Par Jude Martinez Claircidor,
PORT-AU-PRINCE, mardi 22 juillet 2025 (RHINEWS)- Soixante-dix ans après sa naissance dans l’âme d’un saxophone au souffle caribéen, le Konpa, cette musique née en Haïti et enracinée dans le balancement même du peuple, célèbre sa longévité avec éclat, fierté et ferveur. Comme un vieux tambour dont la peau vibre encore d’ivresses neuves, le genre continue d’envoûter les corps, de réveiller les mémoires et de tendre ses pulsations vers l’avenir.
À l’heure où l’histoire convoque les témoins de sa vitalité contemporaine, un classement s’est dessiné à partir d’un large sondage populaire — orchestré par l’émission Club la sur TikTok, menée avec maestria par Liz et MC — et nourri par les voix croisées d’artistes, d’animateurs et de gardiens du tempo. Cette cartographie de la décennie 2015–2025, enrichie par les réseaux, les scènes, les rues et les nuits, a révélé dix groupes comme les phares les plus intenses de cette époque kaléidoscopique, où le numérique épouse le tambour et l’intime dialogue avec le collectif.
Mais toute tentative de hiérarchisation contemporaine suppose, en creux, une mise à distance de figures tutélaires. Ainsi, des formations majeures telles que Tabou Combo, Tropicana d’Haïti ou encore l’Orchestre Septentrional ne figurent pas dans ce classement décennal. Leur trajectoire, forte de plus de cinquante années d’activité continue — d’un demi-siècle de rayonnement régional et international —, échappe aux dynamiques éphémères du présent.
Elles appartiennent à une catégorie singulière, celle que les mélomanes et les historiens désignent comme l’âge d’or du Konpa, époque fondatrice où la musique se fit à la fois mémoire collective, diplomatie culturelle et outil de cohésion sociale. Leur absence ici ne traduit donc ni oubli ni désaveu, mais relève d’un choix méthodologique : isoler les puissances émergentes sans diluer leur énergie dans l’ombre portée de ces géants. Ces orchestres historiques, en tant que piliers d’un patrimoine vivant, continuent de hanter — au sens fort — chaque mesure, chaque accord, chaque souffle de la nouvelle génération.
Parmi cette nouvelle génération de créateurs sonores, un nom s’impose avec la régularité d’un astre : KLASS, fondé en 2012 par le batteur, arrangeur et producteur visionnaire Richie. Héritier d’une culture technique rigoureuse, Richie a su façonner une signature sonore à la fois structurée, raffinée et résolument contemporaine, portée par un leadership artistique exigeant. À ses côtés, Pipo (Jean Hérard Richard), voix magistrale du groupe, déploie une tessiture chaude, puissante, alliant maîtrise vocale et magnétisme scénique.
KLASS orchestre la transe, théâtralise le rythme et transforme chaque prestation en une expérience scénique proche du rite collectif. Sur scène, chaque concert devient un événement millimétré, où l’émotion brute entre en résonance avec une cohésion rythmique saisissante. Cette maîtrise s’appuie sur une discipline exemplaire, qui a permis au groupe de rayonner avec constance, du Cap-Haïtien à Miami, des bals populaires aux grandes scènes de la diaspora.
La discographie du groupe reflète cette ambition : Fè’l ak Tout Kè’w (2013), Fè’l Vini Avan(2018), Ret Nan Liy Ou (2019), et My Pain Killer (2024) témoignent d’un parcours sans faute, salué à chaque étape pour la qualité de ses compositions et la force émotionnelle de son exécution. Des titres comme You Don’t Want Me, Banm Tounen, Mwen Bouke, Map Marye ou encore Valè w (en duo avec Rutshelle Guillaume) résonnent aujourd’hui comme de véritables classiques modernes.
