Cinq ans après l’assassinat de Jovenel Moïse : pourquoi la justice haïtienne demeure prisonnière de son plus grand procès?

Jovenel Moise, President d'Haiti

Par Francklyn B. Geffrard,

PORT-AU-PRINCE, mardi 7 juillet 2026 (RHINEWS)- Le 7 juillet 2021 ne constitue pas seulement la date de l’assassinat d’un président de la République. Il marque un basculement historique dont Haïti ne s’est toujours pas relevée. Aucun autre événement politique depuis la chute de la dictature des Duvalier n’a autant ébranlé les fondements de l’État, remis en cause la capacité des institutions à assurer leur mission régalienne et exposé aux yeux du monde les fragilités d’un appareil public déjà profondément affaibli. Cinq années plus tard, ce crime continue de produire ses effets. Les gouvernements se sont succédé, les dirigeants ont changé, les magistrats ont été remplacés, des centaines de pages de procédures ont été rédigées, des dizaines de personnes ont été arrêtées, d’autres ont été condamnées aux États-Unis, mais la justice haïtienne n’a toujours pas organisé le procès de l’assassinat de son propre chef d’État.

Cette réalité est sans précédent dans l’histoire contemporaine du pays. L’assassinat d’un président en exercice constitue l’une des atteintes les plus graves pouvant être portées à un État souverain. Dans toute démocratie, un tel crime mobilise immédiatement l’ensemble des institutions afin d’établir les responsabilités, de sanctionner les auteurs et de restaurer la confiance de la population dans la capacité de la justice à prévaloir sur la violence politique. En Haïti, c’est exactement l’inverse qui s’est produit. Le crime qui aurait dû démontrer la résilience des institutions est progressivement devenu le symbole de leur incapacité à répondre à la plus fondamentale de leurs obligations : rendre justice.

Les premières heures qui ont suivi l’attaque contre la résidence présidentielle à Pèlerin ont laissé apparaître un niveau de désorganisation rarement observé dans une affaire d’une telle gravité. Les informations contradictoires se sont multipliées. Les circonstances exactes de l’opération demeuraient floues. Les responsabilités des différentes unités chargées de la sécurité présidentielle faisaient déjà l’objet d’interrogations. Les images diffusées dans les médias et sur les réseaux sociaux ont profondément choqué l’opinion publique nationale et internationale. Elles révélaient non seulement la violence de l’attaque, mais également l’extrême vulnérabilité des institutions censées protéger le premier personnage de l’État.

Très rapidement, l’enquête a cessé d’être exclusivement haïtienne. Les autorités américaines ont ouvert leurs propres investigations, compte tenu des nombreux éléments reliant l’affaire à leur territoire : plusieurs suspects résidaient aux États-Unis, des sociétés impliquées y étaient enregistrées, une partie des financements présumés y avait transité et certaines réunions préparatoires auraient eu lieu sur le sol américain. Cette dimension internationale allait profondément transformer le traitement judiciaire du dossier. Pour la première fois, deux enquêtes d’une ampleur exceptionnelle évoluaient parallèlement, avec des méthodes, des moyens, des rythmes et des résultats radicalement différents.

Cette dualité constitue probablement l’une des clés de compréhension de l’affaire. Aux États-Unis, les procureurs fédéraux disposaient d’agences spécialisées, de moyens techniques considérables, d’une coopération interinstitutionnelle éprouvée et d’un système judiciaire capable de conduire simultanément des investigations complexes portant sur plusieurs juridictions. En Haïti, les enquêteurs devaient composer avec un appareil judiciaire fragilisé depuis plusieurs années, des ressources limitées, une insécurité grandissante, des crises politiques récurrentes et des institutions dont le fonctionnement était déjà fortement perturbé avant même le 7 juillet 2021.

