Jérémie : la belle cité des poètes menacée par le chaos urbain

Vue partielle du centre ville de Jérémie…

Par Jude Martinez Claircidor,

JÉRÉMIE, mercredi 2 septembre 2026 (RHINEWS)- À travers une partie de l’entrée de la cité des poètes, un premier regard sur une ville en pleine mutation, confrontée à l’explosion urbaine, aux séquelles du séisme et à l’urgence de moderniser ses infrastructures.

Il est des villes que l’on ne découvre pas seulement avec les yeux, mais avec l’âme. Jérémie est de celles-là. Ville de poètes, de mémoire et de lumière, elle apparaît au voyageur comme une cité posée entre mer et montagnes, enveloppée d’une végétation généreuse et baignée par les nuances infinies du bleu de la mer des Caraïbes.

Depuis les hauteurs qui surplombent la commune de Roseaux, le regard embrasse un paysage d’une beauté saisissante : les collines verdoyantes, la mer qui s’étend au loin, les côtes dessinant leur ligne à l’horizon et, au cœur de cette fresque naturelle, la ville de Jérémie.

De ce point d’observation privilégié, deux images retiennent particulièrement l’attention. D’un côté, le pont Dumarsais Estimé, repère architectural et symbole d’identité pour toute la Grand’Anse. De l’autre, la silhouette incomplète de la cathédrale de Jérémie, dont une partie de la structure a été emportée par le séisme dévastateur du 14 août 2021.

Entre ces deux symboles, la ville semble raconter à la fois son histoire, ses blessures et son désir de se relever.

Ce qui suit n’est qu’un petit tour d’horizon d’une partie de l’entrée de Jérémie. La ville est beaucoup plus vaste, plus complexe et plus contrastée que ce que peut révéler cette première traversée. D’autres reportages permettront de parcourir d’autres quartiers, d’autres rues, d’autres espaces de vie et de rendre compte plus largement des transformations qui façonnent aujourd’hui la cité des poètes.

Pour l’heure, il suffit de suivre quelques axes pour comprendre les défis auxquels Jérémie est confrontée.

À l’arrivée par Carrefour Bac, une sensation particulière s’installe : celle d’entrer dans une ville qui cherche à se réinventer sans renier son identité.

Les premiers signes de transformation sont visibles. L’aménagement de Carrefour Bac, l’installation d’une pompe à essence et, plus loin, l’ouverture de nouvelles voies donnant accès au cœur de la ville témoignent d’une évolution progressive de l’espace urbain.

L’entrée traditionnelle de Jérémie, autrefois marquée notamment par le club Ma Folie Night, sur la longue rue Sténio Vincent, présente un visage plus contrasté. Certaines portions de la voirie nécessitent encore des travaux de réhabilitation. Les premiers reliefs de l’entrée de la ville sont ponctués de murs de soutènement et de sentiers dont certains mériteraient des interventions.

Ces infrastructures peuvent sembler secondaires à l’échelle d’une ville. Elles sont pourtant essentielles. Dans une agglomération qui grandit rapidement, chaque route, chaque drainage, chaque mur de soutènement, chaque voie secondaire participe à la sécurité, à la mobilité et à l’organisation de l’espace urbain.

À mesure que l’on s’engage sur la rue Sténio Vincent, le paysage évolue.

Les maisons en béton sont désormais plus nombreuses que les constructions traditionnelles en bois. Pourtant, quelques demeures anciennes, parfois vieilles de plusieurs décennies, continuent de résister au temps et aux transformations.

Elles rappellent une époque où l’architecture de Jérémie possédait une identité particulière, faite de bois, de briques et de façades qui racontaient l’histoire des familles et des générations.

En arrivant au Carrefour Wharf, le changement de décor est encore plus frappant.

Certaines anciennes maisons en briques, autrefois animées par la présence des habitants et des commerçants, portent encore les stigmates du séisme. Plusieurs sont aujourd’hui abandonnées ou profondément fragilisées, comme si le temps s’était arrêté au matin du 14 août 2021.

Le Carrefour Wharf d’aujourd’hui contraste fortement avec celui d’autrefois.

