Haïti : la situation des droits humains en « effondrement total », selon Pierre Espérance…

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PORT-AU-PRINCE, dimanche 14 décembre 2025 (RHINEWS)- La situation des droits humains en Haïti est devenue « désespérée » et « catastrophique », marquée avant tout par l’absence quasi totale de sécurité, a déclaré Pierre Espérance, directeur exécutif du Réseau national de défense des droits humains (RNDDH).

« La situation des droits humains dans le pays est dramatique, voire catastrophique. Nous ne sommes pas dans un État de droit. Nous sommes, au contraire, dans une négation totale des droits humains », a affirmé Pierre Espérance.

Selon le responsable du RNDDH, le droit le plus fondamental, souvent relégué au second plan, est le droit à la sécurité. « Le premier droit, le plus essentiel, c’est le droit à la sécurité. Sans sécurité, aucun autre droit humain ne peut véritablement être exercé », a-t-il insisté.

Pierre Espérance a estimé qu’Haïti est désormais « un pays sous le contrôle des gangs armés ». Il a indiqué que plus de 90 % de Port-au-Prince et de sa zone métropolitaine seraient contrôlés par des groupes criminels. « Dans l’Artibonite, sur 17 communes, au moins huit sont sous le contrôle des gangs », a-t-il précisé, ajoutant que le Plateau central est également fortement affecté par l’insécurité.

Cette situation a entraîné de sévères restrictions à la liberté de circulation. « Aujourd’hui, à Port-au-Prince, on ne peut pas se déplacer librement. Les citoyens sont limités à quelques rues. Des églises sont devenues inaccessibles, des institutions publiques situées autour du Champ-de-Mars ont été délocalisées et l’accès même aux services d’immigration est extrêmement restreint », a-t-il déclaré.

Le directeur exécutif du RNDDH a également souligné les conséquences économiques de l’insécurité généralisée. Il a expliqué que de nombreuses entreprises de la zone métropolitaine de Port-au-Prince sont contraintes de composer avec les gangs pour continuer à fonctionner. « Des entrepreneurs sont obligés de traiter avec des groupes armés pour assurer la protection de leurs entreprises, de leurs biens et parfois de leur propre vie », a-t-il dénoncé.

Pierre Espérance a critiqué l’inaction des autorités et du Conseil présidentiel de transition (CPT), malgré les annonces répétées. « On parle d’accords sécuritaires, de forces spécialisées et d’actions contre les gangs, mais jusqu’à présent, la population ne voit aucun effort concret sur le terrain qui prouve une réelle volonté de démanteler ces groupes criminels », a-t-il déclaré.

Il a enfin évoqué des divisions internes au sein du CPT sur la gestion de la sécurité, ainsi que des rapports récents faisant état de graves dérives éthiques impliquant des acteurs politiques.

« Dans un tel contexte, parler de droits humains sans garantir la sécurité n’a aucun sens », a conclu Pierre Espérance. « Sans sécurité, tous les autres droits deviennent des promesses vides. »

Selon un rapport du Groupe d’experts des Nations Unies sur Haïti, des violations graves, généralisées et persistantes des droits humains continuent d’être documentées dans le pays, dans un contexte de criminalité armée et d’effondrement de l’autorité de l’État.

Le rapport indique qu’en 2024, environ 7 342 personnes ont été assassinées en Haïti, dont 6 281 hommes, 117 garçons, 884 femmes et 60 filles. « Plus de 3 660 de ces assassinats ont eu lieu entre juillet et décembre 2024 », précise le document. Selon le rapport, 2 017 personnes ont également été enlevées sur la même période, parmi lesquelles 1 249 hommes, 44 garçons, 687 femmes et 37 filles, sur la base de données communiquées par la Police des Nations Unies.

Toujours selon le rapport, au moins 423 personnes ont été tuées en 2024 lors d’attaques collectives liées au mouvement dit “Bwa Kale”, dont plusieurs menées par des groupes d’autodéfense. Cette situation, souligne le Groupe d’experts, « témoigne d’une situation désastreuse où les populations se font elles-mêmes justice ». La Section des droits humains du BINUH estime par ailleurs qu’au moins 596 personnes ont été lynchées en 2024, dont 516 hommes, 62 femmes et 18 enfants.

Le rapport décrit en détail plusieurs attaques indiscriminées de gangs contre des civils. Il rappelle que le 3 octobre 2024, le chef du gang Gran Grif, Luckson Elan, a lancé une attaque à Pont-Sondé, dans la commune de Saint-Marc, faisant « une centaine de morts et 16 blessés », avec « au moins cinq cas de viol, dont un sur une personne mineure », et provoquant le déplacement de « plus de 6 000 personnes ».

