PORT-AU-PRINCE, vendredi 2 octobre 2026 (RHINEWS)– L’historien Michel Soukar, ainsi que les anciens Premiers ministres Ariel Henry et Claude Joseph, figurent parmi les témoins potentiels que la défense de Christian Emmanuel Sanon entend appeler dans le cadre du procès fédéral lié à l’assassinat de l’ancien président haïtien Jovenel Moïse, ouvert à Miami le 28 septembre 2026.
Dans une analyse consacrée à cette perspective, l’avocat et professeur de droit Sonet Saint-Louis s’interroge sur les raisons pouvant expliquer le choix de Michel Soukar par la défense de Sanon et sur la portée que pourrait avoir son éventuel témoignage devant la justice américaine.
Le procès de Christian Emmanuel Sanon, qui a plaidé non coupable, se déroule devant la justice fédérale du district sud de la Floride. Il est poursuivi notamment pour des faits de conspiration en vue de tuer ou d’enlever une personne à l’étranger dans le cadre de l’affaire de l’assassinat de Jovenel Moïse.
Selon les informations rapportées par la presse, les avocats de Sanon ont inscrit Michel Soukar, Ariel Henry et Claude Joseph sur leur liste de témoins potentiels. La présence de ces personnalités sur cette liste ne signifie toutefois pas qu’elles sont accusées dans le procès américain.
Pour Sonet Saint-Louis, la compréhension de cette démarche passe notamment par une distinction entre les systèmes accusatoire et inquisitoire.
« Dans le système accusatoire, le juge ne recherche pas les preuves : il arbitre les contradictions », écrit-il, expliquant que, dans le modèle pratiqué notamment aux États-Unis, les parties présentent leurs éléments de preuve, produisent leurs témoins et les interrogent, tandis que le juge tranche sur la base des éléments soumis conformément aux règles de procédure.
L’auteur oppose ce fonctionnement à celui du système inquisitoire, davantage associé au droit continental, dans lequel le juge d’instruction joue un rôle actif dans la recherche des éléments à charge et à décharge.
Selon M. Saint-Louis, cette différence implique également deux conceptions distinctes de la recherche de la vérité judiciaire. Dans le système accusatoire, estime-t-il, la vérité judiciaire résulte du « choc égalitaire entre deux versions contradictoires », dans un cadre procédural où le juge joue principalement un rôle d’arbitre.
L’avocat relève toutefois les limites de ce modèle, notamment les différences de ressources entre les parties. « Dans ce système de négociation et de marchandage, la vérité dépend souvent de la performance et des ressources », soutient-il, considérant que les moyens financiers disponibles pour les avocats et les investigations peuvent influencer la capacité d’une partie à présenter sa version des faits.
Il évoque également le recours fréquent aux accords de reconnaissance de culpabilité, ou plea bargaining, dans le système judiciaire américain, estimant que cette pratique constitue une caractéristique importante du fonctionnement de la justice pénale aux États-Unis.
La crédibilité des témoins
S’agissant particulièrement de Michel Soukar, Sonet Saint-Louis considère que la défense pourrait chercher à s’appuyer sur sa réputation et sur la crédibilité que son témoignage pourrait présenter devant les jurés.
« Un témoin présenté par l’une des parties peut devenir un désastre pour celle qui le présente si sa crédibilité est fragilisée », écrit-il, soulignant que la fiabilité des témoins constitue un élément important dans un procès criminel.
Il s’interroge parallèlement sur les éventuelles conséquences que pourrait avoir, pour la crédibilité de Claude Joseph, son inculpation en Haïti mentionnée dans son analyse.
« La défense est-elle au courant que Claude Joseph a été inculpé par un juge d’instruction en Haïti ? », demande-t-il, estimant qu’une telle situation pourrait être exploitée par l’accusation pour contester la crédibilité de l’ancien Premier ministre.
L’auteur précise cependant qu’un témoin appelé à déposer dans un procès criminel n’est pas, de ce seul fait, considéré comme impliqué dans l’infraction reprochée à l’accusé.
