Encadrés par la Convention de Vienne (1961), les diplomates peuvent représenter, protéger, négocier et s’informer par des moyens licites (art. 3), mais ne doivent ni s’ingérer dans les affaires internes ni agir hors du canal du ministère des Affaires étrangères (art. 41). En Haïti, cette ligne rouge est souvent franchie — messages « à la nation », injonctions sur police, armée et nominations. Est-ce acceptable ? À l’appui du droit, jusqu’où va l’option persona non grata (art. 9) et comment reconquérir la souveraineté ?
Par Francklyn B. Geffrard,
PORT-AU-PRINCE, samedi 6 septembre 2025 (RHINEWS) – Le droit international fixe clairement les fonctions et les limites d’un diplomate. La Convention de Vienne sur les relations diplomatiques de 1961, ratifiée par Haïti, en est le texte fondateur. Elle définit ce qu’un diplomate peut faire dans le pays où il est accrédité, mais aussi ce qui lui est strictement interdit.
L’article 3 de la Convention est explicite : « Les fonctions d’une mission diplomatique consistent notamment à représenter l’État accréditant auprès de l’État accréditaire, à protéger dans l’État accréditaire les intérêts de l’État accréditant et de ses ressortissants, dans les limites admises par le droit international, à négocier avec le gouvernement de l’État accréditaire, à s’informer par tous les moyens licites des conditions et de l’évolution des événements dans l’État accréditaire et à en rendre compte au gouvernement de l’État accréditant, à promouvoir des relations amicales et à développer les relations économiques, culturelles et scientifiques. »
Autrement dit, un diplomate est habilité à représenter, protéger, négocier, observer et coopérer. Mais il ne dispose d’aucun mandat pour intervenir dans la vie politique interne ou s’adresser directement au peuple d’un État hôte comme s’il en était le dirigeant légitime.
C’est l’article 41 qui trace la ligne rouge. Il stipule : « Sans préjudice de leurs privilèges et immunités, toutes les personnes jouissant de ces privilèges et immunités ont le devoir de respecter les lois et règlements de l’État accréditaire. Elles ont également le devoir de ne pas s’ingérer dans les affaires intérieures de cet État. » Le texte ajoute : « Toute activité officielle confiée à une mission diplomatique doit être exercée auprès du ministère des affaires étrangères de l’État accréditaire ou par son intermédiaire, ou auprès de tel autre ministère dont il pourra être convenu. »
Pourtant, en Haïti, ces principes sont systématiquement violés. Des ambassadeurs étrangers prennent la parole publiquement pour commenter la politique nationale, s’adresser à la population, critiquer les autorités, ou même exiger des réformes concernant la police, l’armée ou les modalités de désignation du Premier ministre et du chef de l’État. Un tel comportement, ailleurs, provoquerait une réaction immédiate des autorités locales.
Dans les États-Unis, en France ou au Canada, si un ambassadeur étranger s’autorisait à parler du choix du président, de l’organisation de la police ou des réformes militaires, il serait immédiatement convoqué, rappelé à l’ordre, voire expulsé. La Convention de Vienne prévoit d’ailleurs ce mécanisme à l’article 9 : « L’État accréditaire peut, à tout moment et sans avoir à motiver sa décision, informer l’État accréditant que le chef de la mission ou tout autre membre du personnel diplomatique de la mission est persona non grata. Dans ce cas, l’État accréditant, selon le cas, rappellera la personne en cause ou mettra fin à ses fonctions auprès de la mission. » Mais en Haïti, ces pratiques sont tolérées et même banalisées, révélant une perte dramatique de souveraineté.
Les conséquences sont profondes. La souveraineté effective s’érode, les institutions perdent leur légitimité et la population voit ses élites comme des marionnettes d’intérêts étrangers. Chaque déclaration publique d’un diplomate étranger renforce l’idée que les décisions majeures concernant Haïti se prennent à Washington, Paris ou Ottawa, et non à Port-au-Prince.
Ce qui est jugé inacceptable dans les grandes puissances ne devrait pas l’être davantage en Haïti. L’émancipation du pays passe par une réaffirmation de la légalité internationale. Haïti doit rappeler que la Convention de Vienne a force obligatoire et qu’elle interdit explicitement l’ingérence. Elle doit aussi avoir le courage, lorsque la ligne rouge est franchie, d’invoquer l’article 9 et de déclarer persona non grata les diplomates qui violent ses principes.
Mais cette émancipation sera impossible tant que la nomination des dirigeants haïtiens reste influencée, voire dictée, par Washington, Paris ou Ottawa. La dignité internationale d’Haïti dépendra de sa capacité à retrouver des institutions légitimes, solides et respectées, capables de faire respecter les règles qui s’imposent à tous.
La Convention de Vienne a tracé le cadre il y a plus de soixante ans : représenter, négocier, observer et coopérer, mais ne jamais s’ingérer. En Haïti, le respect de ce texte n’est pas seulement une exigence juridique, c’est une condition de survie nationale.

