Après les gangs, l’autre urgence nationale : choisir des dirigeants capables de comprendre l’intelligence artificielle…

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Haïti et l’IA : dixième partie

Par Francklyn B. Geffrard,

PORT-AU-PRINCE, samedi 18 juillet 2026 (RHINEWS)- Si Haïti veut véritablement rompre avec le cycle des crises qui l’emprisonne depuis des décennies, elle devra accepter une évidence souvent absente du débat public : le premier chantier de la reconstruction nationale n’est pas seulement la réhabilitation des routes, des ports, des écoles ou des hôpitaux. Il consiste d’abord à reconstruire la qualité du leadership politique.

L’histoire démontre que les nations changent rarement plus vite que leurs dirigeants. Derrière chaque grande transformation économique, scientifique ou institutionnelle se trouvent des femmes et des hommes capables de comprendre les mutations de leur époque, d’anticiper les défis à venir et de prendre des décisions parfois impopulaires, mais nécessaires. À l’inverse, lorsqu’une élite demeure prisonnière des recettes du passé, elle finit par entraîner tout un pays dans son immobilisme.

Haïti se trouve précisément à ce carrefour historique. Les prochaines décennies ne ressembleront à aucune autre. L’intelligence artificielle, la robotique, les biotechnologies, les réseaux quantiques, les infrastructures numériques, les données massives, la cybersécurité, l’économie des plateformes et l’automatisation transformeront profondément la manière dont les sociétés produisent, travaillent, enseignent, soignent, administrent leurs territoires et exercent leur souveraineté. Les dirigeants qui continueront à gouverner comme si ces mutations n’existaient pas condamneront inévitablement leur pays à un déclassement durable.

Cette réalité conduit à une question fondamentale : quel doit être le profil des femmes et des hommes qui aspireront demain à exercer les plus hautes responsabilités en Haïti ?

Pendant longtemps, la société haïtienne s’est essentiellement interrogée sur les diplômes, les appartenances politiques, les réseaux d’influence ou l’expérience administrative des candidats. Ces critères demeurent importants, mais ils ne suffisent plus. Un diplôme obtenu il y a vingt ou trente ans ne garantit pas la capacité à comprendre les transformations technologiques actuelles. L’ancienneté dans la vie politique n’est pas davantage une preuve de compétence stratégique. L’expérience peut devenir un atout lorsqu’elle s’accompagne d’une volonté permanente d’apprendre. Elle peut aussi devenir un handicap lorsqu’elle enferme les décideurs dans des habitudes devenues obsolètes.

Le futur dirigeant haïtien devra d’abord être un dirigeant qui apprend continuellement.

L’accélération des connaissances rend désormais impossible toute prétention à maîtriser définitivement un domaine. Les découvertes scientifiques, les innovations technologiques et les évolutions géopolitiques se succèdent à un rythme inédit. Gouverner exige désormais une capacité permanente de remise en question, d’adaptation et d’apprentissage. Les responsables publics qui cessent de se former prennent rapidement le risque de gouverner un monde qu’ils ne comprennent plus.

Cette exigence intellectuelle dépasse largement la seule maîtrise de l’informatique. Comprendre l’intelligence artificielle ne signifie pas savoir programmer un algorithme. Cela signifie être capable d’en mesurer les conséquences sur l’emploi, l’éducation, la justice, la santé, l’agriculture, la diplomatie, la sécurité nationale, les finances publiques, la fiscalité, la concurrence économique, la protection des données personnelles et les libertés fondamentales.

Autrement dit, l’intelligence artificielle n’est plus une question réservée aux ingénieurs. Elle devient une question de gouvernance.

Le futur président de la République, les futurs premiers ministres, ministres, parlementaires, maires, délégués départementaux, directeurs généraux et hauts fonctionnaires devront être capables de dialoguer avec des chercheurs, des économistes, des spécialistes de la cybersécurité, des experts en science des données et des entrepreneurs du numérique. Ils devront comprendre suffisamment ces domaines pour prendre des décisions éclairées, fixer des priorités budgétaires cohérentes et élaborer des politiques publiques adaptées à leur époque.

Cette nouvelle culture du leadership suppose également une solide compréhension de la géopolitique contemporaine.

Le monde est entré dans une compétition stratégique où les données, les infrastructures numériques, les minerais critiques, les semi-conducteurs, les réseaux de télécommunications, les satellites et les capacités d’innovation jouent un rôle aussi déterminant que les armées traditionnelles. Les rivalités entre les grandes puissances ne se limitent plus aux questions militaires. Elles concernent également la maîtrise des technologies qui structureront l’économie mondiale des prochaines décennies.

Dans ce contexte, un dirigeant incapable d’analyser ces évolutions risque de prendre des décisions qui engageront durablement la souveraineté nationale sans en mesurer toutes les conséquences.

Cette réflexion revêt une importance particulière pour Haïti. Depuis trop longtemps, les grandes orientations du pays semblent davantage répondre aux urgences du moment qu’à une véritable stratégie nationale. Les changements de gouvernement entraînent souvent l’abandon des politiques engagées par leurs prédécesseurs. Les administrations recommencent sans cesse les mêmes réformes. Les institutions produisent peu de mémoire stratégique. Les priorités évoluent au rythme des crises politiques plutôt qu’en fonction d’une vision de long terme.

