élections, mais elle a besoin d’élections crédibles. Elle a besoin d’un processus capable de produire une légitimité suffisamment forte pour que les futurs dirigeants puissent gouverner au nom de la population et prendre les décisions difficiles qu’exige la reconstruction du pays.

Une élection organisée dans un environnement profondément marqué par la peur pourrait produire des résultats juridiquement proclamés mais politiquement fragiles. Une élection qui exclurait de fait une partie importante de la population risquerait de reproduire les contestations du passé. Une élection dans laquelle l’argent, les réseaux criminels ou les rapports de force territoriaux détermineraient la capacité des candidats à faire campagne ne constituerait pas la rupture dont Haïti a besoin.

Le deuxième grand problème est celui de la responsabilité des candidats. Faut-il faire confiance à ceux qui ont déjà exercé des responsabilités publiques sans examiner leur bilan ? Certainement pas.

L’expérience politique n’est pas en elle-même une preuve de compétence. Avoir occupé un poste ministériel, parlementaire, administratif ou exécutif ne constitue pas automatiquement un certificat de bonne gouvernance. L’expérience ne vaut que par les résultats qu’elle a produits.

Chaque ancien responsable candidat devrait donc accepter de répondre à des questions simples : qu’avez-vous fait lorsque vous aviez le pouvoir de décider ? Quelles réformes avez-vous réalisées ? Quels engagements avez-vous tenus ? Quel a été le résultat de vos décisions ? Quels échecs reconnaissez-vous ? Pourquoi certaines politiques n’ont-elles pas fonctionné ? Quels intérêts avez-vous défendus ? Avec qui avez-vous gouverné ? Qui vous a financé ? Quelles alliances avez-vous conclues ?

Il faut mettre fin à cette étrange tradition politique haïtienne qui consiste à permettre à des personnalités ayant échoué à plusieurs reprises de revenir périodiquement devant les électeurs avec de nouvelles promesses, comme si leur passé n’existait pas.

La démocratie suppose la mémoire. Une société qui oublie systématiquement les actes de ses dirigeants condamne ses citoyens à revivre les mêmes expériences.

Cette exigence de responsabilité doit également s’appliquer aux acteurs de la transition actuelle. Les décisions prises pendant cette période ne doivent pas disparaître avec la fin du mandat des autorités de transition. Les engagements pris par l’État, les contrats contestés pour leur manque de transparence ou leur caractère potentiellement irrégulier, les dépenses publiques, les nominations et les décisions administratives doivent pouvoir être examinés par les institutions compétentes.

Une transition politique ne peut pas devenir une zone de non-droit administratif. Le fait d’être temporaire ne signifie pas que l’on peut gouverner sans rendre de comptes.

La question essentielle est donc de savoir si les prochaines élections permettront véritablement une rupture ou si elles serviront simplement à transférer le pouvoir d’un groupe à un autre tout en conservant les mêmes mécanismes de gouvernance.

Changer les visages sans changer les pratiques ne constitue pas une rupture. Remplacer les responsables sans réformer les institutions ne constitue pas une rupture. Organiser une élection sans remettre en question les mécanismes qui ont permis la corruption, l’impunité, le clientélisme et la capture de l’État ne constitue pas une rupture.

Haïti ne doit pas seulement changer de dirigeants. Elle doit changer sa manière de gouverner.

Cette rupture doit également être pensée dans la perspective de la souveraineté nationale. Peut-on faire confiance à des dirigeants qui ne se prononcent jamais clairement sur les questions qui touchent directement à la souveraineté du pays ? Peut-on prétendre diriger Haïti sans avoir le courage de défendre publiquement les intérêts nationaux lorsque des puissances étrangères interviennent dans les affaires haïtiennes ?

La souveraineté ne signifie pas l’isolement. Haïti a besoin de partenaires internationaux. Elle a besoin de coopération, d’investissements, d’assistance technique et de soutien dans la lutte contre les groupes criminels. Mais coopération ne doit pas signifier abandon de la capacité de décision nationale.

Un futur président doit comprendre que les relations internationales ne sont jamais fondées uniquement sur l’amitié entre États. Elles sont également déterminées par des intérêts économiques, stratégiques, géopolitiques et sécuritaires. Celui qui aspire à diriger Haïti doit comprendre les rapports de force dans la Caraïbe, les relations avec les États-Unis, le Canada, la France, les pays latino-américains, la République dominicaine, les puissances émergentes et les organisations internationales.

La politique étrangère ne peut plus être une activité improvisée au gré des circonstances. Haïti doit disposer d’une doctrine diplomatique fondée sur ses intérêts nationaux.

