Par Francklyn B. Geffrard,
PORT-AU-PRINCE, mercredi 2 septembre 2026 (RHINEWS)– L’inspecteur Nickenson Cadet, alors responsable du commissariat de Kenscoff, avait formellement alerté sa hiérarchie sur la dégradation de la situation sécuritaire dans la commune, la diminution des effectifs et des moyens opérationnels ainsi que la vulnérabilité croissante de plusieurs positions, six jours avant l’attaque meurtrière menée dans la nuit du 23 au 24 août par la coalition criminelle « Viv Ansanm », selon une source policière ayant confié ces informations à RHINEWS.
Selon cette source, qui dit s’appuyer sur un document interne de la Police nationale d’Haïti (PNH), l’inspecteur Cadet avait transmis le 17 août 2026 au directeur départemental de l’Ouest-1 (DDO-1) un rapport circonstancié sur la situation dans sa juridiction. Dans ce document, le responsable du commissariat demandait notamment l’affectation urgente de 100 policiers supplémentaires, le rétablissement des effectifs du SWAT, le réexamen du dispositif de la Brigade de recherche et d’intervention (BRI), une réorganisation de certaines unités et la conduite d’une opération d’envergure contre les groupes armés opérant à Kenscoff.
La source policière estime que ce rapport démontre que le responsable local avait pris soin d’aviser sa hiérarchie de l’état du dispositif sécuritaire et des risques pesant sur la population. Elle soutient que le drame aurait pu être évité ou, à tout le moins, mieux contenu si les alertes transmises avaient été suivies, au plus haut niveau, des mesures opérationnelles nécessaires.
Le document est daté du 17 août 2026. Dans son rapport adressé au DDO-1, le responsable du commissariat commence par signaler une évolution « particulièrement préoccupante » de la situation sécuritaire, marquée par « la recrudescence des actions des groupes armés, la vulnérabilité croissante de certains secteurs et la réduction progressive des effectifs et moyens opérationnels disponibles ».
Le premier élément précis rapporté concerne un enlèvement survenu la veille, dimanche 16 août, vers 10 heures. Deux personnes, Éxané Clairemond et Saintilus Olsen, auraient été enlevées par des individus armés dans le secteur de Viard 2, à proximité de l’axe situé sous Wynne Farm, après l’endroit où un véhicule blindé du SWAT avait été incendié.
Le commissariat indique avoir été informé des faits le même jour, vers 16h50, par Saintilus Wilner, qui s’était présenté au commissariat pour signaler l’incident.
Pour le responsable de la juridiction, cet enlèvement constituait un nouvel indicateur de la vulnérabilité de certains secteurs de Kenscoff et des conséquences du manque de moyens humains et matériels. L’insuffisance des effectifs, relevait-il, ne permettait plus d’assurer une présence policière suffisante, des patrouilles régulières et une réaction rapide en cas d’incident.
Le rapport attire ensuite l’attention de la hiérarchie sur la réduction progressive des effectifs du SWAT dans la juridiction.
Alors que l’effectif prévu pour cette unité devait atteindre environ 35 policiers, le commissariat indiquait qu’une seule équipe était effectivement disponible au moment de la rédaction du rapport. Selon le document, cette situation ne permettait plus au SWAT de fonctionner avec la capacité opérationnelle initialement prévue, notamment en matière de présence, de patrouille, de réaction et d’action offensive.
Cette faiblesse était aggravée par la perte d’un véhicule blindé du SWAT, incendié lors de l’attaque de Viard 2. Le véhicule, précise le rapport, demeurait immobilisé au milieu de la route, constituant à la fois un obstacle à la circulation et une perte supplémentaire pour les capacités de patrouille et de réaction de l’unité.
Le responsable du commissariat jugeait alors « extrêmement urgent » de rétablir l’effectif du SWAT à un niveau permettant à ses équipes de fonctionner en binôme afin de répondre efficacement aux exigences du terrain.
Le rapport faisait également état d’une réduction du dispositif de la BRI dans le secteur de Cass, Deep et de l’Orphelinat.
Depuis le vendredi 14 août, l’une des deux équipes de la BRI qui opéraient en binôme dans cette zone avait été retirée, selon le document. Or, le secteur était considéré comme particulièrement sensible et vulnérable, les groupes armés y ayant déjà mené plusieurs attaques et incendié plusieurs véhicules blindés.