Il serait toutefois trop facile de réduire les difficultés de la justice haïtienne au seul manque de moyens. De nombreux pays confrontés à des contraintes matérielles importantes ont réussi à instruire et à juger des crimes politiques majeurs. Le dossier de l’assassinat de Jovenel Moïse met en lumière des problèmes plus profonds : l’instabilité chronique des institutions judiciaires, la faiblesse de l’indépendance des magistrats, les rivalités entre organes de poursuite, les pressions politiques réelles ou supposées, la lenteur procédurale, ainsi que l’absence de mécanismes efficaces de protection des juges, des procureurs et des témoins. Ces difficultés existaient bien avant l’assassinat du président. Le crime les a simplement révélées avec une brutalité exceptionnelle.

L’affaire dépasse également la seule question de l’identification des auteurs matériels. Dès les premiers mois de l’enquête, une distinction essentielle est apparue entre les exécutants présumés de l’opération et les éventuels commanditaires. Les arrestations rapides de plusieurs membres du commando ont pu donner l’impression que l’essentiel de l’enquête progressait. Pourtant, comme dans la plupart des assassinats politiques, la véritable difficulté ne résidait pas uniquement dans l’identification de ceux qui avaient participé directement à l’attaque, mais dans la reconstitution de la chaîne complète des responsabilités : qui a conçu l’opération, qui l’a financée, qui l’a coordonnée, quels étaient les objectifs poursuivis, quels réseaux ont permis son exécution et quelles complicités ont rendu possible une telle opération contre un président bénéficiant théoriquement des plus hauts dispositifs de sécurité de la République ?

Ces interrogations demeurent aujourd’hui au cœur du débat public. Elles expliquent en grande partie pourquoi, malgré les avancées enregistrées dans certaines procédures, une partie importante de la population continue de considérer que la vérité n’a pas encore été établie. Les condamnations prononcées aux États-Unis ont permis de sanctionner plusieurs acteurs du complot et d’établir un nombre considérable de faits. Elles n’ont cependant pas dissipé toutes les zones d’ombre. De la même manière, les procédures conduites en Haïti ont permis d’accumuler un volume important de pièces judiciaires, sans pour autant déboucher sur le procès que le pays attend depuis cinq ans.

Le contraste entre les deux trajectoires judiciaires est devenu l’un des aspects les plus frappants de cette affaire. Alors que la justice américaine avançait vers des plaidoyers de culpabilité, des procès fédéraux et des condamnations, la procédure haïtienne semblait s’enliser dans une succession de recours, de changements de magistrats, de difficultés procédurales et d’obstacles institutionnels. Cette divergence nourrit inévitablement une interrogation plus large sur la capacité des États à rendre justice lorsque les plus hautes autorités sont elles-mêmes victimes d’un crime politique.

Cinq ans après les faits, l’assassinat de Jovenel Moïse ne peut donc plus être analysé uniquement comme une affaire criminelle. Il est devenu un révélateur des forces et des faiblesses de l’État haïtien. Chaque étape de la procédure raconte, en réalité, l’histoire d’une justice confrontée à ses propres limites. Chaque retard, chaque interruption, chaque changement de magistrat, chaque contestation procédurale renvoie à une interrogation fondamentale : Haïti dispose-t-elle aujourd’hui des institutions nécessaires pour juger l’un des crimes les plus graves de son histoire contemporaine ? La réponse à cette question dépasse le sort des accusés. Elle conditionne la crédibilité même de l’État de droit, la confiance des citoyens dans leurs institutions et la capacité de la République à démontrer que nul, quelles que soient sa puissance ou ses protections, ne peut durablement échapper à la justice.

Dans les mois qui ont suivi l’assassinat du président Jovenel Moïse, l’enquête a immédiatement pris une dimension tentaculaire, mêlant interventions policières locales, implication de plusieurs agences internationales et multiplication des lignes d’investigation. Très tôt, la Direction centrale de la police judiciaire (DCPJ) a été placée au centre du dispositif haïtien, avec pour mission de reconstituer les faits, identifier les auteurs matériels, établir les responsabilités et tenter de remonter la chaîne de commandement. Mais dès les premières semaines, cette enquête s’est heurtée à une réalité structurelle : l’extrême fragilité de l’appareil judiciaire et policier, incapable de fonctionner dans un environnement marqué par l’instabilité politique et une insécurité croissante.

