Alix Didier Fils-Aimé, quand allez-vous débloquer finalement les routes nationales du Sud et du Nord?

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Par Francklyn B. Geffrard,

PORT-AU-PRINCE, lundi 31 août 2025 (RHINEWS)– Il y a des promesses politiques que le temps finit par transformer en obligations. Celle faite par le gouvernement d’Alix Didier Fils-Aimé au sujet des principales routes nationales du pays appartient désormais à cette catégorie. En juin dernier, les autorités avaient annoncé que les principaux axes reliant le Grand Sud, le Nord et le Plateau central seraient progressivement sécurisés et dégagés à partir de la fin du mois de juillet et durant le mois d’août 2026. Nous sommes le 31 août. Juillet est passé. Août touche à sa fin. Et les Haïtiens attendent toujours de voir les résultats annoncés.

La question n’est donc plus de savoir si le gouvernement avait de bonnes intentions. Elle est beaucoup plus simple et beaucoup plus embarrassante : où sont les résultats de la promesse faite à la population?

Cette question mérite d’être posée sans passion partisane, mais aussi sans complaisance. Car il ne s’agit pas d’une promesse secondaire. Il s’agit de la circulation des personnes et des marchandises entre les différentes régions du pays, du fonctionnement de l’économie nationale et, plus fondamentalement encore, de la capacité de l’État à exercer son autorité sur les principales voies de communication du territoire.

La route nationale numéro 2, en particulier, est depuis plusieurs années un symbole particulièrement brutal de cette perte de contrôle. Depuis la fermeture de l’axe de Martissant, les populations du Grand Sud vivent les conséquences d’une situation devenue presque permanente. Les voyageurs doivent composer avec l’insécurité, les détours, les risques et les coûts supplémentaires. Les transporteurs, les commerçants et les producteurs paient eux aussi le prix de cette fragmentation du territoire. À certains endroits, les groupes armés ont imposé leurs propres règles, leurs propres points de contrôle et leurs propres mécanismes d’extorsion.

Il ne faut pas avoir besoin de beaucoup d’imagination pour comprendre ce que cela signifie. Une route nationale n’est pas une simple bande d’asphalte. Elle est un instrument de souveraineté. Elle relie les citoyens à l’État, les marchés entre eux, les régions à la capitale et les producteurs aux consommateurs. Lorsque la circulation y devient tributaire de groupes armés, ce n’est pas seulement le transport qui est paralysé. C’est l’autorité publique elle-même qui est mise en échec.

Et c’est précisément pour cette raison que les annonces gouvernementales doivent être prises au sérieux.

Lorsqu’un gouvernement annonce qu’un axe sera sécurisé à une période déterminée, il ne peut pas ensuite considérer l’expiration de cette échéance comme un détail sans importance. Une promesse publique engage politiquement celui qui la formule. Les circonstances peuvent évidemment modifier un calendrier. Une opération de sécurité peut rencontrer des difficultés. Les capacités disponibles peuvent être insuffisantes. Les forces adverses peuvent opposer une résistance inattendue. Tout cela peut être expliqué à la population.

Mais expliquer un retard n’est pas la même chose que faire comme si le délai n’avait jamais existé.

C’est précisément ce qui manque aujourd’hui : une véritable reddition de comptes sur cette promesse.

Le gouvernement peut expliquer les difficultés rencontrées. Il peut présenter les opérations entreprises. Il peut dire ce qui a fonctionné, ce qui a échoué, ce qui manque et pourquoi. Il peut également revoir son calendrier. Mais il ne peut pas raisonnablement demander à la population de considérer comme normal le dépassement d’une échéance annoncée sans explication publique à la hauteur de l’enjeu.

Car pendant que les échéances gouvernementales passent, la réalité des citoyens, elle, ne passe pas. Elle s’aggrave.

Il faut ici éviter une facilité intellectuelle : dire que le gouvernement ne fait absolument rien. Une telle affirmation serait trop générale et ne rendrait pas compte de toutes les actions entreprises par les institutions de l’État. Le problème est ailleurs. Le problème est celui de l’efficacité et des résultats. Après près de deux années à la tête du gouvernement, Alix Didier Fils-Aimé est en droit de présenter les contraintes auxquelles son administration est confrontée. Mais les citoyens sont eux aussi en droit de demander ce que ces contraintes ont produit comme résultats concrets.