Le responsable de Kenscoff soulignait que la BRI avait elle-même déjà fait état de l’insuffisance de deux équipes pour assurer convenablement la tenue de cette position. Le retrait de l’une d’elles accentuait donc, selon lui, « considérablement » la vulnérabilité du secteur.
Le rapport établissait ensuite une comparaison particulièrement significative concernant l’axe Le Refuge–Deep–Obléon.
À l’arrivée du responsable à la tête du commissariat de Kenscoff, cet axe était couvert par quatre équipes des forces kényanes et trois équipes de la PNH, chacune disposant d’un véhicule blindé. Le dispositif représentait donc sept équipes et sept véhicules blindés.
Au moment de la rédaction du rapport, il ne restait plus, selon le commissariat, qu’une seule équipe disposant d’un seul blindé de la BRI, indique la source.
Pour le responsable de Kenscoff, cette réduction constituait « une vulnérabilité majeure » sur un axe particulièrement sensible. Elle réduisait fortement la capacité des forces de l’ordre à maintenir une présence durable, à assurer les relèves et à réagir efficacement en cas d’attaque, soutient la source citant le rapport.
Le rapport insiste plus largement sur le risque créé par cette diminution progressive des effectifs et des moyens. Il avertit que la capacité opérationnelle des forces de l’ordre tendait désormais à se limiter à « une simple présence » sur plusieurs positions.
« Une présence policière ne saurait être pleinement efficace si elle ne peut être soutenue par une capacité suffisante de réaction, de relève et de renforcement en cas d’attaque », fait valoir le document.
Le commissariat mettait également en garde contre la capacité des groupes armés à observer les mouvements des forces de sécurité et à exploiter rapidement toute faiblesse ou absence temporaire du dispositif.
Plusieurs demandes formulées antérieurement par le commissariat n’avaient, selon le rapport, pas reçu les suites souhaitées.
Parmi ces demandes figurait notamment le transfert de la base des Forces armées d’Haïti vers l’Orphelinat Sainte-Hélène. Une telle mesure, estimait le responsable, aurait permis de renforcer durablement la présence des forces de sécurité sur cet axe stratégique.
L’absence de concrétisation de cette proposition, combinée à la réduction progressive des effectifs, accentuait, selon lui, la vulnérabilité de la juridiction.
Face à cette situation, Nickenson Cadet demandait un « ajustement urgent » de ses effectifs avec l’affectation de 100 policiers supplémentaires.
Cette augmentation devait permettre une réorganisation interne des ressources humaines, notamment pour renforcer « Team Kilo », présentée dans le rapport comme la principale capacité de réaction mobile disponible dans la juridiction, ainsi que le sous-commissariat de Fort-Jacques.
L’objectif était également de maintenir une couverture adéquate des autres positions et services relevant du commissariat.
Le responsable expliquait que la faiblesse des effectifs de chacune des équipes réduisait leur capacité à assurer simultanément leur propre mission et à fournir un renfort important lorsqu’une autre position était attaquée.
Le commissariat proposait parallèlement une réorganisation du dispositif entre plusieurs unités.
Il recommandait notamment d’intégrer l’équipe CIMO Taraz à CIMO Kilo afin de renforcer cette dernière et de constituer une capacité de réaction plus importante. En contrepartie, l’équipe BIM Kilo devait être affectée à Taraz afin d’y maintenir une présence.
Cette proposition reposait, selon le document, sur une considération opérationnelle : lorsqu’un renfort devenait nécessaire, une équipe pouvait plus facilement être mobilisée au profit d’une autre avec laquelle elle entretenait une proximité opérationnelle et un sentiment d’appartenance.
Dans la liste de ses demandes, le commissariat réclamait ainsi l’affectation de 100 policiers supplémentaires, le rétablissement d’un effectif opérationnel suffisant au sein du SWAT pour permettre notamment le fonctionnement de ses équipes en binôme, ainsi que le réexamen du dispositif de la BRI sur l’axe Cass–Deep–Orphelinat.
Il demandait également que soit étudiée la réorganisation proposée entre CIMO Taraz, CIMO Kilo et BIM Kilo, que soient poursuivies les démarches relatives au transfert de la base des FAd’H vers l’Orphelinat Sainte-Hélène et qu’une opération d’envergure soit envisagée afin de démanteler effectivement les groupes armés opérant dans la juridiction et de consolider durablement les positions reconquises.
