Éditorial
Par Francklyn B. Geffrard
Vectus Global, la nouvelle société d’Erik Prince, a obtenu du gouvernement haïtien un contrat de dix ans pour sécuriser le territoire et percevoir les recettes douanières. Révélé par l’intéressé et non par l’État, ce marché opaque plonge Haïti dans un scandale sans précédent, où, officiellement. seule la voix de Fritz Alphonse Jean dénonce une dérive assimilée à une mise sous tutelle et à une trahison.…
PORT-AU-PRINCE, mardi 19 août 2025 (RHINEWS) – Le peuple haïtien découvre, avec stupéfaction et colère, qu’un contrat de dix ans aurait été conclu entre le gouvernement haïtien et Vectus Global, société militaire privée dirigée par l’Américain Erik Prince, tristement célèbre fondateur de Blackwater. L’information ne vient pas des autorités haïtiennes, encore moins du Conseil présidentiel de transition (CPT), mais bien de Prince lui-même, dans une interview accordée à Reuters. Ce simple fait constitue une humiliation nationale : comment comprendre que ce soit l’opérateur étranger qui révèle une décision aussi grave et engageante, pendant que ceux qui gouvernent en Haïti se taisent ? Cette opacité traduit un mépris flagrant pour la population et une gestion de l’État qui frôle la clandestinité.
Les questions surgissent, légitimes et incontournables : qui a signé ce contrat au nom de l’État haïtien ? De quel mandat disposait-il pour engager la nation ? Quel est le montant global et quelles en sont les modalités financières ? Pourquoi le contrat n’a-t-il pas été soumis au débat public ni même validé formellement par l’organe exécutif de la Présidence, le CPT ? Pourquoi l’État haïtien laisse-t-il à Erik Prince le soin de révéler l’affaire, comme s’il avait quelque chose à cacher ? Ces interrogations restent sans réponse, et chaque silence gouvernemental alimente l’idée d’un marché obscur, entaché d’irrégularités et contraire aux intérêts du pays.
La gravité de la situation est redoublée par le bilan inexistant de Vectus Global depuis son arrivée en Haïti en mars 2025. Déployée avec drones, snipers, experts en renseignement, hélicoptères et embarcations, la firme prétendait combattre les gangs et restaurer la sécurité. Six mois plus tard, aucun progrès tangible : les routes restent impraticables, les gangs tiennent toujours la capitale et les zones stratégiques, la terreur continue. Malgré ce constat d’échec, la même société se voit confier une mission encore plus sensible : la collecte des recettes douanières à la frontière avec la République dominicaine, poumon vital des finances publiques haïtiennes. Comment confier la caisse de l’État à une entreprise qui a déjà failli sur le terrain sécuritaire ? Ce contraste est sidérant et confirme l’impression que le contrat relève moins d’une politique réfléchie que d’un acte de soumission ou d’une hypothèque posée sur la souveraineté nationale.
Les critiques parlent d’une véritable privatisation de la sécurité et de la fiscalité, deux domaines qui relèvent par essence de la souveraineté d’un État. Haïti, en livrant ces prérogatives à une firme privée étrangère, se dépossède de sa capacité à agir en tant que nation. Beaucoup y voient une trahison pure et simple : vendre la frontière et les impôts du peuple haïtien à un mercenaire étranger, c’est vendre l’État lui-même. C’est substituer une autorité contractuelle privée à la légitimité républicaine. C’est entériner la faillite de l’État au lieu de le reconstruire.
Face à ce naufrage, une seule voix s’est élevée avec clarté et courage : celle de Fritz Alphonse Jean, conseiller-président du CPT. Dans une note adressée à la presse, il affirme n’avoir jamais été informé de cette initiative et dénonce une démarche menée « à la cloche de bois » en dehors des cadres institutionnels. Il y voit des « préoccupations lourdes de conséquences » pour la souveraineté et juge ce contrat « pour le moins hasardeux ». Il insiste sur le fait qu’un engagement de dix ans constitue un défi direct aux institutions, engageant des autorités futures qui n’ont pas été consultées et privant le pays de sa marge de manœuvre.