Cette exigence vaut également pour la diaspora haïtienne. Il serait incompréhensible que les candidats à la présidence restent silencieux sur la situation de millions d’Haïtiens vivant à l’étranger et confrontés à des problèmes qui ont des conséquences directes sur la nation.

Le sort des Haïtiens bénéficiant ou ayant bénéficié de mécanismes de protection migratoire aux États-Unis doit faire partie du débat national. Il en va de même des traitements infligés aux Haïtiens en République dominicaine. Un État qui ne défend pas ses citoyens à l’extérieur affaiblit sa propre crédibilité.

La diaspora ne doit plus être considérée uniquement comme une source de transferts d’argent. Elle représente une partie essentielle de la nation haïtienne. Une politique nationale sérieuse devrait réfléchir à sa participation économique, intellectuelle, diplomatique, scientifique et politique au développement du pays.

Le prochain président devra également comprendre que le monde est en pleine transformation. Les bouleversements géopolitiques, l’intelligence artificielle, la transition énergétique, les changements climatiques, les nouvelles chaînes de valeur, la compétition entre grandes puissances et la transformation du commerce mondial auront des conséquences considérables sur Haïti.

Comment prétendre diriger une nation sans comprendre ces transformations ?

La question n’est pas de demander à chaque candidat d’être un spécialiste de tous les domaines. Elle est de vérifier s’il possède une vision du monde suffisamment solide pour constituer une équipe compétente et défendre les intérêts d’Haïti dans un environnement international de plus en plus complexe.

À l’intérieur du pays, le programme politique du prochain pouvoir devra aller bien au-delà de la sécurité. Il devra proposer une véritable stratégie de transformation économique.

Haïti ne peut pas continuer à dépendre excessivement des importations tout en détruisant progressivement ses capacités productives. La souveraineté alimentaire doit redevenir un objectif national. L’agriculture doit être modernisée. Les infrastructures rurales doivent être développées. Les chaînes de transformation doivent être renforcées. Les producteurs doivent avoir accès au crédit, aux technologies, aux marchés et à la formation.

Le secteur privé national doit également être placé au cœur d’une stratégie de développement productif. Il faut favoriser les petites et moyennes entreprises, l’industrie, la transformation locale, l’innovation et l’entrepreneuriat. Il faut créer un environnement où investir en Haïti devient progressivement plus rationnel que de chercher systématiquement des opportunités ailleurs.

Mais aucune politique économique ne pourra fonctionner sans énergie fiable, sans routes, sans ports, sans télécommunications performantes, sans sécurité juridique et sans justice.

Le développement ne peut pas être réduit à la construction de quelques infrastructures visibles. Il doit s’inscrire dans une stratégie nationale cohérente.

L’éducation doit constituer l’un des piliers de cette stratégie. Un pays qui ne forme pas ses enfants prépare sa propre dépendance. Haïti doit investir dans l’enseignement fondamental, secondaire, professionnel et universitaire. Elle doit moderniser ses universités, développer la recherche scientifique, renforcer les formations techniques et préparer sa jeunesse aux métiers de demain.

L’intelligence artificielle et la transformation numérique ne peuvent plus être considérées comme des sujets réservés aux pays riches. Elles représentent à la fois un risque et une opportunité pour Haïti. Le prochain pouvoir devra déterminer comment utiliser ces technologies pour améliorer l’administration publique, l’éducation, la santé, l’agriculture, la fiscalité, la justice et les services publics.

La santé doit également faire partie des priorités fondamentales. Un État qui ne peut pas garantir un minimum de soins à sa population ne peut pas prétendre construire un véritable développement humain.

À cela s’ajoutent l’eau potable, l’assainissement, la gestion des déchets, l’aménagement du territoire, la protection de l’environnement, la reconstruction des villes, la prévention des catastrophes naturelles et la lutte contre les effets du changement climatique.

Mais ces politiques ne pourront être menées efficacement sans une réforme profonde de l’administration publique. L’État haïtien doit cesser d’être perçu comme une source de prébendes, de nominations politiques et de privilèges. L’administration doit redevenir un instrument au service du citoyen.

La lutte contre la corruption doit donc être systémique. Elle ne peut pas se limiter à quelques arrestations spectaculaires ou à des déclarations politiques. Elle doit passer par la transparence des marchés publics, le contrôle des dépenses, la déclaration de patrimoine, l’indépendance des institutions de contrôle, le renforcement de la justice et la sanction effective des infractions.

La justice doit pouvoir poursuivre les puissants comme les faibles. Tant que le citoyen considérera que les relations politiques, l’argent ou l’appartenance à un réseau protègent certains individus contre la loi, la confiance dans l’État restera extrêmement faible.

C’est pourquoi le programme du prochain pouvoir ne devrait pas être conçu pour cinq ans seulement. Haïti doit enfin apprendre à penser à trente, quarante et cinquante ans.

