PORT-AU-PRINCE, lundi 5 octobre 2026 (RHINEWS)– La Fondation Zile (FZ) estime que les incidents survenus lors du match opposant les sélections de la République dominicaine et d’Haïti, le 1er octobre au Stade olympique Félix Sánchez, sont principalement liés à des problèmes d’organisation, de contrôle des accès et de dimensionnement du dispositif de sécurité face à une affluence supérieure aux prévisions.
Dans un rapport préliminaire consacré aux « incidents et dynamiques de coexistence » entourant cette rencontre, la Fondation Zile relève que le match, remporté par Haïti 4-1, a réuni environ 25.000 spectateurs, alors que la Fédération dominicaine de football prévoyait initialement entre 10.000 et 12.000 personnes.
Selon le document, 23.604 billets ont été vendus. La capacité sportive approximative du stade est évaluée entre 24.863 et 27.000 places. L’enceinte était donc pratiquement pleine, voire au-delà de sa capacité habituelle en places assises.
« Le problème central a été la concentration de centaines de personnes à l’extérieur du stade, dans un processus d’entrée qui s’est avéré difficile pour de nombreux supporters, notamment ceux venus de l’étranger », écrit la Fondation Zile.
Le rapport indique que le stade disposait de trois entrées donnant sur les avenues 27 de Febrero, Ortega y Gasset et John F. Kennedy, mais qu’aucune signalisation claire ne permettait d’identifier les accès aux tribunes Est et Ouest. Il relève également que les agents affectés au placement et au contrôle des billets par scanner étaient en nombre insuffisant.
Environ une demi-heure avant le coup d’envoi, prévu à 20 heures, des attroupements de supporters haïtiens et dominicains, des retards dans les contrôles de sécurité, des bousculades et une échauffourée ont été signalés à la porte 22 du secteur Est. Un portail aurait été renversé ou endommagé lors de l’incident, constituant, selon le rapport, le principal dommage matériel enregistré. Le portail a été réparé dès le lendemain.
La Fondation Zile indique également que des vidéos attestent de l’utilisation de gaz lacrymogène et de dispositifs de type Taser lors des incidents, y compris au moment de la sortie des supporters. Ces interventions auraient provoqué des blessures légères ainsi que la perte de documents et de téléphones. Le rapport précise toutefois que la situation a été rapidement maîtrisée et que d’autres agents de sécurité sont intervenus pour assister les personnes affectées.
Le document fait par ailleurs état de témoignages selon lesquels certains agents des forces de l’ordre auraient demandé de l’argent pour faciliter l’entrée dans le stade. La Fondation Zile souligne que cette allégation devrait faire l’objet d’une enquête plus approfondie, notamment à partir des images des caméras de surveillance.
La Fédération dominicaine de football a, pour sa part, qualifié les faits d’« incidents mineurs », tout en soulignant que l’affluence avait largement dépassé les prévisions initiales.
Pour la Fondation Zile, cette appréciation ne dispense pas les autorités d’un examen des protocoles de sécurité. L’organisation considère que les difficultés constatées relèvent davantage d’une défaillance ponctuelle de la gestion préventive que d’une crise d’ordre public pouvant justifier des mesures visant collectivement une nationalité ou une sélection.
Le rapport relève également que l’ambiance générale du stade a été largement positive une fois les difficultés d’accès surmontées. À la mi-temps, le ministre dominicain des Sports, Kelvin Cruz, avait lui-même qualifié la rencontre de « superbe match de football de première catégorie », ajoutant qu’on pouvait « se croire en Europe ».
Sur le terrain, Haïti s’est imposé 4-1. Louicius Deedson a ouvert le score à la 9e minute, avant que Wilson Isidor ne double la mise à la 51e minute. Dorny Romero a réduit l’écart pour la République dominicaine à la 55e minute, mais Isidor a inscrit son deuxième but de la soirée à la 67e minute. Yassin Fortuné a marqué le quatrième but haïtien à la 76e minute.
Le rapport rappelle qu’Isidor avait également manqué un penalty à la 23e minute, arrêté par le gardien dominicain Xavier Valdez.
La Fondation Zile met particulièrement en avant plusieurs gestes de respect observés entre les joueurs des deux sélections. Elle cite notamment une prière commune entre Xavier Valdez et l’attaquant haïtien Fabrice-Jean « Fafà » Picault, ainsi que les accolades et salutations entre les joueurs après différents duels.
« Sur le terrain, la compétition sportive a prédominé, et non l’animosité nationaliste », estime l’organisation.