« Inviter un citoyen comme témoin dans un procès criminel ne signifie en aucun cas qu’il est impliqué dans l’infraction reprochée ou qu’il en est coupable », écrit-il.
Il ajoute que, dans le cadre du procès américain, les trois personnalités citées ne font pas l’objet d’accusations criminelles dans cette procédure.
Pour M. Saint-Louis, le témoignage éventuel de Michel Soukar pourrait ainsi être favorable à la défense, à l’accusation ou ne profiter à aucune des deux parties, en fonction du contenu de sa déposition et de la manière dont celle-ci serait appréciée par le tribunal et les jurés.
« Le professeur Soukar détient-il cette parole irréfutable qui libère ? », s’interroge-t-il.
L’avocat estime par ailleurs que la pertinence d’un témoignage ne dépend pas nécessairement d’une relation personnelle entre le témoin et l’accusé. Il considère que l’absence d’intérêt personnel du professeur Soukar dans le dossier pourrait, le cas échéant, constituer un élément à prendre en considération dans l’appréciation de sa déposition.
Une réflexion sur la justice haïtienne
Au-delà de la stratégie de défense de Christian Emmanuel Sanon, Sonet Saint-Louis élargit son analyse à la procédure engagée dans le dossier de l’assassinat de Jovenel Moïse et au rôle de la justice haïtienne.
Il affirme avoir voulu, à travers cette analyse, « dire le droit » au public haïtien dans un contexte qu’il décrit comme marqué par la désinformation et la polarisation du débat public autour de questions juridiques complexes.
L’auteur critique également le déroulement de la procédure devant la Cour d’appel de Port-au-Prince et évoque notamment, selon son analyse, des problèmes liés au respect du droit à une défense pleine et entière et au principe du double degré de juridiction.
Il établit également un lien entre le traitement judiciaire du dossier de Jovenel Moïse et la question plus large de la dépendance d’Haïti vis-à-vis de ses partenaires internationaux.
Selon lui, le transfert aux États-Unis de personnes poursuivies dans le cadre de cette affaire pose une question de souveraineté judiciaire et soulève le débat sur la capacité de la justice haïtienne à conduire elle-même jusqu’à son terme une procédure concernant l’assassinat d’un chef de l’État.
Le procès américain intervient alors que la procédure relative à l’assassinat de Jovenel Moïse demeure également un dossier majeur de la justice haïtienne. Aux États-Unis, plusieurs personnes ont déjà été condamnées dans cette affaire, tandis que d’autres accusés comparaissent devant les tribunaux fédéraux.
Christian Emmanuel Sanon, arrêté en Haïti après l’assassinat puis transféré aux États-Unis en 2023, a plaidé non coupable. La sélection du jury de son procès s’est achevée le 28 septembre avec la désignation de douze jurés et de quatre suppléants.
Pour Sonet Saint-Louis, l’enjeu dépasse cependant la seule condamnation des personnes poursuivies.
« Le président Jovenel Moïse mérite d’avoir justice », écrit-il, estimant que l’établissement de la vérité sur les circonstances et les motivations de son assassinat demeure essentiel pour la mémoire collective haïtienne.
L’auteur conclut en posant également la question de l’accès à la justice pour les personnes dépourvues de ressources dans un contexte où certaines procédures criminelles impliquant des ressortissants haïtiens sont désormais conduites à l’étranger.
Sonet Saint-Louis est avocat, professeur de droit constitutionnel et de méthodologie avancée de la recherche juridique à la Faculté de droit et des sciences économiques de l’Université d’État d’Haïti, ainsi que professeur de philosophie. Il indique avoir transmis son texte aux missions diplomatiques accréditées en Haïti, notamment celles des États-Unis, du Canada et de la France, ainsi qu’à l’Union européenne, au BINUH, à l’OEA, à la CARICOM, au gouvernement haïtien, au Conseil électoral provisoire et à des organisations de défense des droits humains.