Les premières arrestations ont concerné les membres présumés du commando, rapidement identifiés comme étant majoritairement des ressortissants étrangers ou des individus ayant transité entre plusieurs pays, notamment la Colombie et les États-Unis. Cette phase initiale a donné l’impression d’une progression rapide, presque linéaire. Pourtant, cette avancée apparente masquait déjà une difficulté majeure : la fragmentation des responsabilités et l’absence d’une architecture claire de coordination entre les différentes entités chargées de l’enquête. Très tôt, les autorités haïtiennes ont dû composer avec des versions contradictoires, des témoignages fragiles et une scène de crime dont la sécurisation initiale a été fortement critiquée.

Parallèlement à cette enquête nationale, les États-Unis ont engagé une procédure fédérale d’une ampleur exceptionnelle. Le FBI, le Département de la Sécurité intérieure (DHS), la Drug Enforcement Administration (DEA) et le Homeland Security Investigations (HSI) ont été mobilisés. Leur intervention ne relevait pas uniquement d’une coopération internationale classique, mais d’une implication directe liée à la présence de suspects sur le territoire américain, à l’utilisation de ressources financières transitant par des institutions américaines et à l’existence de réunions préparatoires organisées dans plusieurs États. Cette superposition de compétences a rapidement créé deux dynamiques judiciaires distinctes, évoluant à des rythmes radicalement différents.

En Haïti, la procédure a été confiée au parquet de Port-au-Prince, sous l’autorité du commissaire du gouvernement de l’époque, puis transmise à l’instruction. Plusieurs juges ont été successivement désignés pour instruire le dossier, chacun reprenant une partie du travail laissé par son prédécesseur. Cette succession de magistrats illustre l’une des failles structurelles du système judiciaire haïtien : l’absence de continuité dans les instructions criminelles complexes. Parmi les figures ayant marqué cette phase figurent notamment le juge d’instruction Mathieu Chanlatte, puis le juge Gary Orélien, dont la décision de mise en accusation a suscité de nombreuses controverses, avant que le dossier ne soit repris et partiellement réorienté. Par la suite, le juge Walter Wesser Voltaire a rendu une ordonnance majeure dans le cadre de l’instruction, cherchant à clarifier les responsabilités et à renvoyer plusieurs personnes devant la justice criminelle.

Cette ordonnance, loin de clore le débat judiciaire, a au contraire ouvert une nouvelle phase de contestations et de recours. Certaines parties mises en cause ont contesté la régularité de la procédure, tandis que d’autres ont remis en question la solidité des éléments retenus. Dans ce contexte déjà complexe, le dossier a été transféré à nouveau dans le circuit judiciaire, cette fois devant un magistrat instructeur rattaché à la Cour d’appel de Port-au-Prince, signe d’une reconfiguration procédurale supplémentaire. Ce passage par plusieurs juridictions successives illustre une instabilité institutionnelle qui contraste fortement avec la continuité observée dans les systèmes judiciaires dotés de pôles spécialisés pour les crimes complexes.

Pendant ce temps, aux États-Unis, l’enquête suivait une trajectoire beaucoup plus structurée. Plusieurs individus arrêtés sur le territoire américain ont été formellement inculpés devant des juridictions fédérales. Des procédures de plaider-coupable ont permis d’établir des faits précis concernant la préparation de l’opération, les rencontres entre certains conspirateurs présumés et les modalités de financement. Des témoins protégés ont été entendus, et des preuves matérielles, notamment des communications électroniques et des transferts financiers, ont été présentées devant les tribunaux. Cette approche méthodique a abouti à plusieurs condamnations, confirmant l’existence d’un complot organisé impliquant des acteurs diversifiés.

