Apaid accusé par Lanmò San Jou : l’État haitien se tait, la confusion s’installe et prospère dangereusement…

Joseph Wilson alias Wlanmò San Jou, chef du gang 400 Mawozo, membre dd Wviv Ansanm et André Apaid Jr, homme d’affaires haïtiens…

Éditorial,

Par Francklyn B. Geffrard,

Les accusations publiques du chef de gang Joseph Wilson, alias Lanmò San Jou, visant l’homme d’affaires André Apaid, secouent Haïti et révèlent une crise profonde de gouvernance et de crédibilité institutionnelle. Entre vidéos non authentifiées, silence gouvernemental, sanctions internationales et ultimatums ignorés, l’affaire expose un vide d’autorité inédit où se mêlent désinformation, terreur et effondrement de l’État. Analyse d’un moment critique où chaque minute de silence nourrit la confusion et renforce les acteurs armés…

PORT-AU-PRINCE, dimanche 16 décembre 2025 (RHINEWS)- Les accusations publiques lancées contre l’homme d’affaires André Apaid par le chef de gang Joseph Wilson, alias Lanmò San Jou, plongent un peu plus Haïti dans un climat de confusion où se croisent silence institutionnel, manipulations possibles, violences latentes et effondrement de l’autorité publique. À 32 ans, le chef du gang « 400 Mawozo », membre de l’organisation terroriste « Viv Ansanm », recherché par le FBI et dont la tête est mise à prix pour un million de dollars, a diffusé une série de vidéos dans lesquelles il affirme qu’Apaid, ancien leader du Groupe 184 et déjà sous sanctions internationales pour financement présumé de gangs armés, serait impliqué dans la transformation de plantes en « cocaïne » et en marijuana, ainsi que dans un trafic d’organes. Il exhibe des ossements humains qui auraient été découverts dans les lieux qu’il accuse Apaid d’utiliser.

La propagation fulgurante de ces vidéos sur les réseaux sociaux se déroule dans un vide institutionnel total. Aucune autorité n’a engagé de vérification technique, judiciaire ou policière pour authentifier les images, analyser les éléments matériels présentés ou déterminer la provenance des restes humains. Aucune enquête n’a été annoncée. Le silence est d’autant plus frappant qu’Apaid lui-même n’a publié aucune déclaration, alors même que Lanmò San Jou lui avait posé un ultimatum de deux jours avant de rendre les vidéos publiques. L’homme d’affaires l’a ignoré, laissant planer une interrogation troublante : que se serait-il passé s’il avait choisi de répondre ? Cette question, sans réponse possible, révèle la profondeur d’un climat d’intimidation croisée entre élites économiques sanctionnées et acteurs criminels lourdement armés.

L’attitude de l’État, ou plutôt son absence d’attitude, alimente la crise de confiance déjà installée dans la population. Où sont le chef du gouvernement, qui préside également le Conseil supérieur de la Police nationale, le ministre de la Justice, celui de l’Intérieur, le secrétaire d’État à la Sécurité publique, les unités spécialisées anti-drogue et anti-terroristes ? Comment comprendre qu’aucune réaction n’ait été formulée face à des allégations susceptibles d’impliquer narcotrafic, trafic humain et violation de sanctions internationales ? En laissant circuler sans réponse des accusations aussi explosives, les autorités abandonnent le terrain à la rumeur, à la manipulation et à la violence symbolique exercée par des acteurs armés qui imposent désormais leur propre mise en scène dans l’espace public.

Ce mutisme a un coût institutionnel immense. Il renforce l’idée que l’État ne contrôle plus la narration politique, ne vérifie plus les faits, ne protège plus l’espace public. Dans un pays où l’autorité officielle est faible et la parole publique rare, la parole criminelle prend une place disproportionnée. Qu’elles soient vraies ou fabriquées, les accusations de Lanmò San Jou gagnent en poids à mesure que le gouvernement retarde toute prise de position. La désinformation prospère dans ce vide, et la population, privée de repères institutionnels, devient d’autant plus vulnérable au chaos narratif imposé par les gangs.

Ce silence révèle un paradoxe cruel : Haïti est l’un des pays les plus surveillés au monde par les puissances étrangères, mais l’un des moins dotés en moyens d’enquête crédible. Sans laboratoires modernes, sans chaîne de conservation des preuves, sans unité médico-légale pleinement fonctionnelle, le pays dépendrait inévitablement d’une assistance internationale pour authentifier des vidéos, analyser des ossements, sécuriser des scènes de crime. Or aucune demande formelle d’appui technique n’a été formulée par les autorités.

Dans cette affaire, trois niveaux de responsabilité se télescopent : un chef de gang qui instrumentalise les réseaux sociaux pour peser politiquement ; un homme d’affaires sanctionné, affaibli et silencieux ; et un État défaillant dont le mutisme alimente les spéculations les plus extrêmes. Pour rétablir un minimum de clarté, plusieurs mesures s’imposeraient : l’ouverture immédiate d’une enquête indépendante incluant des experts médico-légaux et des spécialistes vidéo, potentiellement appuyés par des partenaires internationaux ; une communication institutionnelle claire, informant la population des démarches engagées ; et la réaffirmation du rôle fondamental de l’État dans la vérification des faits et la protection de l’espace public.

À ce jour, aucune de ces démarches n’a été entreprise. Plus le gouvernement se tait, plus les gangs gagnent du terrain — symboliquement, politiquement et psychologiquement. Haïti ne peut se permettre de laisser un chef de gang dicter l’agenda national, mais elle ne peut pas non plus ignorer des accusations graves sous prétexte qu’elles proviennent d’un acteur criminel. L’enjeu dépasse largement les protagonistes de cette affaire : il s’agit de déterminer si l’État haïtien est encore capable d’exercer son autorité, d’affirmer la vérité, d’enquêter, de trancher.

En laissant pourrir la situation, le gouvernement ouvre la voie à une spirale où chaque silence vaut aveu et chaque allégation devient vérité provisoire. Dans un pays où l’État ne parle plus, la rumeur devient loi et les gangs deviennent arbitres. Haïti mérite mieux que cette abdication de l’autorité publique. Chaque jour de silence rapproche le pays d’un point de non-retour où la vérité elle-même deviendra un luxe inaccessible. Dans cette affaire comme dans tant d’autres, ce n’est pas seulement la réputation d’un homme qui se joue, mais l’idée même d’un État encore capable de dire ce qui est vrai, ce qui est faux et ce qui doit être jugé.