Un pays ne se reconstruit pas avec des politiques qui changent tous les cinq ans au gré des élections. Il faut établir des objectifs nationaux qui dépassent les gouvernements successifs. L’éducation, l’énergie, l’agriculture, les infrastructures, la sécurité, la justice, la diplomatie, l’environnement et le numérique devraient faire l’objet d’une vision nationale de long terme.

Le futur pouvoir devrait donc avoir l’ambition de construire un pacte national de développement sur plusieurs décennies. Chaque gouvernement devrait être libre de proposer ses méthodes, mais les grands objectifs nationaux devraient survivre aux alternances politiques.

C’est à ce prix qu’Haïti pourra sortir de la politique de l’improvisation. Car le problème haïtien n’est pas seulement que les dirigeants prennent de mauvaises décisions. C’est aussi qu’ils gouvernent trop souvent sans vision à long terme, sans continuité administrative et sans mécanisme efficace d’évaluation.

Il faut donc rompre avec cette politique du « rariuciver », de l’à-peu-près, de la réaction permanente aux crises et de la gestion au jour le jour. Un État ne peut pas être dirigé comme une entreprise familiale improvisée au gré des urgences. Haïti doit passer d’une culture de l’improvisation à une culture de la planification.

Cela suppose également de changer le comportement de l’électeur. Le citoyen ne doit plus voter uniquement pour un visage, un parti, une proximité régionale, une promesse d’emploi ou un slogan. Il doit examiner le programme, le bilan, les alliances, les financements et les compétences du candidat.

Il doit demander des comptes avant même de déposer son bulletin. Il doit demander : que proposez-vous pour la sécurité ? Quelle réforme de la justice ? Quelle politique économique ? Quelle stratégie agricole ? Quelle politique énergétique ? Quelle réforme de l’administration ? Quelle politique pour la diaspora ? Quelle doctrine diplomatique ? Quelle politique éducative ? Quelle place pour la recherche scientifique et le numérique ? Comment financerez-vous vos promesses ? Quel sera votre calendrier ? Qui seront vos principaux collaborateurs ? Comment lutterez-vous contre la corruption ? Quelle sera votre relation avec les groupes armés ? Quelle sera votre politique envers les puissances étrangères ?

Le candidat qui ne peut pas répondre à ces questions n’est pas nécessairement un mauvais candidat. Mais il n’est certainement pas encore prêt à demander au peuple de lui confier le destin de la nation.

La démocratie ne doit pas être une compétition de popularité. Elle doit être une compétition de projets.

Haïti ne peut plus accepter que l’expérience politique soit utilisée comme une excuse pour éviter le bilan. Celui qui a déjà gouverné doit rendre compte de ce qu’il a fait. Celui qui n’a jamais gouverné doit expliquer pourquoi il est qualifié pour gouverner. Celui qui prétend incarner le changement doit expliquer ce qu’il changera concrètement.

Celui qui refuse de condamner les gangs doit expliquer pourquoi. Celui qui entretient des relations avec des acteurs armés doit les rendre publiques. Celui qui reste silencieux face aux atteintes aux droits des Haïtiens à l’étranger doit expliquer sa position. Celui qui accepte toutes les décisions dictées de l’extérieur doit dire quelle conception il se fait de la souveraineté nationale. Celui qui aspire à la présidence sans comprendre les enjeux géopolitiques doit démontrer comment il compte défendre Haïti dans un monde où les rapports de force sont de plus en plus complexes.

Le peuple haïtien a suffisamment souffert pour avoir le droit d’être exigeant.

Il ne faut toutefois pas tomber dans un autre piège : celui de considérer que, parce que les conditions sont difficiles, Haïti devrait renoncer aux élections. Non. Haïti a besoin de vraies élections. Elle a besoin d’élections libres, crédibles, transparentes, inclusives et sécurisées. Elle a besoin d’un processus qui permette au peuple de choisir ses dirigeants et de leur conférer une légitimité incontestable.

Mais il faut refuser les élections conçues comme une simple formalité destinée à donner une nouvelle apparence de légitimité à un système profondément défaillant.

Haïti a besoin d’élections qui produisent des autorités investies d’un véritable mandat populaire, capables d’agir au nom et en faveur du peuple haïtien, de défendre les intérêts supérieurs de la nation et de gouverner avec une conscience claire de leurs responsabilités.

Le pouvoir doit redevenir un instrument de service public. Il ne peut plus être considéré comme une occasion d’enrichissement personnel, de protection des intérêts particuliers ou de distribution de privilèges.

Le prochain président, les futurs parlementaires et les autres élus devront comprendre une vérité élémentaire : ils ne seront pas propriétaires du pouvoir. Ils en seront les dépositaires temporaires. Cette conception du pouvoir implique une véritable rupture avec la culture politique qui a conduit Haïti au bord du gouffre.