Or les pays qui réussissent leur développement suivent généralement une logique inverse. Ils définissent une trajectoire nationale, fixent des objectifs à vingt ou trente ans et adaptent leurs politiques publiques autour de cette vision, indépendamment des alternances politiques. Cette continuité stratégique constitue l’une des principales différences entre les États qui construisent leur avenir et ceux qui demeurent prisonniers des urgences permanentes.

Haïti devra également rompre avec une autre tradition : celle qui consiste à considérer la politique comme une activité réservée à quelques initiés, souvent éloignés des réalités scientifiques, économiques et technologiques.

Le renouvellement du leadership passera nécessairement par une meilleure intégration de la jeunesse, des chercheurs, des universitaires, des ingénieurs, des entrepreneurs innovants, des spécialistes des politiques publiques, des experts de la transformation numérique et des professionnels ayant acquis une expérience internationale sans avoir rompu leurs liens avec le pays.

Cette ouverture ne signifie pas que les techniciens doivent remplacer les responsables politiques. Elle signifie que la décision politique doit désormais s’appuyer davantage sur les connaissances, les données et les compétences.

L’université haïtienne aura, dans cette transformation, une responsabilité historique.

Pendant longtemps, les établissements d’enseignement supérieur ont principalement formé des juristes, des médecins, des enseignants, des gestionnaires ou des ingénieurs selon des modèles parfois hérités du siècle dernier. Ces formations demeurent indispensables, mais elles devront être profondément enrichies.

Les futurs responsables publics devront être initiés à l’analyse des données, aux politiques publiques fondées sur des preuves, à la gouvernance numérique, à la cybersécurité, à l’éthique de l’intelligence artificielle, à l’économie de l’innovation, à la prospective stratégique et à l’évaluation des politiques publiques. Les écoles de droit devront intégrer les enjeux du numérique et de la protection des données. Les facultés d’économie devront approfondir les transformations liées à l’automatisation, aux plateformes numériques et aux nouveaux modèles de création de valeur. Les écoles d’administration publique devront enseigner la gestion des États numériques autant que les principes classiques de la fonction publique.

Former les dirigeants de demain ne consiste plus uniquement à transmettre des connaissances. Il s’agit de développer une capacité à résoudre des problèmes complexes, à travailler de manière interdisciplinaire, à coopérer avec des experts issus de différents horizons et à prendre des décisions dans un environnement marqué par une forte incertitude.

Cette évolution concerne également les partis politiques.

Dans une démocratie moderne, les partis ne devraient pas seulement sélectionner des candidats pour les élections. Ils devraient devenir de véritables écoles de gouvernement, capables de former leurs cadres aux enjeux contemporains, de produire des programmes fondés sur des analyses rigoureuses et de préparer leurs futurs responsables à exercer le pouvoir dans un monde profondément transformé.

Malheureusement, en Haïti, la compétition politique demeure souvent dominée par les calculs électoraux, les alliances de circonstance, les rivalités personnelles et les rapports de force immédiats. Les débats de fond sur la révolution numérique, l’innovation, la recherche scientifique, la compétitivité économique ou la souveraineté technologique occupent encore une place marginale.

Cette situation ne peut plus durer.

Le pays ne peut plus se satisfaire de campagnes électorales où l’on promet quelques infrastructures, quelques emplois publics ou quelques distributions de ressources sans expliquer comment Haïti entend s’insérer dans l’économie mondiale des prochaines décennies. Les citoyens devraient désormais exiger des candidats qu’ils présentent une vision claire de la transformation numérique de l’État, de la modernisation de l’éducation, du développement de la recherche scientifique, de la protection des infrastructures numériques, de la cybersécurité nationale et de l’utilisation responsable de l’intelligence artificielle dans les politiques publiques.

Car gouverner demain exigera bien davantage que des talents d’orateur ou des qualités de négociateur politique. Gouverner exigera de comprendre les technologies qui transformeront la société, les nouvelles formes de puissance qui redessinent les relations internationales et les compétences qui permettront à la jeunesse haïtienne de trouver sa place dans une économie mondiale fondée sur la connaissance.

Le véritable patriotisme du XXI siècle ne consistera plus seulement à défendre les frontières d’un territoire. Il consistera aussi à protéger l’indépendance intellectuelle, scientifique et technologique de la nation. Un pays qui renonce à produire des connaissances, à former des innovateurs et à comprendre les technologies qui structurent le monde contemporain finit inévitablement par dépendre des choix faits par d’autres.

L’enjeu dépasse donc largement la prochaine élection. Il s’agit de savoir si Haïti choisira enfin de préparer une génération de dirigeants capables de penser le XXI siècle, ou si elle continuera à confier son destin à des responsables qui, malgré leur bonne volonté parfois sincère, restent prisonniers de méthodes, de réflexes et de visions hérités d’un autre temps. C’est de cette réponse que dépendra, en grande partie, la capacité de la République à redevenir un État souverain, innovant et maître de son avenir.