Le procès fédéral américain a ainsi permis de clarifier une partie importante du fonctionnement opérationnel du groupe accusé d’avoir participé à l’assassinat. Toutefois, même dans ce cadre, la justice américaine s’est concentrée sur les éléments relevant de sa compétence territoriale et juridique, sans prétendre épuiser l’ensemble des dimensions politiques ou structurelles de l’affaire. Certaines questions fondamentales demeurent ainsi en dehors du périmètre strict des condamnations prononcées, notamment celles relatives aux éventuels commanditaires ultimes, aux motivations politiques profondes et aux éventuelles complicités institutionnelles transnationales.

En Haïti, malgré l’accumulation de dossiers, d’auditions et d’actes d’instruction, aucun procès criminel n’a encore été organisé. Les raisons de ce blocage sont multiples et s’entrecroisent. L’instabilité sécuritaire a rendu difficile, voire impossible, la tenue régulière d’audiences criminelles dans la capitale. Les tribunaux fonctionnent de manière intermittente, souvent sous tension, avec des greffes fragilisés et des magistrats exposés à des pressions diverses. À cela s’ajoute une crise de confiance institutionnelle qui affecte la collaboration entre les différents acteurs judiciaires.

L’absence d’un cadre unifié de coordination de l’enquête a également joué un rôle déterminant. Contrairement aux États-Unis, où une task force fédérale a été mise en place, regroupant enquêteurs, procureurs et experts sous une direction unique, Haïti a fonctionné selon une logique fragmentée, où chaque institution a avancé avec ses propres moyens et ses propres contraintes. Cette fragmentation a entraîné des pertes d’information, des duplications de procédures et des retards importants dans le traitement des pièces du dossier.

Enfin, la question de la continuité institutionnelle apparaît centrale. Chaque changement de magistrat instructeur a entraîné une reprise partielle du dossier, obligeant à réexaminer des éléments déjà traités. Cette dynamique a contribué à ralentir considérablement la progression vers un procès. Ainsi, cinq ans après les faits, le système judiciaire haïtien se trouve encore dans une phase d’instruction élargie, alors même que d’autres juridictions ont déjà franchi l’étape du jugement.

Cette dualité entre une justice américaine qui a produit des résultats concrets et une justice haïtienne toujours en phase d’instruction souligne un déséquilibre profond. Elle ne traduit pas uniquement une différence de moyens, mais révèle également des écarts structurels dans la conception même de la procédure pénale, de la gestion des crimes complexes et de l’organisation institutionnelle de la justice. C’est dans cet écart que se comprend l’une des principales énigmes de cette affaire : comment un crime commis sur le sol haïtien contre le chef de l’État du pays a-t-il pu être jugé plus efficacement à l’étranger que dans le pays concerné lui-même ?

L’accumulation des difficultés procédurales, institutionnelles et sécuritaires autour de l’enquête sur l’assassinat du président Jovenel Moïse a progressivement transformé ce dossier en un révélateur des fragilités structurelles de l’appareil judiciaire haïtien. Au-delà des divergences de rythme entre les procédures haïtienne et américaine, une question plus profonde s’est imposée au fil des années : celle de la capacité réelle de l’État haïtien à conduire jusqu’à son terme une instruction criminelle d’une telle ampleur. Cette interrogation devient d’autant plus centrale lorsque l’on observe la succession des magistrats, la fragmentation des actes judiciaires et les obstacles institutionnels qui ont jalonné l’ensemble de la procédure.