Le rapport revient également sur la controverse née des propos de Wilson Isidor après le match. Dans une vidéo diffusée après la rencontre, le joueur est entendu déclarer : « Hispaniola, c’est Haïti. Ici, c’est Haïti ».
Ces propos ont suscité des réactions en République dominicaine, où plusieurs secteurs politiques ont estimé qu’ils pouvaient être interprétés comme une remise en cause de la souveraineté des deux États partageant l’île. Certaines voix ont même demandé que le joueur soit déclaré persona non grata.
La Fondation Zile rapporte également des déclarations controversées attribuées à l’ancien international haïtien Duckens Nazon.
S’agissant d’Isidor, l’organisation souligne que le joueur est né et a grandi en France et estime qu’il n’a probablement pas mesuré la sensibilité particulière des relations entre Haïti et la République dominicaine. Elle rappelle cependant que la Fédération haïtienne de football a demandé que les propos du joueur soient replacés dans leur contexte et qu’ils ne soient pas utilisés à des fins étrangères au football.
La Fédération dominicaine de football a annoncé, de son côté, son intention de déposer une plainte administrative auprès de la FIFA et de la Concacaf. La Fondation Zile considère cette démarche comme la voie institutionnelle appropriée pour examiner les déclarations controversées.
« Documenter les faits, demander une évaluation et attendre une décision fondée sur les règlements, sans encourager de représailles collectives », recommande-t-elle.
La réaction des autorités dominicaines fait également l’objet d’un examen dans le rapport. Le ministère des Sports avait initialement annoncé une interdiction totale pour la sélection haïtienne de disputer à nouveau des matchs dans les installations sportives de la République dominicaine.
Le ministre Kelvin Cruz avait justifié cette décision par les incidents survenus aux accès du stade, les dommages causés à un portail et la nécessité de protéger les installations publiques.
Le ministre a ensuite apporté une précision, indiquant que la mesure concernait uniquement la possibilité pour Haïti d’utiliser des installations dominicaines pour y disputer ses matchs à domicile. Selon cette clarification, la sélection haïtienne pourrait continuer à jouer en République dominicaine lorsqu’elle est l’équipe visiteuse.
La Fondation Zile souligne cette différence entre l’annonce initiale et la clarification ultérieure, estimant qu’elle a contribué à une certaine confusion dans la communication officielle. Elle relève également que le ministre avait demandé aux joueurs haïtiens de présenter leurs excuses à la République dominicaine.
« La différence entre l’annonce initiale d’une interdiction totale et sa clarification ultérieure introduit également une confusion qui aurait pu être évitée par une communication précise dès le départ », affirme le rapport.
La Fondation Zile estime que les incidents d’accès, qui ont été limités dans le temps et concentrés à un point précis du stade, ne devraient pas être utilisés pour imposer une sanction collective à la sélection haïtienne, à ses joueurs, à son encadrement technique ou à ses supporters.
Elle considère également que les déclarations attribuées à Isidor et Nazon relèvent de responsabilités individuelles qui doivent être examinées par les instances sportives compétentes.
« Une politique de voisinage responsable ne doit pas assimiler une délégation sportive aux actions d’un groupe de spectateurs ni transformer les propos controversés d’individus en punition contre une sélection entière », écrit l’organisation.
La présence importante de supporters haïtiens au Stade Félix Sánchez est également analysée dans le rapport. La Fondation Zile l’explique notamment par la forte tradition footballistique haïtienne, les difficultés de la sélection à organiser des matchs internationaux à domicile et la mobilisation de communautés de la diaspora établies aux États-Unis, au Canada et en France.
Des personnes venues d’Haïti et des résidents haïtiens en République dominicaine figuraient également parmi les supporters. Le rapport relève la présence de personnalités issues des milieux culturel, économique, communautaire et politique.
La Fondation Zile rejette l’idée selon laquelle cette forte présence pourrait être assimilée à une menace d’« invasion ». Elle rappelle que le Plan national de régularisation des étrangers (PNRE) avait enregistré 244.363 Haïtiens entre 2014 et 2015 et qu’avant ce processus environ 13.000 Haïtiens étaient en situation régulière en République dominicaine. Depuis, des centaines de personnes ont obtenu une résidence ou la naturalisation à travers les mécanismes migratoires.
« La responsabilité principale doit incomber aux organisateurs, plutôt qu’aux participants », estime le rapport en évoquant les difficultés d’accès au stade.
