« Haïti : un rapport accable les élites sur la spoliation foncière et appelle à des réparations »…

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TERRIER-ROUGE, samedi 23août 2025 (RHINEWS) – Un rapport détaillé sur la situation foncière et les mobilisations paysannes dans le Grand Nord et le Nord-Est d’Haïti, couvrant la période 2024-2025, met en lumière la gravité des expropriations et les actions menées par des organisations rurales face aux crises multiples qui frappent le pays. « L’histoire des terres en Haïti est marquée par quatre grandes périodes : coloniale, indépendance, occupation américaine et l’après 2010 », rappelle le document, soulignant que, plus de deux siècles après l’émancipation, « le paysan haïtien affronte encore l’insécurité foncière, le changement climatique, le vol de bétail et une insécurité généralisée ».

Les organisations dénoncent le sort des habitants de l’Artibonite, du Plateau Central, de l’Arcahaie et de Kenscoff qui « ne savent plus à quel saint se vouer tant ils subissent les assauts de bandits sans foi ni loi qui volent, violent et pillent tout sur leur passage ».

Selon ce bilan, dans tout le Grand Nord, des paysans « montent au ciel à genoux » face à des « accaparements de terres à tout va », amplifiés depuis le séisme du 12 janvier 2010. Le rapport accuse des acteurs politiques et économiques puissants d’avoir mis sur pied « un ensemble de projets fictifs qui ne sont que des stratagèmes pour dépouiller les paysans et s’enrichir illicitement ». Il cite nommément des cas dans le Nord-Est : « Agritras S.A s’est accaparé 1 000 hectares à Trou-du-Nord sous l’ère du défunt président Jovenel Moïse avec l’appui de l’ex-ministre Wilson Laleau, de Rode Préval et Joseph Michel Martelly », affirme le texte. De même, « REPLADA S.A détient plus de 450 hectares à Caracol sous l’ancien ministre Fritz Jean-Louis, tandis que le Parc industriel de Caracol s’est implanté sur 250 hectares de terres paysannes ». La liste continue : « AGRIDENE S.A contrôle 305 hectares dans la même commune avec l’implication de l’ex-sénateur Wanique Pierre et Dossous Célidieu, RENMEN TIMOUN plus de 600 hectares sous la houlette de l’ex-directeur général des douanes Romel Bell ».

Le document évoque également « plus de 400 hectares à la plantation Dofen, à Terrier-Rouge, pour l’ex-sénateur Hervé Fourcand, plus de 1 000 hectares pour Olivier Bareau, plus de 600 hectares pour l’ex-ministre Adoin Zéphirin, plus de 1 072 hectares à Chinorette pour la construction d’une zone franche dite PC Terminal, plus de 500 hectares à Fond Blanc pour l’ex-sénateur Jean Charles Moïse, plus de 4 000 hectares pour la société SIZALCO de Patrick Gader, plus de 200 hectares pour l’ex-sénateur Jacques Soveur Jean Jakito, et plus de 300 hectares encore pour Hervé Fourcand ». Selon les organisations, ces chiffres illustrent « un pillage systématique » qui continue d’appauvrir les communautés rurales.

Face à cette situation, les mouvements paysans ont multiplié les actions au cours de la période. Le rapport mentionne des « rencontres et échanges à Quartier-Morin, Limonade, Milot, L’Acul-du-Nord, Saint-Raphaël, La Victoire et Plaine-du-Nord ». Il souligne qu’« une journée de réflexion a été organisée le 17 décembre 2024 pour la Journée internationale des droits des paysans et des travailleurs ruraux », suivie de « grandes mobilisations de décembre 2024 à février 2025 contre le référendum anticonstitutionnel du KPT ».

Les 28 et 29 mars 2025, « une assemblée populaire s’est tenue à Fort-Liberté sous la bannière de la Coordination de résistance contre le dappiyanp sur les terres du Nord et du Nord-Est pour contrer le référendum ». Le 22 avril 2025, « une pétition a été déposée à la direction départementale de l’ULCC-NE pour demander une enquête contre tous les agents publics, anciens sénateurs, députés et puissants hommes d’affaires impliqués dans le détournement de biens publics, le trafic d’influence et l’enrichissement illicite ».

Le 5 juin 2025, « une conférence-débat a été organisée à l’occasion de la Journée mondiale de l’environnement ». Le 23 juillet, les organisations ont publié « une prise de position à la date maudite du massacre de Jean-Rabel », puis le 28 juillet, « une autre déclaration a rappelé la date maudite de la première occupation américaine et la trahison dont les paysans ont été victimes ».

Au-delà de la mobilisation, les paysans ont cherché à améliorer leur résilience. « Nous avons mis en culture plus de 3 hectares dans le cadre du CPPNE à Terrier-Rouge, 4 hectares avec le MOPAG à Grand-Bassin, 2 hectares avec l’AKEP à Limonade et 2 hectares à Kadouch », détaille le rapport, qui annonce aussi « un jardin modèle pour identifier des cultures adaptées aux changements climatiques ».

Les résolutions pour 2025-2026 sont tout aussi ambitieuses. « Nous allons renforcer nos organisations membres sur les thématiques du changement climatique, des droits fonciers, de la souveraineté alimentaire, des droits des femmes et des filles, de la biodiversité et de l’éducation populaire », promettent les signataires. Ils affirment qu’en 2025-2026, « la coordination restera mobilisée devant le parquet de Fort-Liberté, les tribunaux de paix et le tribunal de première instance de Fort-Liberté » et qu’ils vont « développer la solidarité économique et sociale à travers des mutuelles, vulgariser les victoires des paysans victimes du Parc industriel de Caracol, accompagner des expériences agroécologiques pour réduire leur vulnérabilité face aux changements climatiques ».

Ils entendent aussi « poursuivre la campagne de sensibilisation sur la rançon de 1825 et réclamer restitution et réparations », et annoncent « une grande campagne pour préparer la commémoration du centenaire des accaparements de terres commis par les Américains en 1926-1927 pour planter du sisal », rappelant que « 2026 marquera les 100 ans de cette expropriation historique ».

Ce rapport constitue selon ses auteurs « une mise en garde contre la poursuite de l’impunité et un appel à la justice sociale et foncière ». Les organisations paysannes affirment que leur lutte se poursuivra « jusqu’à ce que les paysans retrouvent leur dignité et leurs moyens de subsistance ».