PORT-AU-PRINCE, vendredi 11 septembre 2026 (RHINEWS)– Certaines dates ne passent jamais complètement. Elles s’inscrivent dans la mémoire collective comme des cicatrices que le temps ne parvient ni à effacer ni à rendre indolores. Le 11 septembre appartient à cette catégorie de dates maudites de l’histoire contemporaine. Pour des raisons différentes, cette journée renvoie à trois tragédies majeures : le coup d’État contre Salvador Allende au Chili, en 1973 ; le massacre de Saint-Jean-Bosco en Haïti, en 1988 ; et les attentats terroristes perpétrés aux États-Unis en 2001.
Trois pays, trois contextes, trois formes de violence. Mais derrière ces événements se retrouve une même interrogation fondamentale : que fait un État lorsqu’une partie de sa population est confrontée à la violence politique, à la terreur ou à des groupes qui prétendent imposer leur volonté par les armes ?
La comparaison ne signifie évidemment pas que les trois événements sont de même nature. Le coup d’État chilien, le massacre de Saint-Jean-Bosco et les attentats du 11 septembre 2001 appartiennent à des histoires différentes. Les acteurs, les motivations, les échelles et les conséquences ne sont pas comparables terme à terme. Mais leur juxtaposition permet de réfléchir à une question qui demeure douloureusement actuelle pour Haïti : que devient une société lorsque les crimes les plus graves ne produisent pas une réponse judiciaire et institutionnelle suffisamment forte pour empêcher leur répétition ?
En Haïti, le 11 septembre 1988 demeure avant tout le symbole du massacre de Saint-Jean-Bosco.
Ce jour-là, alors que le père Jean-Bertrand Aristide célébrait la messe dans cette église de Port-au-Prince, des hommes armés ont attaqué les fidèles. Aristide, vraisemblablement visé par l’attaque, a survécu. Des fidèles ont été tués et de nombreux autres blessés. L’attaque a profondément marqué la société haïtienne et est devenue l’un des épisodes les plus emblématiques de la violence politique de la période qui a suivi la chute de la dictature des Duvalier.
Parmi les images qui ont traversé la mémoire nationale figure celle d’une femme enceinte poignardée au cours de l’attaque. Au-delà de l’horreur particulière de ce crime, Saint-Jean-Bosco symbolisait quelque chose de beaucoup plus vaste : la possibilité, pour des hommes armés, de pénétrer dans un lieu de culte et d’y semer la mort, dans un contexte où les frontières entre pouvoir politique, violence organisée et impunité étaient dangereusement brouillées.
La réaction de Franck Romain, alors maire de Port-au-Prince, reste particulièrement glaçante : « Qui sème le vent, récolte la tempête. »
Une telle formule, replacée dans le contexte de l’époque, illustre toute la gravité du problème. Car lorsqu’un massacre peut être suivi non pas d’une enquête judiciaire aboutissant à l’établissement clair des responsabilités, mais d’une justification ou d’un discours de représailles, la violence cesse d’être seulement un crime. Elle devient un langage politique.
Et c’est précisément là que commence le problème haïtien.
Trente-huit ans après Saint-Jean-Bosco, la justice n’a toujours pas apporté à cette tragédie la réponse que les victimes et leurs familles étaient en droit d’attendre. L’absence d’un véritable procès venant établir les responsabilités constitue une blessure supplémentaire pour une société déjà meurtrie par des décennies de violences politiques.
Le temps n’efface pas un crime.
Il ne fait que rendre plus visible l’échec de l’État lorsqu’il demeure incapable de le juger.
C’est pourquoi la commémoration du 11 septembre 1988 ne devrait jamais être réduite à un exercice de mémoire. Elle devrait être une interrogation sur le fonctionnement de la justice haïtienne, sur la capacité de l’État à protéger ses citoyens et sur les conséquences politiques d’une impunité devenue structurelle.
Car le plus inquiétant, aujourd’hui, est peut-être que les brassards rouges ne sont plus là, mais que la logique de la terreur, elle, n’a pas disparu.
Les acteurs ont changé.
Les armes ont changé.