Depuis 2021, le dossier a connu le passage d’au moins trois juges d’instruction principaux identifiés dans la conduite du volet judiciaire haïtien, sans compter les réorientations indirectes liées aux interventions du parquet et aux décisions administratives des juridictions supérieures. Après les premières phases d’enquête dirigées par les autorités judiciaires de Port-au-Prince, le juge d’instruction Mathieu Chanlatte a été associé à l’instruction initiale de certains éléments du dossier, dans un contexte déjà marqué par une forte pression publique et une instabilité institutionnelle croissante. Par la suite, le juge Gary Orélien a pris une place centrale dans la conduite de l’instruction, marquant une étape importante avec une ordonnance ayant suscité de vifs débats au sein de la communauté juridique et politique, notamment en raison des contestations portant sur la qualification des faits et l’identification des personnes renvoyées ou écartées de la procédure.

Cette ordonnance n’a toutefois pas mis un terme au parcours judiciaire du dossier. Elle a au contraire ouvert une nouvelle phase de contestations, de recours et de réexamens, illustrant la difficulté du système judiciaire haïtien à stabiliser une décision dans une affaire d’une telle complexité. Dans la continuité de ces développements, le juge Walter Wesser Voltaire a été amené à intervenir à son tour dans le cadre de l’instruction, produisant une ordonnance visant à préciser et réorganiser certains aspects du dossier. Cette décision, bien qu’importante dans la structuration juridique du processus, n’a pas permis de conduire immédiatement l’affaire vers une phase de jugement.

La succession de ces magistrats ne doit pas être comprise uniquement comme une série de remplacements individuels, mais plutôt comme le symptôme d’un système qui peine à assurer la continuité de ses procédures pénales les plus sensibles. Chaque changement de juge implique une reprise partielle des éléments du dossier, une réévaluation des pièces, et parfois une réinterprétation des actes déjà posés. Dans une affaire aussi volumineuse et politiquement sensible que celle de l’assassinat d’un chef d’État, cette discontinuité a eu pour effet de ralentir considérablement la progression vers une décision judiciaire définitive.

Dans le même temps, le dossier a été renvoyé dans une nouvelle phase d’examen devant un magistrat instructeur rattaché à la Cour d’appel de Port-au-Prince. Ce transfert procédural, loin de constituer une simple formalité administrative, traduit une reconfiguration importante de la trajectoire judiciaire de l’affaire. Il reflète également les tensions existant entre les différentes juridictions et la difficulté à stabiliser un cadre procédural clair dans un dossier qui mobilise à la fois des enjeux pénaux, politiques et institutionnels de premier ordre.

Cette instabilité procédurale contraste fortement avec la trajectoire suivie par la justice américaine, où une structure fédérale unifiée a permis de centraliser l’ensemble des investigations sous la direction de procureurs spécialisés, appuyés par des agences d’enquête disposant de moyens techniques et humains considérables. Là où la procédure américaine a pu s’appuyer sur une continuité institutionnelle et une coordination inter-agences efficace, la procédure haïtienne s’est développée dans un environnement fragmenté, marqué par des interruptions fréquentes et une absence de mécanisme centralisé de gestion des crimes complexes.

Au-delà de la question des magistrats et des procédures, l’affaire met en lumière une autre dimension essentielle : celle des contraintes structurelles du système judiciaire haïtien. L’insécurité persistante dans la zone métropolitaine de Port-au-Prince a fortement perturbé le fonctionnement des tribunaux, limitant la tenue régulière des audiences criminelles et exposant les acteurs judiciaires à des risques réels. Dans plusieurs cas, les déplacements de magistrats, de greffiers et d’avocats ont été rendus difficiles, voire impossibles, compromettant ainsi la continuité des procédures.

À ces difficultés s’ajoute une crise de confiance institutionnelle entre les différents acteurs du système judiciaire. Les relations entre le parquet, les juges d’instruction et les juridictions supérieures ont souvent été marquées par des tensions, des divergences d’interprétation juridique et des contestations procédurales. Dans un dossier aussi sensible, ces désaccords ont eu un impact direct sur la fluidité de la procédure, contribuant à multiplier les délais et à fragiliser la cohérence globale de l’instruction.

