Haiti-Finances publiques : la Cour des comptes souligne des recettes en hausse mais des déséquilibres structurels persistants dans l’exécution du budget 2024/2025…

COUR DES COMPTES ET DU CONTENTIEUX ADMINISTRATIF (CSCCA)

La Cour supérieure des comptes et du contentieux administratif dresse un bilan contrasté de l’exécution budgétaire 2024-2025 en Haïti. Si les recettes publiques affichent une progression notable, l’institution met en évidence de fortes fragilités structurelles, notamment la dépendance aux financements externes, la faiblesse des investissements publics, la pression des dépenses courantes et la dégradation continue du contexte économique et sécuritaire, qui continuent de fragiliser l’équilibre global des finances de l’État…

PORT-AU-PRINCE, vendredi 22 mai 2026 (RHINEWS)– La Cour Supérieure des Comptes et du Contentieux Administratif a dressé un tableau contrasté de l’exécution du budget de l’exercice fiscal 2024-2025, marqué à la fois par une progression importante des recettes publiques, une hausse soutenue des dépenses et des fragilités persistantes liées à la dépendance aux financements externes, à la faiblesse des investissements publics et à la détérioration du contexte économique et sécuritaire du pays.

Dans son rapport d’exécution budgétaire arrêté au 30 septembre 2025, la Cour indique que les ressources budgétaires encaissées par le Trésor public ont atteint 237,06 milliards de gourdes, soit un taux de réalisation de 74,62 % par rapport aux prévisions globales fixées à 317,70 milliards de gourdes. La CSCCA souligne que cette performance « résulte principalement de la bonne dynamique des recettes domestiques, malgré une contribution limitée des financements externes ».

Les recettes domestiques, considérées comme la principale source de financement de l’État, ont atteint 194,77 milliards de gourdes, correspondant à un taux d’exécution de 91,96 %. Les recettes douanières ont représenté la plus grande part des recettes courantes avec 92,10 milliards de gourdes, soit 47,29 % du total, tandis que les recettes internes ont généré 71,07 milliards de gourdes et les recettes pétrolières 31,18 milliards de gourdes. La Cour note que les recettes pétrolières ont même dépassé les prévisions initiales, affichant « un taux de réalisation exceptionnel de 102,56 % ».

La CSCCA estime que la performance des recettes douanières « pourrait témoigner de l’efficacité des dispositions mises en œuvre au niveau de l’Administration Générale des Douanes (AGD) », tout en saluant également les résultats enregistrés au niveau des recettes internes.

Le rapport souligne toutefois la faiblesse persistante des financements extérieurs. Les dons ont totalisé 20,87 milliards de gourdes, avec un taux global de réalisation de seulement 30,69 %, malgré une progression annuelle de plus de 216 %. La majeure partie de ces ressources provenait des aides-projets, qui ont représenté plus de 88 % des dons reçus.

Les emprunts auprès du Fonds monétaire international ont permis de mobiliser 4,29 milliards de gourdes, soit 75,70 % des prévisions, tandis que l’annulation de dette prévue envers l’institution financière n’a été réalisée qu’à hauteur de 1,74 %, soit environ 22,30 millions de gourdes.

Parallèlement, les opérations sur les Bons du Trésor ont permis de lever 17,11 milliards de gourdes. Selon la Cour, cette situation « traduit le recours continu de l’État aux instruments de financement à court terme pour soutenir la trésorerie publique ».

Sur le plan des dépenses, le rapport révèle que les dépenses budgétaires totales exécutées par le gouvernement ont atteint 239,80 milliards de gourdes, soit un taux d’exécution de 75,48 %, en hausse de 51,95 % par rapport à l’exercice précédent.

Les dépenses courantes ont absorbé près de 75 % des dépenses totales, avec 179,80 milliards de gourdes exécutés sur des prévisions de 188,41 milliards. Les dépenses de personnel ont constitué la principale composante avec 98,16 milliards de gourdes, représentant plus de 54 % des dépenses courantes.