Mais c’est aussi dans sa structure instrumentale que KLASS brille d’un éclat particulier. Le duo de guitaristes El Pozo et Ti Papit compose une architecture musicale rare : tour à tour accompagnateurs et solistes, ils tissent un dialogue harmonique fluide, inventif, presque chorégraphique, à la fois enraciné dans les traditions du Konpa et libre dans son expression. Tantôt El Pozo déroule un accompagnement nerveux ou élancé, tantôt Ti Papit découpe l’espace avec un solo subtil — les rôles s’inversant dans une danse continue. Chacun développe un “groove grosse corde” ou une mélodie issue des autres parties de la tablature de la guitare, que l’on retrouve sur les lèvres des mélomanes.
Ce jeu d’ensemble d’une finesse inédite constitue l’un des joyaux du groupe, et sans doute l’un des atouts majeurs de cette décennie musicale. Il trouve son ancrage et sa cohérence dans le tempo et les roulements de batterie de Richie, dont la signature rythmique est désormais bien connue dans la musique haïtienne. Avec une touche de finesse unique, Richie s’impose comme l’un des meilleurs maîtres batteurs de sa génération, capable de sentir avec une précision redoutable quand insérer un break, crépiter les cymbales, rouler sur les toms, donnant ainsi à chaque morceau son souffle, son éclat et sa tension dramatique.
Vient ensuite la formation Nu Look, qui s’impose depuis les années 2000 comme une figure de proue du Konpa moderne, alliant groove caribéen, raffinement musical et lyrisme sentimental. Fondé autour du chanteur-compositeur Arly Larivière, le groupe incarne une esthétique où la voix devient confidence et la mélodie, vecteur d’introspection. Arly, par son timbre poignant et sa présence scénique, est devenu le symbole vivant du Konpa love, touchant un public fidèle qui vient autant pour vibrer que pour communier avec ses récits.
La formation séduit par son groove élégant, un subtil mariage entre nappes de clavier, guitares sensibles et lignes de basse mesurées, le tout enveloppé dans une orchestration délicate. Sa discipline musicale, son sérieux en studio comme sur scène, renforcent cette impression de rigueur au service de l’émotion.
Nu Look, c’est aussi une aventure internationale : des salles combles à Paris, Miami, New York, où le groupe partage son univers romantique et son engagement artistique avec une constance remarquable. Sa discographie témoigne d’une évolution maîtrisée, depuis Big Mistake (2001) jusqu’au magistral Just For You (2023), en passant par des œuvres fondatrices comme Moment of Truth (2011), I Got This (2013) ou My Time (2019).
Ce dernier album, le plus ambitieux à ce jour, propose 17 titres — un record dans leur parcours — dont Mea Culpa, Tribulation (en hommage au père d’Arly), ou encore Femme Mystérieuse en duo avec Joé Dwèt Filé. Il marque également la première collaboration du maestro avec son fils Carly J. Larivière sur le poignant I Wanna Be Yours, symbole d’un passage de flambeau artistique. Just For You explore de nouveaux territoires : ballades nostalgiques, accents urbains, incursions dans le rabòday (No Limit avec Tony Mix et Shabba) — sans jamais trahir l’élégance émotionnelle qui a fait leur signature.
Nu Look n’est pas qu’un groupe : c’est une école de sensibilité, un creuset de finesse musicale, un porte-voix du romantisme haïtien, toujours vibrant, toujours vivant.
Puis, comme un ouragan calme venu de l’inconnu, Zafem surgit. Formé en 2019, le duo Ceide-Cangé offre avec LAS (2023) une partition d’une rare pureté : seize titres comme seize fragments d’un rêve lucide. On y entend la poésie, l’introspection, le respect des racines et l’invention libre — le tout livré avec une exigence qui honore la tradition tout en la métamorphosant. Le peuple, souvent volage, ne s’y est pas trompé : Zafem est devenu le chant d’une génération éveillée.
