Par Francklyn B. Geffrard,
MIAMI, mercredi 29 août 2026 (RHINEWS)– La décision de la Cour suprême des États-Unis autorisant l’administration du président Donald Trump à mettre fin au statut de protection temporaire accordé à des ressortissants haïtiens a plongé une partie de la communauté haïtienne dans une profonde incertitude. Pour celles et ceux qui ont vécu, travaillé, construit leur famille et organisé leur existence aux États-Unis sous la protection du TPS, la perspective d’une expulsion ne constitue pas une simple question administrative. Elle représente une menace directe contre un projet de vie, une stabilité économique et, pour certains, une existence construite pendant plusieurs années.
Dans cette période d’angoisse, l’accès à un avocat devrait normalement constituer un élément de sécurité. Or, des témoignages parvenus à la rédaction de RHINEWS font apparaître une autre source d’inquiétude : le coût parfois extrêmement élevé de la représentation juridique proposée à certains immigrants haïtiens confrontés à des procédures devant les tribunaux de l’immigration.
Les témoignages recueillis font état d’honoraires pouvant atteindre 15 000 à 17 000 dollars dans certains dossiers. D’autres personnes disent avoir été invitées à verser environ 5 000 dollars pour bénéficier de l’accompagnement d’un avocat devant le tribunal. Dans certains cas rapportés à la rédaction, une importante partie de la somme aurait été exigée avant même la date de l’audience, le solde devant être réglé au moment de la comparution.
Ces témoignages doivent naturellement être traités avec prudence. Le fait qu’un avocat demande des honoraires élevés ne constitue pas, à lui seul, la preuve d’une escroquerie ou d’une faute professionnelle. Les procédures d’immigration peuvent être complexes, longues et exigeantes, et les honoraires varient notamment selon la nature du dossier, la juridiction, le nombre d’audiences prévues, le travail nécessaire à la préparation de la défense et l’expérience du professionnel. Mais lorsque plusieurs personnes vulnérables décrivent des pratiques similaires, leurs témoignages méritent au minimum d’être entendus et examinés.
C’est précisément là que se trouve le cœur du problème. Un immigrant menacé d’expulsion n’est pas un client ordinaire. Il se trouve souvent dans une situation de peur, d’incertitude et de dépendance. Il sait qu’une erreur peut avoir des conséquences considérables sur sa vie. Il peut avoir perdu son emploi, être confronté à des difficultés pour renouveler son autorisation de travail ou craindre de perdre son logement. Il peut également avoir une famille à charge, des enfants scolarisés aux États-Unis et des obligations financières qui ne disparaissent pas parce que son statut migratoire est devenu incertain.
Dans ces circonstances, la peur devient facilement un facteur économique. Celui qui craint de perdre son droit de rester peut être prêt à mobiliser ses économies, à emprunter de l’argent à sa famille, à vendre un bien ou à s’endetter lourdement pour obtenir une défense qu’il considère comme sa dernière chance. C’est cette vulnérabilité qui impose une responsabilité particulière à tous ceux qui interviennent dans ces procédures.
Des personnes ayant contacté RHINEWS affirment avoir déboursé plusieurs milliers de dollars, parfois 10 000, 13 000, 15 000 ou davantage, pour leur représentation ou leur accompagnement juridique. Certaines disent également avoir été confrontées à des explications qui ne leur auraient pas permis de mesurer clairement l’étendue des services compris dans les honoraires payés. D’autres rapportent que leurs propres avocats leur auraient expliqué qu’ils ne pouvaient garantir aucune décision favorable devant le juge.
Sur ce dernier point, une clarification est essentielle. Aucun avocat sérieux ne peut garantir à son client une décision favorable d’un juge de l’immigration. Le résultat d’une procédure dépend de nombreux facteurs et, en définitive, de la décision de l’autorité judiciaire compétente. Promettre une victoire certaine serait donc particulièrement préoccupant. Mais reconnaître l’incertitude d’une procédure ne dispense pas le professionnel de présenter clairement à son client les services qu’il fournira, les coûts associés, les limites de son intervention et les risques connus du dossier.
La question n’est donc pas de savoir si un avocat doit travailler gratuitement. Ce serait une fausse opposition. Les avocats ont des charges, une formation, une responsabilité professionnelle et le droit légitime d’être rémunérés pour leur travail. La véritable question est de savoir si les personnes les plus vulnérables doivent être placées dans une situation où leur peur de l’expulsion devient un moyen de leur imposer des coûts qu’elles ne peuvent raisonnablement supporter.
Il serait également injuste de jeter l’opprobre sur l’ensemble des avocats haïtiens. Beaucoup de professionnels du droit issus de la communauté haïtienne travaillent sérieusement, défendent leurs clients avec compétence et consacrent parfois du temps à des personnes dont les moyens financiers sont limités. Certains proposent des arrangements de paiement ou orientent les personnes qui ne peuvent pas assumer leurs honoraires vers des ressources d’aide juridique.