La politique ne peut pas être réduite à l’annonce des intentions. Un gouvernement est jugé sur sa capacité à transformer ses décisions en résultats.

C’est précisément ce qui rend la question des routes si importante.

Le gouvernement a placé la sécurité au cœur de son discours. Alix Didier Fils-Aimé avait lui-même affirmé, dès février 2025, que la sécurité constituait la condition de la réalisation des élections et qu’il entendait permettre à la population de circuler librement sur l’ensemble du territoire. (Gazette Haiti⁠) Cette ambition était légitime. Mais une ambition gouvernementale ne devient une réalité nationale que lorsque les citoyens peuvent effectivement circuler.

C’est là que le fossé entre la parole et la réalité devient préoccupant.

Et ce fossé est d’autant plus difficile à ignorer que l’actuel chef du gouvernement connaît personnellement les conséquences politiques d’un échec sécuritaire. Le 30 janvier 2025, quelques jours après la première grande attaque de Viv Ansanm à Kenscoff, Alix Didier Fils-Aimé avait lui-même soulevé une question qui reste, deux ans plus tard, extraordinairement actuelle.

Il avait affirmé que les services de renseignement de la PNH, de la Primature, du ministère de la Justice et du ministère de l’Intérieur avaient été alertés de la menace qui pesait sur Kenscoff. Puis il avait posé publiquement la question de savoir comment l’attaque avait pu se produire malgré ces avertissements et pourquoi rien n’avait été fait pour la prévenir.

Cette déclaration aurait dû provoquer une réflexion nationale beaucoup plus profonde.

Parce que le problème du renseignement n’est pas seulement de savoir. Le renseignement n’a de valeur que lorsqu’il permet d’agir.

Savoir qu’une attaque se prépare et ne pas parvenir à empêcher l’attaque pose nécessairement la question de la circulation de l’information, de la chaîne de commandement, de l’analyse des menaces, de la préparation opérationnelle et de la capacité de décision de l’État. Il ne s’agit pas d’accuser personnellement le Premier ministre d’avoir voulu ou permis une attaque. Rien ne permet de soutenir une telle accusation. Il s’agit de poser une question institutionnelle : qu’est-ce qui n’a pas fonctionné lorsque l’État disposait d’informations sur une menace?

Cette question n’est pas secondaire. Elle est au cœur de la responsabilité gouvernementale.

Car le citoyen ordinaire n’a pas accès aux rapports des services de renseignement. Il ne connaît pas les réunions du Conseil supérieur de la Police nationale. Il ne connaît pas les contraintes opérationnelles de la PNH, des Forces armées ou des autres structures chargées de la sécurité. Il ne peut pas savoir ce qui a été décidé derrière les portes des bureaux officiels.

Il constate simplement une chose : lorsqu’une attaque survient, ce sont ses proches qui meurent, sa maison qui brûle, son commerce qui disparaît et son quartier qu’il doit abandonner.

C’est cette réalité qu’un gouvernement doit affronter.

Et Kenscoff est revenu, tragiquement, rappeler cette question en août 2026. Dans la nuit du 23 au 24 août, une nouvelle attaque meurtrière a frappé la commune. Quelques jours plus tard, la Primature annonçait une réunion urgente du haut commandement de la Force de répression des gangs, avec pour objectif affiché de renforcer la coordination et de répondre à la menace. (Le Nouvelliste⁠)

Il ne faut pas dénigrer par principe une réunion de sécurité. Mais il faut avoir le courage de poser la question qui dérange : pourquoi faut-il attendre qu’une nouvelle tragédie se produise pour renforcer la réponse de l’État?

C’est là que la répétition des événements devient politiquement préoccupante.

En janvier 2025, Kenscoff avait déjà été attaquée. Le Premier ministre avait reconnu que des services de renseignement avaient été alertés. En 2026, la commune a de nouveau été frappée. Entre-temps, le gouvernement a multiplié les déclarations sur la reprise de l’initiative sécuritaire et la nécessité de restaurer l’autorité de l’État.