La position de Fritz Alphonse Jean est d’autant plus remarquable qu’elle tranche avec le mutisme des six autres membres votants du CPT. Alors que l’organe est censé gouverner de manière collégiale, un seul conseiller ose s’exprimer. Ce déséquilibre pose un problème démocratique majeur : pourquoi le silence ? La passivité de la majorité équivaut à une complicité tacite, sinon à une approbation. Cette attitude traduit soit une absence totale de courage politique, soit un calcul cynique visant à laisser passer une mesure impopulaire en misant sur la lassitude du peuple.
Fritz Alphonse Jean propose au contraire une démarche claire et conforme aux normes : diagnostic institutionnel préalable, conception d’un cahier des charges avec calendrier et indicateurs précis, examen par le CPT, implication du Conseil des ministres, négociations transparentes avec mise en concurrence internationale, création d’un comité de suivi, définition d’une stratégie de sortie afin d’éviter la dépendance. En d’autres termes, il rappelle qu’il existe un chemin légal, rationnel et patriotique. Si ce chemin n’a pas été emprunté, c’est bien que ceux qui ont agi dans l’ombre avaient intérêt à l’éviter.
Les contradictions éclatent à chaque étape : le gouvernement dit vouloir renforcer l’État mais le dépouille de ses fonctions vitales ; il affirme combattre les gangs mais prolonge le mandat d’une firme dont l’échec est patent ; il prétend protéger la souveraineté mais privatise la frontière et la fiscalité ; il dit agir au nom du peuple mais se cache de lui. À tout cela s’ajoute le choix même d’Erik Prince, un homme dont la réputation reste entachée par le massacre de Nisour Square en Irak et par une série de contrats opaques en Afrique et au Moyen-Orient. Faire appel à lui, malgré son passé, c’est envoyer le message que l’État haïtien est prêt à s’associer à n’importe quel acteur, fût-il controversé et discrédité, du moment qu’il promet une solution miracle.
La présence même d’Erik Prince aggrave le scandale. Son nom reste associé au massacre de Nisour Square en Irak et à des contrats obscurs en Afrique et au Moyen-Orient. Qu’un tel acteur, discrédité sur la scène internationale, devienne le dépositaire de missions régaliennes en Haïti, démontre l’ampleur de la faillite politique. En s’alliant à lui, les autorités haïtiennes ne cherchent pas une solution à la crise, elles vendent le pays au plus offrant, sans vergogne et sans honte.
Ce contrat n’est pas seulement une erreur. C’est un précédent funeste. Aujourd’hui la frontière et les douanes, demain peut-être les ports, les aéroports, la police, les impôts intérieurs. Si la logique est poussée jusqu’au bout, Haïti deviendra un État fantoche, dépourvu de toute capacité régalienne, réduit à signer des chèques à des sociétés militaires privées pour faire ce qu’il aurait dû faire lui-même.
À ce stade, il ne s’agit plus d’une simple question de gouvernance. C’est une question de survie nationale. Le silence des autorités et du CPT, à l’exception notable de Fritz Alphonse Jean, est une complicité dans la mise en coupe réglée de l’État. Le peuple haïtien est tenu à l’écart, méprisé, trahi.
« Le pays est à un carrefour rempli d’embûches, mais aussi d’opportunités », avertit Fritz Alphonse Jean. L’histoire retiendra que face à l’aliénation programmée de la souveraineté, un seul membre du CPT a eu le courage de dire non. Mais l’histoire retiendra aussi que ceux qui se sont tus ont choisi la trahison. L’opacité qui entoure ce contrat n’est pas un accident : elle est le signe d’un pouvoir qui ne gouverne plus pour son peuple mais contre lui, qui ne cherche plus la souveraineté mais sa liquidation.
Le scandale Vectus Global restera comme une tache indélébile dans l’histoire récente d’Haïti : le jour où l’État a cessé d’être un État pour devenir un client, le jour où des dirigeants ont choisi de vendre la frontière et les impôts comme on vend un bien privé, le jour où la trahison a pris le masque de la sécurité.