L’organisation dénonce également certaines interprétations médiatiques et politiques des manifestations de soutien de la communauté haïtienne. Selon elle, les drapeaux, les chants et l’interprétation de l’hymne national haïtien ne constituent pas, en eux-mêmes, des actes d’hostilité envers la République dominicaine.
Avant la rencontre, des personnalités des réseaux sociaux et des responsables communautaires avaient appelé les supporters haïtiens à adopter un comportement responsable. Après le match, un groupe de jeunes professionnels coordonné par le professeur Aland Cadet et lié au Comité de la Semaine de la diaspora a participé au nettoyage du stade.
La Fondation Zile souligne cet épisode comme un exemple de comportement civique de la communauté haïtienne.
Le rapport rappelle par ailleurs la contribution de footballeurs haïtiens au développement du football dominicain. Des joueurs haïtiens ont évolué dans la Ligue dominicaine de football, dans des équipes communautaires, des académies et des structures de formation.
La Fondation cite notamment le milieu de terrain Charles Herold Jr., qui a joué un rôle important au sein de Cibao FC et participé à une période au cours de laquelle le club a remporté cinq titres de la Ligue dominicaine de football entre 2018 et 2024. Elle cite également Junior Scheldeur, entraîneur de Cibao FC, présenté comme l’un des entraîneurs haïtiens les plus remarquables de la ligue dominicaine.
Dans ses conclusions, la Fondation Zile estime que le match a été « pour l’essentiel, une manifestation massive de passion sportive et de coexistence entre communautés ». Elle reconnaît la réalité des incidents d’accès, mais les décrit comme « limités, localisés et liés à des défauts d’anticipation face à une fréquentation qui a doublé les prévisions initiales ».
L’organisation affirme également qu’« il n’y a eu aucun cas de vandalisme à proprement parler » et considère qu’il ne serait pas justifié d’attribuer une responsabilité collective aux Haïtiens, à leur diaspora ou à la sélection nationale.
La Fondation Zile recommande en premier lieu à la Concacaf de diligenter une enquête technique, indépendante et transparente sur les incidents d’accès, la conception du dispositif de sécurité, l’usage de la force, les éventuels blessés, les dommages matériels et les responsabilités opérationnelles.
Elle demande également à la Fédération dominicaine de football, au ministère des Sports, au Centre olympique et aux organismes de sécurité de publier un rapport vérifiable détaillant notamment la chronologie des incidents, le nombre de billets vendus, la capacité autorisée, le protocole de sécurité appliqué, les effectifs déployés, les dommages enregistrés et les personnes prises en charge.
La Fondation préconise en outre une réunion urgente entre les fédérations haïtienne et dominicaine de football, avec l’accompagnement de la Concacaf, afin d’établir un protocole de coexistence, des règles de communication publique et des mesures de prévention pour les prochaines rencontres.
Elle appelle également à un dialogue politique de haut niveau entre les autorités des deux pays, en distinguant les différends migratoires, sécuritaires et diplomatiques des liens sportifs, culturels et communautaires.
Parmi ses autres recommandations figure le réexamen, voire la suspension, de l’interdiction générale visant la sélection haïtienne. La Fondation propose de lui substituer des conditions objectives relatives à la sécurité, à la capacité d’accueil, à la billetterie nominative, au contrôle des accès, à la coordination policière et à la définition des responsabilités.
Elle recommande aussi la création d’un groupe de travail permanent sur le sport, la jeunesse et la coexistence insulaire, avec la participation de la société civile, des académies, des clubs, de la diaspora, des professionnels de la communication et des autorités sportives.
La Fondation Zile préconise enfin une stratégie de veille et de réponse face aux discours de haine, à la désinformation et à la manipulation médiatique, ainsi que la mise en valeur des manifestations positives observées lors du match, notamment la présence de familles mixtes, les drapeaux partagés, la prière commune de Xavier Valdez et Fabrice Picault, les échanges respectueux entre les joueurs et le nettoyage du stade par de jeunes Haïtiens après la rencontre.
Pour la Fondation Zile, le match du 1er octobre constitue à la fois un avertissement et une occasion. « Une mauvaise organisation, des discours imprudents et des réponses étatiques disproportionnées peuvent transformer le football en amplificateur de la méfiance », écrit-elle, tout en estimant que les deux pays peuvent « rivaliser avec intensité sur le terrain » tout en construisant des relations fondées sur « le respect, les règles et la reconnaissance de leur humanité partagée ».