Le problème n’est donc pas de savoir si le gouvernement prononce les bons mots. Le problème est de savoir si ces mots produisent des changements suffisamment visibles pour protéger les citoyens.

La politique publique ne peut pas être évaluée uniquement à partir des communiqués de presse.

Elle doit être évaluée à partir de la vie réelle. Une route est-elle ouverte? Les voyageurs peuvent-ils circuler sans payer de péage à un groupe armé? Les marchandises peuvent-elles passer? Les habitants peuvent-ils rentrer chez eux? Les policiers peuvent-ils tenir leurs positions? Les territoires repris sont-ils effectivement sécurisés dans la durée? Les populations déplacées peuvent-elles revenir? Les citoyens peuvent-ils vivre sans attendre chaque nuit une nouvelle attaque?

Voilà les indicateurs qui devraient permettre de mesurer la réussite ou l’échec d’une politique sécuritaire. Le reste n’est que discours.

Alix Didier Fils-Aimé peut encore expliquer que la situation est extrêmement difficile. Personne ne peut sérieusement nier l’ampleur de la crise haïtienne. Il peut également rappeler les contraintes auxquelles sont confrontées les forces nationales. Mais il doit aussi accepter que la population pose la question inverse : combien de temps encore faudra-t-il attendre avant que les résultats annoncés deviennent visibles?

Cette question est d’autant plus légitime que le gouvernement avait choisi lui-même de donner une échéance pour le déblocage des axes routiers.

Juillet devait compter. Août devait compter. Or, lorsque les deux mois passent sans que la promesse annoncée soit concrétisée, la confiance publique subit nécessairement un choc.

La confiance ne signifie pas croire aveuglément un responsable politique. Dans une démocratie, la confiance repose sur une relation simple : le gouvernement annonce, agit, explique et rend compte. Lorsque l’action ne produit pas les résultats annoncés, il explique pourquoi et assume les conséquences politiques de cet échec.

C’est ainsi que fonctionnent les démocraties qui ont développé une véritable culture de responsabilité publique.

Dans les pays où les institutions fonctionnent normalement, une succession de promesses non tenues peut avoir des conséquences politiques considérables. Un gouvernement peut perdre sa majorité. Un ministre peut être contraint de démissionner. Un parti peut être sanctionné par les électeurs. Une administration peut subir une forte pression parlementaire ou populaire. Une crise de confiance peut entraîner une alternance politique.

Cela ne signifie évidemment pas que tous les systèmes politiques fonctionnent de la même façon ni que les conséquences sont automatiques. Mais le principe est universel : la parole publique a un coût politique lorsqu’elle est durablement démentie par les faits.

Haïti ne devrait pas être condamnée à fonctionner selon une logique différente. Il ne devrait pas être normal qu’une promesse puisse être faite, oubliée, remplacée par une autre promesse, puis recouverte par une nouvelle déclaration, sans que personne ne demande jamais où sont passés les engagements précédents.

Le peuple haïtien n’est pas incapable de comprendre les difficultés de son pays. Il est simplement fatigué d’être invité à comprendre alors qu’on lui demande rarement des comptes sur les résultats.

Il est également faux de croire que le soutien international peut durablement protéger un gouvernement contre une perte de confiance intérieure.

La communauté internationale peut soutenir Haïti. Elle peut fournir des ressources, de l’expertise, un appui diplomatique ou sécuritaire. Elle peut accompagner les institutions nationales. Elle peut contribuer au financement des élections et aux efforts de stabilisation.

Mais aucun partenaire étranger ne peut demander indéfiniment à un citoyen haïtien d’accepter qu’il ne puisse pas emprunter librement une route nationale au nom de considérations diplomatiques.

La colère populaire ne disparaît pas parce qu’un gouvernement bénéficie du soutien de partenaires internationaux.

Elle ne disparaît pas parce qu’un communiqué diplomatique salue les efforts des autorités.

Elle ne disparaît pas parce qu’une réunion internationale est organisée à New York, Washington ou ailleurs.

La colère naît de l’expérience quotidienne.

