PORT-AU-PRINCE, lundi 5 mai 2025 (RHINEWS)-Clarens Renois, ancien journaliste et dirigeant politique, dresse un constat sévère de la situation médiatique en Haïti. Dans une tribune percutante intitulée « Attention, danger ! », l’ancien correspondant de l’Agence France-Presse alerte sur une dérive inquiétante du paysage journalistique national, où prolifération rime désormais avec désinformation, violence et déclin professionnel.
« Ce n’est pas une crise de la presse, c’est une dévastation silencieuse. Un basculement dans une jungle médiatique incontrôlée où règnent les lois du clic, du scandale et de la manipulation », prévient Renois.
Selon les chiffres du Conseil National des Télécommunications (CONATEL), Haïti est passée en quatre décennies d’une dizaine de stations de radio et télévision à près d’un millier en 2025 : 662 radios FM, 9 AM, et 134 chaînes de télévision réparties sur l’ensemble du territoire. Une explosion quantitative sans précédent, mais qui cache, selon Renois, un effondrement qualitatif aux conséquences graves pour la démocratie haïtienne.
Cette évolution trouve ses racines dans l’après-Duvalier. La fin de la dictature en 1986 a ouvert la voie à une floraison médiatique sans régulation rigoureuse. Des stations emblématiques comme Radio Kiskeya, Mélodie FM, Galaxie, Tropic FM, ou encore Radio Solidarité ont alors émergé, portées par des professionnels aguerris, souvent revenus d’exil, qui avaient fait vœu de défendre la liberté de l’information.
Mais trois décennies plus tard, ce rêve de presse libre semble avoir été rattrapé par un cauchemar numérique. Renois note que « le développement des nouvelles technologies a permis une diffusion massive de l’information, mais il a aussi fait éclore des milliers de médias en ligne sans encadrement, où se mêlent fausses nouvelles, rumeurs, sensationnalisme et propagande politique ».
Le constat est sans appel : « Trop de liberté tue la liberté », affirme-t-il, dénonçant un système médiatique infiltré par des amateurs sans formation, où « les journalistes professionnels se retrouvent noyés dans un flot de contenus médiocres, souvent nuisibles ». Il évoque une véritable colonisation de l’espace public par des influenceurs auto-proclamés, animateurs sans boussole déontologique, souvent isolés mais omniprésents grâce à leur maîtrise des outils numériques.
« Ils s’affublent du titre de ‘Directeur d’opinion’, parlent de tout sans compétence, pour le simple plaisir d’une audience avide de scandales. Ils ne rendent de compte à personne. Les plateformes comme YouTube, Facebook, ou TikTok sont devenues des zones de non-droit journalistique », déplore Renois.
Dans ce vide réglementaire, les groupes criminels trouvent un terreau fertile. Clarens Renois évoque avec inquiétude « des gangs opérant à visière levée, détenant leurs propres médias, entretenant des relations douteuses avec des journalistes, et menaçant physiquement la presse traditionnelle ».
Les exemples récents sont glaçants : des journalistes enlevés ou menacés, le local de Radio Caraïbes vandalisé, une station occupée à Mirebalais, des animateurs harcelés par téléphone ou agressés en pleine rue. Dans ce climat de peur, les professionnels n’ont souvent que deux choix : céder à la surenchère du sensationnel ou disparaître.
Pour Clarens Renois, cette anarchie est mortelle pour la démocratie. « L’absence de régulation, de formation et d’éthique transforme la liberté de la presse en une menace contre elle-même. On crée des monstres médiatiques intouchables qui détruisent la confiance du public. »
La responsabilité incombe aussi aux autorités. Renois appelle de ses vœux la mise en place d’un cadre légal rigoureux pour structurer le fonctionnement des médias et garantir leur contribution à l’éducation citoyenne et au développement démocratique. « Sans encadrement, sans supervision, les médias deviennent des armes, et non des outils d’émancipation. »
Il insiste sur l’urgence d’un retour à un journalisme rigoureux, éthique, formé. « Ce n’est qu’à cette condition que la presse pourra continuer à jouer son rôle dans la consolidation de la démocratie et la protection des libertés fondamentales. La sécurité des journalistes est intimement liée à la santé démocratique du pays. »
En conclusion, Clarens Renois ne se veut ni nostalgique ni technophobe. Il reconnaît les potentialités extraordinaires des médias en ligne, mais appelle à une refondation. « Nous sommes à la croisée des chemins. Soit nous rétablissons les standards professionnels et éthiques, soit nous sombrons définitivement dans le chaos de la désinformation et de la manipulation. »
Une alerte rouge, lancée par l’un des derniers grands témoins de la belle époque du journalisme haïtien.
« La liberté de la presse ne signifie pas l’absence de règles, mais la garantie que les journalistes puissent informer avec rigueur, sans peur, dans l’intérêt public. »