La rupture ne doit pas être un mot de campagne. Elle doit être un programme. Elle doit être une méthode. Elle doit être une obligation morale envers les générations présentes et futures.

Une rupture avec l’impunité. Une rupture avec la corruption. Une rupture avec le clientélisme. Une rupture avec la violence politique. Une rupture avec les arrangements opaques. Une rupture avec la dépendance intellectuelle et politique. Une rupture avec l’improvisation. Une rupture avec le gaspillage. Une rupture avec l’utilisation de l’État au profit de quelques-uns. Une rupture avec les alliances entre pouvoir politique et criminalité organisée. Cette rupture doit également être économique, sociale, institutionnelle et culturelle.

Elle doit permettre à Haïti de passer d’un État qui réagit aux crises à un État qui les prévient. D’une économie de consommation et de dépendance à une économie de production. D’une administration dominée par le clientélisme à une administration fondée sur la compétence. D’une politique étrangère réactive à une diplomatie stratégique. D’un système éducatif qui reproduit les inégalités à un système qui produit du capital humain. D’une démocratie réduite au vote à une démocratie fondée sur la participation et la reddition de comptes.

La grande question des élections de 2026 ne devrait donc pas être simplement : qui va gagner ? Elle devrait être : quel Haïti voulons-nous construire après ces élections ?

Si la réponse est simplement de remplacer certains responsables par d’autres, alors le pays risque de reproduire le même cycle. Si la réponse est de remettre en place les mêmes pratiques avec de nouveaux visages, alors l’élection n’aura produit qu’un changement cosmétique.

Mais si la réponse est de reconstruire un État capable de protéger ses citoyens, de rendre justice, de produire de la richesse, de garantir l’éducation, de défendre la souveraineté nationale, de mobiliser sa diaspora, de combattre la corruption et de planifier son avenir, alors les élections peuvent devenir un véritable tournant historique.

Haïti n’a donc pas besoin de candidats qui demandent au peuple de croire encore une fois à des promesses sans lendemain. Elle a besoin de dirigeants capables de présenter une vision cohérente, réaliste et ambitieuse. Elle a besoin d’hommes et de femmes capables de dire la vérité sur la situation du pays, même lorsque cette vérité est inconfortable. Elle a besoin de dirigeants capables de résister aux intérêts particuliers, de dire non aux groupes armés, de défendre la souveraineté nationale et d’assumer les responsabilités attachées à la fonction publique.

Le peuple haïtien n’aspire pas à de nouvelles illusions. Il aspire à des changements en profondeur. Il ne demande pas des miracles. Il demande un État qui fonctionne, une justice qui juge, une police qui protège, une économie qui produit, une école qui forme, un hôpital qui soigne, une administration qui sert et des dirigeants qui rendent des comptes.

À quatre mois du scrutin annoncé pour le 13 décembre, le temps est donc venu pour les candidats de passer des slogans aux programmes. Le temps est venu de présenter des projets soumis à la critique publique. Le temps est venu d’accepter la contradiction, les débats, les questions difficiles et l’examen des bilans.

Et le temps est venu pour les citoyens de comprendre que leur bulletin de vote est plus qu’un morceau de papier. C’est un mandat. C’est un pouvoir. C’est une responsabilité.

Les prochaines élections peuvent être une nouvelle étape dans le long cycle des occasions manquées. Elles peuvent aussi devenir le point de départ d’une véritable refondation nationale.

Tout dépendra de la capacité des acteurs politiques à comprendre que le pays ne peut plus être gouverné comme avant et de la capacité des citoyens à refuser de voter pour des slogans lorsqu’ils ont besoin de programmes.

Haïti a besoin d’élections, mais surtout d’élections capables de produire une véritable légitimité démocratique. Elle a besoin de dirigeants qui comprennent que gouverner n’est pas se servir du pouvoir, mais se mettre au service de la nation. Elle a besoin d’un programme de rupture capable de casser définitivement la spirale de l’improvisation, du gaspillage, de l’impunité, de la violence et de l’à-peu-près.

Le véritable enjeu du 13 décembre ne sera donc pas seulement de savoir qui entrera au Palais national, au Parlement ou dans les collectivités territoriales. Le véritable enjeu sera de savoir si Haïti aura enfin choisi de tourner la page d’un système qui l’a conduite à la catastrophe.

Le peuple haïtien mérite mieux que des slogans.

Il mérite des réponses. Il mérite des programmes.

Il mérite des dirigeants à la hauteur de ses sacrifices. Et surtout, il mérite enfin une rupture véritable, profonde et durable, afin que les générations futures ne soient pas condamnées à payer encore le prix des mêmes erreurs.