Le commissariat insistait sur le fait que ces demandes ne constituaient pas une simple revendication d’augmentation des moyens.
Elles répondaient, selon le rapport, à la nécessité de rétablir « un équilibre opérationnel » permettant aux forces de l’ordre de tenir les positions qui leur étaient confiées, d’assurer les relèves, de réagir efficacement aux attaques et de poursuivre les efforts visant à restaurer durablement la sécurité.
« La situation actuelle appelle, à notre humble avis, une intervention rapide de la hiérarchie afin d’éviter que la réduction progressive des moyens ne crée davantage de brèches dans le dispositif sécuritaire et n’expose davantage la population ainsi que les personnels engagés », avertissait encore le document.
Le responsable concluait en indiquant que, dans l’attente des suites qui seraient jugées nécessaires par la hiérarchie, le commissariat demeurait mobilisé et poursuivait ses missions avec les moyens dont il disposait.
Selon la source policière qui a communiqué ces éléments à RHINEWS, l’inspecteur Cadet avait donc non seulement signalé la situation à ses supérieurs, mais avait également proposé plusieurs mesures concrètes destinées à réduire les vulnérabilités identifiées.
Son remplacement après le massacre soulève, dans ce contexte, des interrogations sur la chaîne de décision et sur les suites effectivement données à son rapport.
L’inspecteur Nickenson Cadet a été relevé de ses fonctions après l’attaque du 23 août et remplacé à la tête du commissariat de Kenscoff. Le changement de commandement est intervenu alors que la PNH annonçait un renforcement de son dispositif dans la commune. Le Premier ministre Alix Didier Fils-Aimé, qui préside le Conseil supérieur de la Police nationale (CSPN), a par ailleurs convoqué une réunion d’urgence du CSPN après le massacre et ordonné une « réponse ferme ».
La source policière affirme toutefois que la responsabilité ne saurait être examinée uniquement au niveau du commissariat local. Selon elle, le rapport du 17 août démontre que la hiérarchie policière avait été informée de la situation et disposait de plusieurs jours pour apprécier les risques et prendre les dispositions nécessaires.
Cette question renvoie directement au précédent de janvier 2025. Lors de la première attaque de grande ampleur contre Kenscoff, le Premier ministre Alix Didier Fils-Aimé avait reconnu, le 30 janvier 2025, que les services de renseignement de la Primature, du ministère de la Justice et de la Sécurité publique ainsi que du ministère de l’Intérieur avaient alerté la PNH sur la menace. Il avait alors exprimé son incompréhension face au fait que l’attaque de « Viv Ansanm » n’avait pas pu être prévenue.
Le chef du gouvernement, également président du CSPN, avait notamment cherché à comprendre pourquoi les informations disponibles n’avaient pas permis d’empêcher l’offensive.
Cette reconnaissance officielle avait déjà placé au centre du débat la question de la circulation du renseignement, de son exploitation par la chaîne de commandement et des responsabilités éventuelles en cas de défaillance.
Selon les informations et éléments rappelés à RHINEWS, la chaîne concernée ne se limitait pas à un seul responsable opérationnel : elle impliquait le Premier ministre en sa qualité de chef du gouvernement et de président du CSPN, les responsables des ministères de l’Intérieur et de la Justice, la direction générale de la PNH ainsi que l’inspection générale de l’institution policière.
Pourtant, aucune sanction disciplinaire ou administrative clairement établie n’avait été rendue publique contre l’ensemble des responsables concernés à la suite des défaillances relevées après l’attaque de janvier 2025. Le rapport des Nations unies sur les violences de Kenscoff avait notamment relevé des défaillances dans la réponse sécuritaire et l’absence de sanction administrative ou disciplinaire visant le directeur général de la PNH pour les manquements identifiés.
La répétition d’une attaque meurtrière dans la même commune, dix-neuf mois plus tard, donne une dimension particulière à cette précédente reconnaissance.
La question n’est désormais plus seulement de savoir si les autorités étaient informées d’une menace. Elle consiste également à déterminer si les alertes ont été correctement transmises, évaluées et suivies d’effets.
Dans le cas du 17 août 2026, le document attribué au commissariat de Kenscoff apporte un élément supplémentaire : contrairement à une information générale ou à un renseignement provenant d’un service extérieur, il s’agit d’une alerte écrite provenant directement du responsable de la juridiction concernée, décrivant les positions vulnérables, les effectifs disponibles, les moyens blindés perdus ou retirés, les besoins en renfort et les mesures opérationnelles proposées.