Par ailleurs, la question des ressources humaines et matérielles ne peut être ignorée. L’enquête sur l’assassinat du président Moïse a nécessité des moyens d’investigation considérables, notamment en matière de police scientifique, d’analyse de communications, de coopération internationale et de gestion de témoins. Or, les institutions haïtiennes chargées de ces missions ont été confrontées à des limites structurelles importantes, rendant difficile une exploitation optimale des éléments disponibles.

Dans ce contexte, la juxtaposition des procédures haïtienne et américaine révèle une asymétrie profonde dans la capacité des États à traiter un même crime transnational. Cette asymétrie ne se limite pas à une différence de résultats judiciaires ; elle interroge plus largement la nature même de l’État de droit et la capacité des institutions nationales à exercer pleinement leur souveraineté judiciaire dans des affaires impliquant des réseaux internationaux.

Ainsi, à ce stade de l’analyse, l’affaire Jovenel Moïse apparaît moins comme un dossier judiciaire classique que comme un miroir des contradictions structurelles de la justice haïtienne. La succession des magistrats, la réorganisation permanente du dossier et le transfert vers différentes juridictions traduisent une difficulté persistante à stabiliser une procédure dans le temps. Cette réalité nourrit une interrogation fondamentale sur la capacité du système judiciaire à franchir l’étape décisive du procès, sans laquelle toute instruction, aussi exhaustive soit-elle, demeure inachevée.

La persistance de l’absence de procès en Haïti dans l’affaire de l’assassinat du président Jovenel Moïse ne peut être réduite à une simple lenteur judiciaire. Elle renvoie à un ensemble de facteurs imbriqués qui dépassent le seul cadre procédural pour toucher aux fondements mêmes de l’État de droit. Cinq années après les faits, alors que des décisions judiciaires ont été rendues à l’étranger et que plusieurs responsabilités opérationnelles ont été établies par la justice américaine, la question demeure entière de savoir pourquoi le système judiciaire haïtien n’a toujours pas franchi l’étape décisive du jugement.

L’une des premières explications réside dans l’effondrement progressif de la capacité institutionnelle de l’État à assurer la continuité de ses services essentiels. Le fonctionnement de la chaîne pénale repose sur une articulation précise entre police judiciaire, parquet, instruction et juridictions de jugement. Or, dans le contexte haïtien, cette chaîne s’est trouvée fragilisée à plusieurs niveaux simultanément. L’insécurité chronique dans la région métropolitaine de Port-au-Prince a affecté le fonctionnement des tribunaux, rendu difficile la tenue régulière des audiences criminelles et limité la capacité des acteurs judiciaires à travailler dans des conditions stables. À cela s’ajoute une crise administrative profonde qui a affecté la continuité des services publics, y compris ceux liés à la justice.

Une deuxième explication tient à la fragmentation de la gouvernance judiciaire. Contrairement à des systèmes dotés d’unités spécialisées capables de centraliser les dossiers criminels complexes, l’affaire Jovenel Moïse a été traitée dans un cadre institutionnel dispersé, où les responsabilités entre parquet, juges d’instruction et juridictions supérieures n’ont pas toujours été clairement articulées. Cette absence de coordination a entraîné des chevauchements, des contradictions procédurales et des délais supplémentaires dans le traitement des pièces du dossier. La succession de magistrats instructeurs, loin de renforcer la solidité de l’enquête, a contribué à une forme de discontinuité qui a ralenti la progression vers un jugement.

Une troisième dimension, plus délicate mais incontournable dans l’analyse, concerne la perception d’une justice exposée à des pressions multiples. Dans une affaire impliquant des acteurs nationaux et internationaux, des intérêts politiques, économiques et institutionnels divergents ont été évoqués à plusieurs reprises dans le débat public. Sans qu’il soit possible d’établir juridiquement des interférences précises, le climat général d’instabilité institutionnelle et de défiance envers les institutions judiciaires a contribué à fragiliser la perception d’indépendance nécessaire à la conduite sereine d’un procès de cette ampleur. Cette situation a pu avoir pour effet indirect de ralentir certaines décisions procédurales sensibles.