Elle naît lorsqu’un père ne peut pas aller voir son enfant malade dans une autre ville. Elle naît lorsqu’un commerçant ne peut plus acheminer ses marchandises. Elle naît lorsqu’un agriculteur ne peut pas rejoindre un marché. Elle naît lorsqu’une famille doit abandonner son quartier parce que l’État n’a pas pu empêcher une attaque. Elle naît lorsque l’on entend depuis des années les mêmes promesses et que les mêmes problèmes demeurent.

Cette colère doit cependant rester une colère citoyenne, pacifique et démocratique. Elle ne doit pas être récupérée par les groupes armés ni transformée en justification de la violence politique. Les citoyens ont d’autres moyens de demander des comptes : la mobilisation pacifique, la presse, les organisations de la société civile, les recours institutionnels, le débat public et, lorsque les conditions sont réunies, le vote.

C’est précisément parce que les citoyens ont le droit de demander des comptes qu’un gouvernement démocratique doit accepter la critique.

La question qui se pose aujourd’hui à Alix Didier Fils-Aimé n’est donc pas de savoir s’il doit prononcer une nouvelle promesse.

Les Haïtiens ont entendu suffisamment de promesses.

Ils veulent savoir ce qui a empêché la réalisation de celle qui avait été annoncée pour juillet et août. Ils veulent connaître les résultats obtenus. Ils veulent savoir ce qui n’a pas fonctionné. Ils veulent savoir ce qui sera fait différemment. Ils veulent surtout savoir quand ils pourront reprendre possession de leur propre territoire.

Et après Kenscoff, la question est encore plus grave. Le gouvernement peut-il demander aux citoyens de lui faire confiance pour la sécurité alors qu’une commune déjà frappée par une attaque majeure en janvier 2025 a de nouveau été le théâtre d’une attaque meurtrière en août 2026? Peut-il demander aux Haïtiens de croire à une nouvelle échéance sans présenter des garanties crédibles sur sa capacité à l’atteindre?

La réponse ne se trouve pas dans une conférence de presse. Elle se trouve sur les routes.

Elle se trouve à Martissant.

Elle se trouve sur les axes menant vers le Sud.

Elle se trouve sur les routes du Nord.

Elle se trouve à Kenscoff.

Elle se trouve partout où un citoyen haïtien doit encore négocier avec la peur pour se déplacer sur le territoire de son propre pays.

Il ne s’agit pas de demander au gouvernement l’impossible. Il s’agit de lui demander ce qu’il a lui-même promis.

Il ne s’agit pas non plus de nier les difficultés auxquelles sont confrontées les forces de sécurité. Il s’agit de rappeler qu’un gouvernement ne peut pas éternellement transformer ses difficultés en explication de ses échecs sans finalement perdre la confiance de ceux qu’il gouverne.

Alix Didier Fils-Aimé a encore la possibilité de transformer cette situation en exercice de responsabilité politique. Il peut dire clairement aux Haïtiens pourquoi les échéances annoncées n’ont pas été respectées. Il peut présenter les obstacles rencontrés. Il peut publier un calendrier réaliste, assorti d’objectifs vérifiables. Il peut rendre compte régulièrement des résultats obtenus. Et surtout, il peut cesser de demander à la population de juger son gouvernement sur ses intentions et accepter qu’elle le juge sur ses résultats.

Car le temps des promesses sans échéance est terminé.

M Le temps des échéances sans résultats doit également prendre fin.

Les Haïtiens n’ont pas besoin qu’on leur promette encore que les routes du Sud et du Nord seront débloquées. Ils ont besoin de pouvoir les emprunter.

Ils n’ont pas besoin qu’on leur dise que l’État reprendra le contrôle du territoire. Ils ont besoin de voir l’État exercer effectivement ce contrôle.

Ils n’ont pas besoin d’entendre que la sécurité est une priorité. Ils ont besoin de vivre en sécurité.

Et surtout, ils n’ont pas besoin qu’on leur demande éternellement de patienter.

Alors, Monsieur le Premier ministre, la question demeure, simple et directe : Alix Didier Fils-Aimé, quand allez-vous finalement débloquer les routes nationales du Sud et du Nord?