Six jours après ce rapport, Kenscoff était attaquée. L’offensive du 23 au 24 août a fait plusieurs dizaines de victimes et provoqué de nouveaux déplacements de population. L’Office de la protection du citoyen (OPC) a dénoncé le massacre et appelé les autorités à reprendre le contrôle de la commune, protéger la population et traduire les responsables en justice.
La nouvelle attaque s’inscrit dans une série de violences qui affectent Kenscoff depuis janvier 2025. Les Nations unies avaient documenté l’attaque du 27 janvier 2025, au cours de laquelle au moins 31 habitants avaient été tués dans plusieurs localités de la commune, ainsi que d’autres violences commises lors du repli des groupes armés. Les faiblesses des effectifs policiers et les difficultés à maintenir durablement les positions reprises aux groupes armés avaient alors été identifiées comme des facteurs de vulnérabilité.
Dans ces conditions, le rapport du 17 août apparaît comme un document particulièrement important pour comprendre les circonstances ayant précédé le massacre d’août 2026.
Il établit que, moins d’une semaine avant l’offensive, le commissariat de Kenscoff avait signalé à sa hiérarchie une combinaison de facteurs jugés préoccupants : enlèvements, présence et mobilité des groupes armés, réduction des effectifs du SWAT, perte d’un blindé, retrait d’une équipe de la BRI, diminution drastique du dispositif sur l’axe Le Refuge–Deep–Obléon, insuffisance des capacités de relève et de réaction, absence de concrétisation de certaines propositions antérieures et nécessité d’une opération de grande ampleur contre les groupes armés.
Le document ne se contente pas de dresser un constat. Il propose également des solutions : 100 policiers supplémentaires, renforcement du SWAT, réexamen du dispositif de la BRI, réorganisation de CIMO Taraz, CIMO Kilo et BIM Kilo, transfert de la base des FAd’H vers l’Orphelinat Sainte-Hélène et opération d’envergure contre les groupes armés.
La question centrale devient donc celle des suites données à ces recommandations.
Si la transmission du rapport du 17 août et son contenu sont confirmés par la PNH, une enquête complète devrait notamment déterminer à quelle date il a été reçu par la hiérarchie, quels responsables en ont pris connaissance, quelles instructions ont été données, quelles mesures ont effectivement été prises et pourquoi les demandes de renforcement n’ont pas permis de modifier substantiellement le dispositif avant l’attaque.
Elle devrait également établir si la réduction des effectifs et des moyens décrite dans le document résultait de décisions opérationnelles délibérées, de contraintes de ressources ou d’autres facteurs, et identifier les autorités ayant compétence pour les modifier.
Le remplacement de Nickenson Cadet constitue, dans ce contexte, une décision administrative qui mérite elle aussi d’être expliquée publiquement. Si le responsable local avait effectivement signalé par écrit les vulnérabilités de la juridiction et demandé des renforts six jours avant l’attaque, sa mise à l’écart ne saurait, à elle seule, répondre aux questions portant sur l’ensemble de la chaîne de commandement.
Le précédent de janvier 2025 rend cette exigence de transparence encore plus forte. À l’époque, le Premier ministre avait lui-même reconnu que plusieurs services de renseignement avaient connaissance de la menace pesant sur Kenscoff. Près de vingt mois plus tard, une nouvelle alerte écrite provenant du responsable directement chargé de la commune faisait état d’un dispositif profondément affaibli.
Entre les deux événements, la question des responsabilités institutionnelles demeure donc posée.
Pour les autorités, l’enjeu est désormais de déterminer publiquement si les leçons tirées de janvier 2025 ont réellement été appliquées et, surtout, pourquoi les alertes disponibles avant le massacre du 23 août n’ont pas conduit à un réajustement suffisant du dispositif sécuritaire.
Au-delà du sort administratif réservé à l’ancien responsable du commissariat de Kenscoff, c’est donc toute la chaîne de responsabilité — du niveau local à la direction générale de la PNH et jusqu’aux autorités politiques chargées de la sécurité nationale — qui se trouve désormais interpellée.
Le rapport du 17 août, s’il est authentifié et si sa transmission à la hiérarchie est établie, pourrait ainsi constituer une pièce essentielle d’une enquête destinée à déterminer non seulement ce que les autorités savaient avant l’attaque, mais surtout ce qu’elles ont fait de cette information.