En quatrième position, T-Vice demeure un mythe en mouvement. Né en 1991 et nourri aux sources de la fête, le groupe des frères Martino explore sans relâche les frontières du genre. Fusionnant Konpa, reggae, rock et électro, T-Vice projette sur les scènes du monde — de Miami à Paris, de Montréal à Ouanaminthe — une énergie diasporique vibrante, festive et contagieuse. L’histoire du Konpa moderne s’écrit avec leur empreinte singulière : chaque album redéfinit la cadence, chaque performance réinvente les contours de la scène.
Djakout #1, né du fracas d’un divorce entre titans, conserve intacte la fièvre de ses origines. Porté par trois albums majeurs et une section rythmique forgée dans le feu, le groupe projette sur scène un Konpa brut, frontal, sans fard ni détour. Sa musique frappe comme une vérité nue, rugueuse et saisissante. Malgré les remous internes, les départs successifs et les silences prolongés, Djakout reste debout, intense, prêt à faire vibrer aussi bien les rues en liesse que les salles les plus feutrées. Le groupe aurait sans doute mérité une place plus élevée dans ce classement si son absence de la scène, depuis près de deux ans, n’avait laissé ce vide que seuls les tambours de Djakout savent combler.
Harmonik, lui, opte pour l’élégance feutrée : depuis 2008, sept albums portés par une sensibilité vocale rare et une rigueur mélodique exemplaire, où l’harmonie règne comme une divinité discrète, et où chaque chanson devient confession, offrande, miroir.
Kreyol La révèle l’autre versant du Konpa : celui des rues agitées, des carnavals survoltés, des refrains criés à plein poumon. Depuis 2005, sa musique pulse au rythme du bitume, avec cinq albums qui disent les douleurs, les colères et les fulgurances d’une jeunesse insoumise. C’est un Konpa qui cogne et qui charme, qui fait rire et qui dénonce, un son nourri de réalité, trempé dans l’urgence et l’ironie du quotidien.
Inpossib, plus jeune mais tout aussi incandescent, surgit en 2016 avec un souffle neuf : deux albums où s’entrelacent amour, désir et désillusion, sublimés par la voix magnétique de Medjy Toussaint. Moins présent ces dernières années, le groupe demeure dans la mémoire affective d’une génération qui l’a porté haut.
En neuvième position, DISIP, fondé par Gazzman Couleur, livre un Konpa dense, cuivré, structuré comme une armée en marche. Quatre albums, des prestations puissantes et un leadership charismatique ont permis à ce groupe d’étendre son influence bien au-delà des frontières haïtiennes.
Enfin, Mass Konpa, créé en 2003 par Gracia Delva, referme ce cercle d’élus avec dignité. Deux albums studio, plusieurs lives, des textes engagés, et un ancrage social fort font de ce groupe un témoin actif et fidèle des aspirations d’un peuple en mouvement. Leur tournée africaine, entre autres, montre que le Konpa peut traverser les continents sans perdre son âme.
Ainsi s’écrit, en dix noms et mille battements, le récit d’un genre vibrant, pluriel et incandescent à soixante-dix ans. Le Konpa forme bien plus qu’un style musical : il déploie une syntaxe identitaire, insuffle un souffle national, et s’affirme comme un bien commun en constante réinvention. Ce classement rend hommage à la pulsation haïtienne qui, de Port-au-Prince à Brooklyn, du Cap-Haïtien à Paris, fait danser, réfléchir, aimer et résister. Le Konpa avance porté par la mémoire et l’audace, traçant son avenir avec force, une mesure après l’autre.
Récapitulatif – Top 10 des groupes les plus marquants de la période 2015-2025 :
Sur la base de leur popularité, de leur impact musical et de leur constance sur la scène, voici le classement des dix groupes les plus influents de la décennie :
1. KLASS – 1er
2. NU LOOK – 2e
3. ZAFÈM – 3e
4. T-Vice – 4e
5. Djakout #1 – 5e
6. Harmonik – 6e
7. Kreyòl La – 7e
8. Inposib – 8e
9. DISIP – 9e
10. Mass Konpa – 10e