Les territoires contrôlés ont changé.
Les discours ont changé.
Mais la population continue d’être confrontée à des hommes armés capables d’imposer leur volonté par la force et de défier les institutions.
Dans l’Ouest, Viv Ansanm exerce un contrôle considérable sur de vastes zones. Dans l’Artibonite, Gran Grif a longtemps terrorisé les populations. Dans d’autres régions, des groupes comme Kokorat San Ras ont également imposé leur loi. Les noms changent, les alliances évoluent, les chefs apparaissent et disparaissent. Pourtant, pour les populations civiles, la réalité demeure terriblement familière : déplacements forcés, enlèvements, assassinats, incendies, extorsions, violences sexuelles et destruction des moyens de subsistance.
La comparaison avec les anciens réseaux de violence politique doit cependant être faite avec prudence.
Les gangs actuels ne sont pas simplement les anciens macoutes sous un autre nom. Ils constituent des organisations criminelles contemporaines, dont les logiques économiques, territoriales et militaires sont différentes. Mais il existe une continuité beaucoup plus préoccupante : lorsque des groupes armés peuvent exercer durablement leur pouvoir sur une population sans être efficacement poursuivis, jugés et neutralisés, l’État perd progressivement le monopole de la contrainte légitime.
C’est là que Saint-Jean-Bosco rejoint le présent.
Le problème n’est donc pas seulement que des gangs existent.
Le problème est qu’une partie de la population finit par vivre dans un espace où l’État apparaît absent, intermittent ou impuissant, tandis que les groupes armés deviennent les véritables arbitres de la vie quotidienne.
Et lorsque cette situation se prolonge, la violence finit par se normaliser.
On s’habitue aux morts.
On s’habitue aux déplacements.
On s’habitue aux barrages.
On s’habitue aux kidnappings.
On s’habitue aux quartiers interdits.
On s’habitue aux familles qui fuient avec quelques vêtements dans un sac.
On s’habitue même aux communiqués officiels annonçant une nouvelle opération, une nouvelle stratégie, une nouvelle promesse de retour à l’ordre.
C’est peut-être cette accoutumance qui constitue l’une des victoires les plus dangereuses de la violence.
Le 11 septembre 1973, au Chili, offre un autre miroir.
Ce jour-là, les forces armées renversèrent le président Salvador Allende. Le coup d’État ouvrit la voie à une longue dictature dirigée par Augusto Pinochet, marquée par de graves violations des droits humains.
Le rôle des États-Unis dans la période précédant le coup d’État est aujourd’hui largement documenté : Washington a mené des opérations clandestines et soutenu des initiatives visant à empêcher l’installation ou la consolidation du gouvernement Allende. Il serait toutefois historiquement imprudent de réduire le coup d’État à une simple opération directement exécutée par la CIA.
Ce qui importe ici pour la réflexion haïtienne n’est pas de reproduire le débat géopolitique autour du Chili. C’est de regarder ce que le pays a entrepris après la dictature.
La justice chilienne n’a pas été immédiate. Elle a été lente, difficile, politiquement conflictuelle et longtemps entravée par les circonstances de la transition. Augusto Pinochet est mort sans avoir été définitivement jugé pour l’ensemble des crimes qui lui étaient reprochés.
Mais le Chili a néanmoins construit, progressivement, un travail de vérité, de mémoire et de justice.
Cette expérience rappelle une chose essentielle : l’absence de justice immédiate ne doit pas devenir une justification de l’absence de justice tout court.
La justice peut être tardive.
Elle peut être imparfaite.
Elle peut rencontrer des obstacles.
Mais elle demeure indispensable à la reconstruction d’une société.
Le 11 septembre 2001 constitue encore un troisième miroir.
Les attentats perpétrés aux États-Unis ont fait près de 3 000 morts et provoqué un traumatisme national d’une ampleur exceptionnelle. La réaction américaine fut considérable : enquêtes policières et judiciaires, renforcement des services de renseignement, nouvelles lois, coopération internationale et, surtout, lancement d’une vaste « guerre contre le terrorisme », notamment en Afghanistan et en Irak.