Mais c’est précisément parce que ces professionnels existent et parce que la profession juridique repose sur des principes déontologiques qu’il faut prendre au sérieux les plaintes visant ceux qui pourraient éventuellement profiter de la détresse de leurs clients. La communauté haïtienne ne peut pas être réduite au silence au nom de la solidarité professionnelle. La meilleure manière de protéger les avocats honnêtes est justement de faire la différence entre leur travail et les pratiques qui pourraient être abusives.
Les témoignages rapportés à RHINEWS soulèvent également une question plus large : que se passe-t-il lorsqu’une communauté entière est confrontée à une crise juridique sans disposer d’un véritable système collectif d’assistance ?
La diaspora haïtienne représente une force économique et sociale considérable. Pendant des décennies, les Haïtiens vivant à l’étranger ont contribué à soutenir leurs familles, leurs communautés et l’économie nationale par leurs transferts d’argent. Ils ont financé des études, construit des maisons, soutenu des entreprises et répondu à de nombreuses crises en Haïti. Pourtant, lorsque certains d’entre eux se retrouvent eux-mêmes en situation de vulnérabilité, la réponse institutionnelle haïtienne paraît particulièrement limitée.
Le gouvernement haïtien devrait donc considérer la crise migratoire actuelle comme une question nationale. La protection des ressortissants haïtiens à l’étranger ne peut pas se résumer à des déclarations diplomatiques ponctuelles. Elle devrait inclure une stratégie d’accompagnement juridique, d’information et de défense des intérêts des personnes directement menacées.
La possibilité de négocier avec les autorités américaines des mesures de protection ou un moratoire sur certaines expulsions pourrait être examinée dans le cadre diplomatique approprié. Une telle démarche ne serait certainement pas simple, compte tenu du droit souverain des États-Unis de déterminer leur politique migratoire. Mais la difficulté d’une négociation ne devrait pas servir de justification à l’inaction.
Parallèlement à la diplomatie, Haïti pourrait réfléchir à la création d’un fonds d’assistance juridique destiné aux ressortissants les plus vulnérables. Un tel mécanisme ne devrait pas nécessairement reposer exclusivement sur le budget de l’État. Il pourrait associer les pouvoirs publics, la diaspora, des organisations communautaires, des fondations, des associations professionnelles et des partenaires internationaux.
L’objectif serait simple : faire en sorte qu’un Haïtien menacé d’expulsion ne soit pas automatiquement condamné à l’endettement parce qu’il doit se défendre devant un tribunal. Il ne s’agirait pas de garantir une victoire judiciaire, mais de garantir un accès minimal à une information fiable et à une représentation professionnelle lorsque la personne ne dispose pas des moyens nécessaires.
La communauté elle-même pourrait également jouer un rôle beaucoup plus important. Il devient urgent de renforcer les mécanismes d’information destinés aux immigrants haïtiens afin qu’ils comprennent leurs droits, connaissent les différentes possibilités qui s’offrent à eux et puissent vérifier les qualifications des professionnels auxquels ils confient leur dossier.
Avant de signer un contrat, un immigrant devrait pouvoir comprendre précisément ce qu’il paie. Quels services sont inclus ? Combien d’audiences sont couvertes ? Que se passe-t-il si l’audience est reportée ? Quelles démarches supplémentaires entraîneront des frais ? Que se passe-t-il si le client décide de changer d’avocat ? Quels documents lui seront remis ? Ces questions ne devraient jamais être considérées comme secondaires.
La transparence devrait être la règle, particulièrement lorsque les sommes en jeu représentent plusieurs années d’économies pour une famille. Payer 10 000 ou 15 000 dollars peut représenter un effort financier considérable pour un immigrant qui a travaillé pendant des années pour construire une certaine stabilité. Si cette personne doit ensuite perdre son emploi ou faire face à une procédure d’expulsion, la facture juridique peut devenir une véritable catastrophe économique.
Il faut également éviter un autre piège : celui de confondre la colère légitime avec la condamnation collective. Les accusations rapportées par certains immigrants doivent être vérifiées individuellement. Lorsqu’un professionnel est accusé d’avoir trompé un client, il doit pouvoir répondre. Lorsqu’un contrat existe, il doit être examiné. Lorsqu’un paiement a été effectué, les preuves doivent être conservées. Lorsqu’une plainte formelle peut être déposée auprès de l’autorité compétente, la victime présumée doit être encouragée à utiliser les mécanismes prévus par la loi.
La justice ne peut pas être remplacée par les rumeurs, mais la peur des procédures ne doit pas non plus empêcher les victimes éventuelles de parler.
Il serait d’ailleurs souhaitable que les associations haïtiennes de professionnels du droit prennent publiquement position sur cette question. Elles pourraient contribuer à informer la communauté sur les pratiques recommandées, les précautions à prendre avant de signer un contrat et les mécanismes permettant de signaler d’éventuels abus.
