À l’approche de son dénouement devant un tribunal fédéral de Miami, le procès lié à l’assassinat de Jovenel Moïse continue de susciter de fortes réserves en Haïti. Le directeur exécutif du RNDDH, Pierre Espérance, estime que cette procédure judiciaire, limitée dans son périmètre, ne permettra pas d’identifier l’ensemble des auteurs ni de faire toute la lumière sur les zones d’ombre, notamment financières, entourant le crime.
MIAMI, dimanche 3 mai 2026 (RHINEWS) – Le directeur exécutif du Réseau national de défense des droits humains (RNDDH), Pierre Espérance, a estimé que le procès en cours devant un tribunal fédéral de Miami sur l’assassinat de l’ancien président haïtien Jovenel Moïse ne permettra pas d’établir toute la vérité sur ce crime, en raison des limites du périmètre judiciaire et des insuffisances de l’enquête menée en Haïti, notamment sur le volet financier.
Dans une interview accordée à RHINEWS, il a déclaré que « ce procès, tel qu’il se déroule aujourd’hui, ne saurait permettre de faire toute la lumière sur l’assassinat du président Jovenel Moïse », estimant que l’approche actuelle « se concentre essentiellement sur certains exécutants et aspects logistiques, sans embrasser l’ensemble du complot ni remonter jusqu’aux auteurs intellectuels ».
M. Espérance a insisté sur la complexité du dossier, évoquant un enchevêtrement d’acteurs nationaux et internationaux ainsi que des dimensions sécuritaires et financières. « Il ne s’agit pas seulement d’une opération armée. Il y a des circuits de financement, des réseaux et des complicités qu’il est indispensable d’examiner en profondeur », a-t-il soutenu, soulignant que la circulation d’armes et l’implication de groupes organisés compliquent l’identification des chaînes de commandement.
Il a toutefois déploré que certaines stratégies de défense aient cherché à associer des groupes armés à l’assassinat afin de dédouaner les accusés. « On ne peut pas instrumentaliser la question des groupes armés pour construire une ligne de défense. Cela risque de brouiller la compréhension des faits et de détourner l’attention des véritables responsabilités », a-t-il averti.
Revenant sur les personnes impliquées ou citées dans le dossier, Pierre Espérance a relevé l’absence, dans le procès à Miami, de plusieurs figures clés. Il a notamment mentionné Jean Laguel Civil, présenté comme un citoyen américain et ancien coordonnateur de sécurité présidentielle, autrement dit, le chef des trois unités affectées au palais national, qui n’est pas présent au procès, ainsi que Léon Charles et Dimitri Hérard, ex-chef de l’Unité de sécurité générale du Palais national (USGPN), également absent de cette procédure.
Il a en outre souligné que des fonds publics importants avaient été mobilisés avant l’assassinat, affirmant que « plus de 2 millions de dollars ont été décaissés par le Trésor public pour permettre à Dimitri Hérard d’acquérir des armes et des munitions », tout en déplorant l’absence d’enquête approfondie sur ces transactions.
Le responsable du RNDDH a également évoqué l’absence de Joseph Félix Badio au procès, qu’il présente comme « l’un des cerveaux du complot du 7 juillet ». Selon lui, ces absences majeures affaiblissent considérablement la portée du procès en cours.
Abordant le volet financier, Pierre Espérance a indiqué que des transactions de 343 000 dollars avaient été identifiées aux États-Unis, impliquant différents comptes et intermédiaires. Toutefois, il a relativisé l’importance de ce montant : « 343 000 dollars ne représentent rien pour financer un complot d’une telle envergure », a-t-il affirmé, insistant sur la nécessité d’explorer des flux financiers beaucoup plus larges.
Il a dénoncé l’inaction de la justice haïtienne sur cette question : « La justice haïtienne n’a jamais enquêté sur l’argent dépensé dans cet assassinat », a-t-il déclaré, estimant que cette lacune empêche d’identifier les véritables commanditaires et exécutants.
Dans cette perspective, il a plaidé pour l’émission d’une commission rogatoire confiée à la Direction centrale de la police judiciaire (DCPJ) afin d’approfondir les investigations sur les transactions financières effectuées dans les banques haïtiennes. Il a également appelé les autorités politiques à agir : « Il est nécessaire que le Premier ministre instruise la banque centrale pour mettre les institutions financières en situation de coopérer pleinement avec la justice », a-t-il soutenu.
Selon lui, seule une enquête financière rigoureuse permettra de « remonter les filières du financement du crime et d’identifier les auteurs intellectuels du complot ».
Pierre Espérance a par ailleurs évoqué de graves dysfonctionnements sécuritaires après l’assassinat, notamment l’attaque contre le Pénitencier national de Port-au-Prince, qui a conduit à l’évasion de plusieurs suspects, dont des mercenaires colombiens. Il a affirmé que des unités spécialisées de la police, initialement déployées, auraient été retirées, facilitant cette fuite.
Il a également dénoncé les conditions carcérales, évoquant la mort en détention de Gilbert Dragon, qu’il attribue à l’absence de soins médicaux adéquats.
Sur le plan politique, il a mis en garde contre la multiplication des accusations publiques non étayées, rappelant que Martine Moïse a évoqué l’implication présumée de Michel Martelly, tout en soulignant que ces déclarations n’ont pas été judiciairement établies.
Pierre Espérance a réaffirmé que l’enquête haïtienne demeure incomplète, notamment en raison de l’absence d’investigations approfondies sur le financement du crime. « Même avec les avancées judiciaires aux États-Unis, nous risquons de ne jamais connaître ni le mobile du crime ni ses véritables auteurs », a-t-il averti, estimant que les audiences avaient surtout concerné des accusés ayant déjà plaidé coupable, sans permettre d’élucider l’ensemble du complot.