À ces facteurs s’ajoute la question des moyens techniques et scientifiques. L’instruction d’un crime de cette nature exige des capacités avancées en matière de criminalistique, d’analyse numérique, de traçage financier et de coopération internationale. Si des efforts ont été déployés par les autorités haïtiennes, il n’en demeure pas moins que les ressources disponibles sont restées limitées comparativement aux standards observés dans des juridictions plus structurées. Cette limitation a eu un impact direct sur la rapidité et la profondeur des investigations.

En parallèle, le procès fédéral tenu aux États-Unis a permis de mettre en lumière une partie importante du fonctionnement du réseau impliqué dans l’assassinat. Grâce à la centralisation des enquêtes, à la coopération entre agences fédérales et à l’utilisation de mécanismes judiciaires éprouvés, la justice américaine a pu obtenir des plaidoyers de culpabilité et prononcer des condamnations contre plusieurs individus. Ce résultat constitue un élément majeur dans la compréhension de l’affaire, car il établit juridiquement l’existence d’un complot structuré et documenté. Toutefois, ce procès, aussi significatif soit-il, ne prétend pas répondre à toutes les questions. Il laisse subsister des zones d’ombre importantes, notamment sur les niveaux supérieurs de décision, les éventuelles motivations politiques globales et l’ensemble des circuits de financement.

C’est précisément dans cet espace d’incertitude que se situe la principale frustration du débat public haïtien. Malgré les avancées judiciaires à l’étranger, l’absence d’un procès national empêche la société haïtienne de se réapproprier pleinement la vérité judiciaire sur un événement qui a profondément bouleversé son histoire contemporaine. Cette absence nourrit une perception persistante d’inachèvement, voire d’injustice incomplète, qui fragilise davantage la confiance dans les institutions.

La question des responsabilités ne peut toutefois être abordée uniquement sous l’angle individuel. L’analyse de ce dossier révèle avant tout des failles systémiques. L’incapacité à garantir la continuité des instructions, la faiblesse des mécanismes de protection des magistrats et des témoins, la dépendance institutionnelle à des équilibres politiques instables et l’absence d’une véritable politique pénale spécialisée dans les crimes complexes constituent autant de facteurs structurels qui dépassent les acteurs individuels. Ces faiblesses existaient avant l’assassinat du président Moïse, mais celui-ci les a révélées avec une intensité exceptionnelle.

La question centrale demeure alors entière : saura-t-on un jour la vérité complète dans cette affaire ? La réponse ne peut être ni totalement optimiste ni totalement pessimiste. D’un côté, les avancées réalisées par la justice américaine montrent que des éléments importants ont pu être établis et que des responsabilités ont été juridiquement reconnues. De l’autre, l’absence de procès en Haïti et la persistance de zones d’ombre fondamentales suggèrent que la reconstitution intégrale de la vérité reste inachevée. Entre ces deux réalités, se dessine un espace d’incertitude où l’histoire judiciaire de ce crime continue de s’écrire.

En définitive, l’affaire Jovenel Moïse dépasse désormais le cadre d’un simple dossier pénal. Elle est devenue un test de crédibilité pour l’ensemble du système institutionnel haïtien. L’incapacité à organiser un procès cinq ans après les faits interroge directement la capacité de l’État à exercer sa fonction la plus essentielle : dire le droit de manière indépendante, équitable et effective. Tant que ce procès n’aura pas lieu en Haïti, la justice restera incomplète, et la vérité, fragmentée entre plusieurs juridictions, continuera de poser une question fondamentale à la République : un État peut-il se reconstruire durablement sans avoir jugé le crime qui a frappé sa plus haute autorité ?