Les avocats haïtiens ont aussi une occasion de démontrer que la solidarité communautaire n’est pas un simple slogan. Dans une période où des milliers de familles sont confrontées à l’incertitude, certains professionnels pourraient mettre en place des consultations à coût réduit, des permanences juridiques ou des programmes pro bono destinés aux personnes particulièrement démunies.
Cela ne résoudrait pas la crise migratoire américaine, mais cela contribuerait à réduire une forme de vulnérabilité supplémentaire qui touche aujourd’hui une partie de la communauté haïtienne.
Car derrière les chiffres et les procédures, il y a des êtres humains. Il y a des parents qui se demandent s’ils pourront continuer à vivre avec leurs enfants. Il y a des travailleurs qui ne savent pas s’ils pourront conserver leur emploi. Il y a des personnes qui ont passé des années aux États-Unis et qui ne savent plus comment envisager leur avenir. Il y a aussi des familles qui, après avoir déjà consacré leurs économies à leur survie, doivent maintenant trouver des milliers de dollars pour tenter de préserver leur droit de rester.
Pour ces personnes, l’avocat n’est pas simplement un prestataire de services. Il représente souvent le dernier espoir d’être entendu dans un système juridique qu’elles comprennent difficilement. Cette relation de confiance impose une obligation morale qui va au-delà du simple paiement d’une facture.
La crise actuelle doit donc conduire à une réflexion collective sur la manière dont la communauté haïtienne protège les siens lorsqu’ils se retrouvent en difficulté à l’étranger. Pendant des années, la diaspora a été sollicitée pour aider Haïti. Aujourd’hui, une partie de cette même diaspora demande à être protégée, informée et accompagnée.
Il serait paradoxal que ceux qui ont tant contribué à soutenir leurs familles et leur pays se retrouvent seuls lorsqu’ils ont eux-mêmes besoin d’aide.
Le gouvernement haïtien ne peut évidemment pas contrôler les décisions des tribunaux américains. Il ne peut pas promettre qu’un immigrant conservera son statut ni empêcher un juge américain de rendre une décision défavorable. Mais il peut agir sur ce qui relève de sa responsabilité : la diplomatie, l’information consulaire, la mobilisation de ressources, la coordination avec les organisations de la diaspora et la mise en place de mécanismes d’assistance.
De même, la communauté haïtienne ne peut pas empêcher toutes les expulsions. Mais elle peut faire en sorte qu’aucun immigrant vulnérable ne soit laissé dans l’ignorance et qu’il puisse au moins accéder à des informations fiables avant de prendre des décisions qui peuvent engager toutes ses économies.
Quant aux professionnels du droit, ils ont devant eux une responsabilité particulière. La crise actuelle peut devenir un moment où la profession démontre son engagement envers la justice et la dignité humaine. Les honoraires ne sont pas en eux-mêmes le problème. Le problème commence lorsque la vulnérabilité d’un client devient susceptible d’être exploitée, lorsque l’information n’est pas transparente ou lorsque la peur est transformée en instrument de pression.
La situation des Haïtiens confrontés à la fin de leur protection temporaire ne doit donc pas devenir un marché de la peur. Elle doit être considérée comme une crise humaine, juridique et sociale qui exige une réponse à plusieurs niveaux.
Il faut une diplomatie haïtienne plus active. Il faut une meilleure information des immigrants. Il faut un accès plus équitable à la justice. Il faut des professionnels qui respectent pleinement leurs obligations. Il faut également que les personnes qui se disent victimes disposent de mécanismes crédibles pour faire examiner leurs plaintes.
Surtout, il faut que les Haïtiens menacés d’expulsion comprennent qu’ils ne doivent pas nécessairement affronter seuls cette épreuve. Leur vulnérabilité ne doit pas être une invitation à les exploiter. Leur peur ne doit pas devenir une source de profit sans limite. Et leur situation migratoire difficile ne doit pas leur faire perdre le droit fondamental d’être traités avec honnêteté, dignité et respect.
Lorsque la peur de perdre son statut conduit un immigrant à vendre ses biens, à vider son compte bancaire ou à s’endetter lourdement pour financer sa défense, ce n’est plus seulement une question d’immigration. C’est une question de dignité humaine.
Et lorsqu’une communauté entière assiste à cette détresse sans disposer d’un mécanisme collectif suffisamment solide pour accompagner ses membres les plus vulnérables, c’est toute la société qui doit s’interroger.
Les Haïtiens des États-Unis ont besoin de défenseurs, pas de profiteurs de leur peur. Ils ont besoin d’informations, pas de promesses impossibles. Ils ont besoin de solidarité, pas d’un nouveau fardeau financier. Et ils ont besoin d’un État haïtien capable de leur rappeler, par des actions concrètes, qu’ils demeurent des citoyens dont la dignité et les droits méritent d’être défendus, où qu’ils se trouvent.