Il ne s’agit évidemment pas de présenter ces guerres comme un modèle dépourvu de controverses. L’intervention en Irak, en particulier, demeure profondément contestée, tandis que les opérations menées au nom de la lutte contre le terrorisme ont soulevé de graves questions relatives aux droits humains et au droit international.
Mais une différence institutionnelle mérite d’être soulignée.
Après le 11 septembre, les États-Unis ont considéré que l’attaque contre leur population constituait une menace exigeant une mobilisation exceptionnelle de l’appareil d’État.
La question que cette expérience pose à Haïti est inconfortable :
pourquoi un État qui fait face à une violence massive et prolongée ne parvient-il pas à mobiliser durablement ses institutions à la hauteur de la menace ?
Haïti n’a évidemment ni les moyens militaires, ni les ressources financières, ni l’appareil institutionnel des États-Unis. La comparaison doit donc s’arrêter là où commence l’irréalisme.
Mais il existe une chose que même un État pauvre peut faire : établir les responsabilités, enquêter sérieusement, conserver les preuves, protéger les témoins, poursuivre les criminels et faire comprendre à ceux qui commettent des crimes qu’ils ne sont pas au-dessus de la loi.
C’est précisément cette chaîne de responsabilité qui demeure terriblement fragile en Haïti.
Le pays donne parfois l’impression d’être prisonnier d’un mécanisme circulaire.
Un massacre survient.
L’indignation monte.
Les autorités condamnent.
Une enquête est annoncée.
Des promesses sont formulées.
Les victimes sont enterrées.
Puis le temps passe.
Et le dossier finit par disparaître de l’espace public.
Jusqu’au prochain massacre.
C’est ainsi que l’impunité cesse d’être une anomalie pour devenir une méthode de fonctionnement.
Et une société dans laquelle l’impunité devient prévisible produit nécessairement de nouveaux criminels.
Pourquoi un chef de gang hésiterait-il à commettre un crime s’il pense que la probabilité d’être jugé est presque inexistante ?
Pourquoi un commanditaire craindrait-il la justice si les enquêtes ne remontent presque jamais jusqu’à lui ?
Pourquoi un fonctionnaire négligent ou complice redouterait-il des conséquences si les responsabilités institutionnelles demeurent rarement établies ?
Pourquoi une victime continuerait-elle à croire dans l’État si elle constate que son agresseur peut rester libre pendant que sa famille doit fuir son quartier ?
Voilà le véritable poison de l’impunité.
Elle ne détruit pas seulement la justice.
Elle détruit la confiance.
Et sans confiance, l’État perd progressivement son autorité morale.
C’est pourquoi la crise haïtienne actuelle ne doit pas être analysée uniquement comme une crise de gangs. Elle est aussi une crise de l’État.
Les groupes armés constituent évidemment une menace directe. Mais leur puissance est également révélatrice des faiblesses institutionnelles qui leur permettent de prospérer.
Un gang peut contrôler une route, un quartier ou une commune parce qu’il dispose d’armes. Mais il peut surtout maintenir ce contrôle lorsque les institutions chargées de l’empêcher d’agir ne disposent pas des moyens, de la stratégie, de la coordination ou de la volonté nécessaires pour reprendre durablement le terrain.
Le retour de l’État ne peut donc pas se résumer à envoyer des policiers ou des soldats dans une zone pendant quelques heures.
Il doit signifier le retour de la justice, de l’administration, de l’école, de la santé, de l’état civil, de la protection des citoyens et de la capacité à faire respecter la loi.
Autrement, l’État ne fait que reprendre temporairement un territoire sans reprendre véritablement la souveraineté.
Et c’est ici que la mémoire du 11 septembre devient particulièrement actuelle.
Saint-Jean-Bosco rappelle ce qui arrive lorsqu’une violence politique peut être exercée sans conséquences judiciaires suffisantes.
Le Chili rappelle que les crimes d’État ne disparaissent pas avec le temps et que les sociétés doivent, tôt ou tard, affronter leur passé.
Le 11 septembre américain rappelle qu’un État peut considérer la protection de sa population comme une priorité absolue, même si les moyens employés pour y parvenir peuvent ensuite faire l’objet de débats et de critiques.