Jadis, cet espace constituait l’un des poumons commerciaux de Jérémie. Il était animé par les allées et venues des habitants, des commerçants et des transporteurs qui empruntaient le chemin du wharf.

Jour et nuit, brouettes et camions chargés de produits alimentaires, de café et d’autres marchandises traversaient cette zone. Une partie de cette production prenait ensuite la direction de Port-au-Prince.

Le wharf représentait alors bien davantage qu’un simple point de passage. Il constituait une porte ouverte sur l’économie de Jérémie et de toute la Grand’Anse.

Aujourd’hui, ce dynamisme appartient en partie à la mémoire collective.

Au Carrefour Sténio Vincent et à la rue Dr Martineau, l’état de certains espaces publics révèle les difficultés auxquelles la ville demeure confrontée.

Crevasses, déchets et dégradation de certaines portions de la chaussée rendent la circulation difficile.

Plus on monte la rue Sténio Vincent, plus la pression urbaine se fait sentir.

Les galeries des maisons deviennent des espaces commerciaux. De petits marchands y installent leurs produits. Quelques bâtiments de l’administration publique côtoient ainsi une activité commerciale informelle qui s’étend au gré des besoins de la population.

Cette occupation progressive de l’espace relève aussi d’une réalité économique : lorsque les infrastructures commerciales peinent à suivre la croissance démographique, le commerce investit naturellement les rues, les trottoirs, les galeries et les places publiques.

C’est toutefois en arrivant dans le secteur compris entre la rue Sténio Vincent et la rue Hortensius Merlet que l’occupation de l’espace public devient particulièrement visible.

Le déplacement du commerce en raison des travaux de reconstruction du marché a profondément modifié la physionomie du secteur.

Faute d’espace disponible dans le marché en construction, de nombreux marchands se sont installés tout autour de celui-ci et dans les rues avoisinantes.

La rue Monseigneur Beaugé et la rue Eugène Magron sont ainsi devenues de véritables couloirs commerciaux.

Ces rues entourent la place Alexandre Dumas, un espace qui appartenait autrefois davantage aux enfants, aux jeunes et aux personnes âgées venus s’y retrouver, discuter, jouer ou simplement profiter d’un moment de détente.

Aujourd’hui, le visage de la place et de ses alentours est tout autre.

L’activité commerciale y est omniprésente. L’espace public est progressivement gagné par les étals, les marchandises et les différents acteurs du petit commerce.

Sur la façade sud de la place, du côté de la cathédrale, les cireurs de chaussures ont installé leurs activités, tandis que des stations de motos se sont également développées.

Le lieu demeure animé. Mais cette animation est désormais davantage dictée par les impératifs économiques que par la vocation récréative qu’il avait autrefois.

Ce premier parcours permet surtout de mesurer l’ampleur d’un phénomène qui dépasse largement quelques rues : Jérémie connaît une transformation urbaine rapide, alors que ses infrastructures de base peinent encore à suivre le rythme de cette croissance.

Il faut désormais se demander comment construire la ville de demain.

Comment organiser la circulation ? Comment améliorer le drainage et l’assainissement ? Comment préserver les espaces publics ? Comment accompagner l’extension des quartiers ? Comment protéger les bâtiments à valeur historique ? Comment organiser les activités commerciales ? Comment faire en sorte que la croissance de la ville ne se traduise pas par une occupation anarchique de chaque espace disponible ?

Ces questions ne peuvent être réglées par un seul acteur. Elles exigent une véritable dynamique collective.

Dans cette transformation, l’élite de Jérémie — économique, professionnelle, intellectuelle et sociale — a également un rôle important à jouer. Les entrepreneurs, les professionnels, les propriétaires, les membres de la diaspora, les institutions privées et les personnalités influentes de la Grand’Anse disposent de ressources, d’expertises et de réseaux qui peuvent contribuer à transformer durablement la ville.

Il ne s’agit pas simplement de construire de belles maisons ou d’investir individuellement.

Il s’agit aussi de participer à une vision collective du développement urbain.

Une ville moderne a besoin de routes, mais également de trottoirs. Elle a besoin de bâtiments, mais aussi d’espaces publics. Elle a besoin de commerces, mais également d’une organisation permettant à ces activités de cohabiter avec la circulation et la vie quotidienne.