La Cour relève également que les dépenses liées aux biens et services ont atteint 56,56 milliards de gourdes, alors que les subventions et quotes-parts se sont élevées à 21 milliards de gourdes. Parmi ces transferts, une dotation spéciale de 6,09 milliards de gourdes a été allouée au secteur énergétique, notamment à Électricité d’Haïti et à ses fournisseurs. La CSCCA estime que cette exécution intégrale « témoigne de la charge que représente le secteur de l’énergie pour les finances publiques ».

Concernant les dépenses de capital, la Cour fait état d’une exécution plus limitée. Celles-ci ont totalisé 60 milliards de gourdes, soit seulement 46,41 % des prévisions établies. Les dépenses consacrées aux programmes et projets ont atteint 45,02 milliards de gourdes, mais leur taux de réalisation est resté limité à 40,52 %.

La CSCCA avertit que près de 41 % des dépenses de programmes et projets ont été financées par des dons externes, ce qui « révèle une dépendance significative aux ressources externes pour l’exécution des investissements publics ». La Cour considère cette situation comme « un facteur de vulnérabilité en cas de réduction des appuis des partenaires techniques et financiers ».

L’institution de contrôle des finances publiques replace également l’exécution budgétaire dans un environnement économique jugé particulièrement dégradé. Elle rappelle que l’économie haïtienne a enregistré une contraction du produit intérieur brut réel de 2,7 % en 2025, marquant une septième année consécutive de recul économique.

Selon le rapport, « l’insécurité continue de peser lourdement sur l’économie nationale », notamment à travers les blocages routiers, les actes de rançonnage, les perturbations logistiques et le ralentissement des activités portuaires et aéroportuaires.

La Cour souligne également la forte aggravation des tensions inflationnistes. L’inflation moyenne annuelle a atteint 28,3 % en 2025 contre 25,8 % l’année précédente, alors que plus de 5,7 millions de personnes se trouvent en situation d’insécurité alimentaire aiguë.

Dans ses principaux constats, la CSCCA affirme par ailleurs que le rapport d’exécution budgétaire transmis par le Ministère de l’Économie et des Finances « n’est pas conforme aux prescrits » de la loi sur l’élaboration et l’exécution des lois de finances. Elle reproche notamment au ministère de ne pas avoir inclus plusieurs documents obligatoires relatifs aux comptes généraux de l’État, notamment « la balance générale des comptes de l’État », « le compte de résultat », « le bilan et ses annexes » ou encore « un tableau de flux de trésorerie ».

La Cour observe aussi que l’objectif d’inflation fixé à 19,1 % en début d’exercice n’a pas été atteint, le niveau réel ayant atteint 31,9 % à la fin de l’exercice selon les données de la Banque de la République d’Haïti.

Malgré un solde budgétaire de base excédentaire de 14,97 milliards de gourdes, la situation globale demeure déficitaire après prise en compte des opérations de financement, avec un déficit évalué à 2,74 milliards de gourdes.

La CSCCA estime également préoccupante « l’opacité qui entoure » certaines dépenses de subventions et de transferts sociaux, affirmant que le rapport du MEF « ne présente aucun indicateur permettant d’apprécier les effets ou la portée sociale de ces dépenses ».

Dans ses recommandations, la Cour appelle les autorités à renforcer la mobilisation des recettes publiques, accélérer la mise en œuvre des programmes d’investissement, améliorer la coordination des financements externes et accorder « une attention prioritaire aux dépenses sociales et aux programmes de protection des populations vulnérables ».

Elle recommande enfin d’« accélérer les réformes visant à améliorer le climat sécuritaire et économique », notamment par la protection des circuits de distribution, des infrastructures stratégiques et des activités productives afin de favoriser « la relance de l’investissement, de la production nationale et de la croissance économique durable ».