Haïti, elle, doit tirer sa propre leçon.
Elle ne peut pas importer le modèle américain.
Elle ne peut pas reproduire mécaniquement le modèle chilien.
Mais elle peut comprendre une vérité élémentaire : aucune démocratie ne survit longtemps lorsque le crime devient plus prévisible que la justice.
Le devoir de mémoire n’est donc pas seulement de se souvenir des morts.
Il est de demander des comptes aux vivants.
Qui a ordonné ?
Qui a exécuté ?
Qui a financé ?
Qui a facilité ?
Qui savait ?
Qui n’a rien fait alors qu’il pouvait agir ?
Qui a bénéficié de la violence ?
Et surtout : pourquoi les institutions n’ont-elles pas empêché ce qui pouvait l’être ?
Ces questions valent pour Saint-Jean-Bosco.
Elles valent pour les massacres plus récents.
Elles valent pour les crimes commis par les groupes armés.
Elles valent aussi pour les éventuelles défaillances ou complicités de responsables publics.
La justice véritable ne peut pas être sélective.
Elle ne peut pas poursuivre uniquement les faibles et fermer les yeux sur les puissants.
Elle ne peut pas être utilisée comme une arme politique contre des adversaires tout en protégeant des alliés.
Elle doit être suffisamment indépendante pour établir les responsabilités sans considération de camp.
C’est cette justice-là qu’Haïti doit construire si elle veut sortir du cycle de la violence.
Car il existe un danger plus profond encore que les armes des gangs : celui de voir une nouvelle génération grandir en considérant la violence et l’impunité comme des composantes normales de la vie nationale.
Lorsque l’enfant qui quitte son quartier pour échapper aux balles devient l’adulte qui ne croit plus à l’État, le coût du crime dépasse largement celui du crime initial.
Il détruit une citoyenneté.
Il détruit une confiance.
Il détruit un avenir.
Voilà pourquoi Saint-Jean-Bosco ne devrait pas être seulement un souvenir du 11 septembre 1988.
Le massacre devrait être une question posée à Haïti en 2026.
Qu’avons-nous appris ?
Pourquoi les mêmes mécanismes de peur et d’impunité continuent-ils de produire leurs effets ?
Pourquoi les victimes d’hier attendent-elles encore une justice véritable alors que les victimes d’aujourd’hui s’accumulent ?
Et combien de générations faudra-t-il encore sacrifier avant de comprendre qu’une société ne peut pas se reconstruire sur des tombes sans justice ?
Le 11 septembre revient chaque année.
La mémoire revient.
Les noms reviennent.
Les images reviennent.
Mais le plus important ne devrait pas être que la tragédie revienne dans les discours.
Il faudrait que la volonté de justice revienne dans les institutions.
Car une nation ne mesure pas seulement sa grandeur à la manière dont elle célèbre ses héros. Elle se mesure aussi à la manière dont elle rend justice à ses victimes.
Trente-huit ans après Saint-Jean-Bosco, Haïti demeure confrontée à cette question fondamentale.
Les brassards rouges ont disparu. D’autres groupes armés ont pris leur place. Les visages ont changé. Les structures ont évolué. Les méthodes se sont transformées.
Mais si l’impunité demeure, alors une partie de l’histoire, elle, n’a pas changé.
Et c’est peut-être la leçon la plus sombre de ce 11 septembre : un pays ne sort jamais véritablement de la violence lorsqu’il ne sort pas de l’impunité.
Des promesses peuvent être faites.
Des communiqués peuvent être publiés.
Des opérations peuvent être annoncées.
Des discours peuvent se succéder.
Mais tant que les crimes ne sont pas documentés, les responsables identifiés, les commanditaires poursuivis et les victimes reconnues dans leurs droits, la paix restera davantage une promesse qu’une réalité.
Alors, au-delà des cérémonies et des déclarations, la véritable question demeure :
Et puis ?
Après les morts, après les larmes, après les promesses, après les communiqués, après les années d’attente…
Quand viendra enfin le temps de la justice ?