Le document fait également état de représailles et de violences en chaîne. Le 11 décembre 2024, à Petite-Rivière-de-l’Artibonite, le gang Gran Grif a tué 70 personnes, après le lynchage de 39 personnes accusées de collusion avec des gangs par un groupe d’autodéfense quelques jours plus tôt.

Entre le 11 et le 19 novembre 2024, les gangs regroupés sous la bannière Viv Ansanm ont attaqué plusieurs quartiers de la zone métropolitaine de Port-au-Prince, notamment Pernier, Nazon et Vivy Mitchell, dans le but de s’emparer de Delmas et Pétion-Ville. Selon le rapport, ces violences ont fait « au moins 220 morts et 92 blessés » et ont entraîné le déplacement de « près de 41 000 personnes ». Pour le seul mois de novembre 2024, plus de 40 000 personnes ont fui Port-au-Prince et ses environs à cause de la violence des gangs.

Le Groupe d’experts souligne également le massacre perpétré entre le 6 et le 11 décembre 2024 à Wharf Jérémie, dans la commune de Cité-Soleil, orchestré par le chef de gang Monel Felix, alias Micanor. « Au moins 207 personnes, dont 134 hommes et 73 femmes, pour la plupart des personnes âgées, ont été tuées », indique le rapport, les victimes ayant été accusées d’avoir « jeté un mauvais sort » au fils du chef de gang.

Concernant Kenscoff, le rapport indique que, entre le 26 et le 29 janvier 2025, le gang Viv Ansanm a mené de multiples attaques visant à prendre le contrôle de la zone. « Le nombre de personnes tuées oscille entre 90 et 150 », selon les informations disponibles au moment de la rédaction. Ces violences ont entraîné « la destruction d’une centaine de foyers et le déplacement de 3 139 personnes ».

Le document mentionne également des attaques plus récentes. Le 24 février 2025, « au moins 22 personnes, dont 8 femmes et 3 garçons, ont été tuées » par le gang des 400 Mawozo à Tabarre 27. Le 25 février 2025, à Delmas 30, « au moins 23 personnes ont été abattues » par les gangs Delmas 6 et Les Argentins, parmi lesquelles « deux soldats des Forces armées d’Haïti qui n’étaient pas en service ».

Selon le rapport, la violence a provoqué un niveau de déplacement interne sans précédent. En 2024, environ 1 041 000 personnes ont été déplacées, soit « plus du triple » du chiffre enregistré en 2023. L’UNICEF a signalé en janvier 2025 une augmentation de « près de 50 % du nombre d’enfants déplacés depuis septembre 2024 », avec « plus d’un enfant sur huit déplacé, représentant plus de la moitié des personnes déplacées ».

Le Groupe d’experts souligne en outre que les expulsions de ressortissants haïtiens par plusieurs États aggravent la crise humanitaire, nombre de personnes expulsées n’ayant « ni les moyens ni la possibilité de retourner dans leurs communautés d’origine en raison de l’insécurité généralisée ».

Le rapport exprime enfin une grave préoccupation concernant l’usage indiscriminé de la force létale par la Police nationale d’Haïti (PNH). Il indique que, sur la période examinée, « plus de 556 personnes ont été tuées » lors d’opérations de police, et 215 blessées, précisant qu’« environ 40 % des victimes n’avaient aucun lien avec des gangs ».

Le Groupe d’experts fait également état d’une collaboration croissante entre certains policiers et des groupes d’autodéfense, soulignant que « le soutien de la police, ou du moins son assentiment, a souvent contribué à de graves violations des droits humains ». À titre d’exemple, il cite les lynchages survenus le 18 novembre 2024 à Pétion-Ville, où « entre 70 et 90 personnes, dont deux garçons, ont été tuées sous les yeux de policiers ».

Le rapport évoque aussi l’attaque contre une ambulance de Médecins sans frontières le 11 novembre 2024, au cours de laquelle « deux patients ont été exécutés », entraînant la suspension temporaire des activités de l’organisation humanitaire.

Enfin, le Groupe d’experts indique que, en 2024, les unités spécialisées de la police ont été responsables de 281 exécutions extrajudiciaires, et mentionne des cas précis, dont l’exécution d’un jeune homme à Port-au-Prince le 12 novembre 2024, ainsi que celle de six agriculteurs, dont un mineur de 15 ans, à Petite-Rivière-de-l’Artibonite le 7 février 2025.

Le rapport souligne également que le commissaire du gouvernement de Miragoâne, Jean Ernest Muscadin, aurait procédé à « six exécutions extrajudiciaires entre octobre et décembre 2024 » et serait impliqué, depuis 2022, dans « au moins 42 exécutions », selon les conclusions du Groupe d’experts.

Il est à noter, selon des informations disponibles auprès d’acteurs de terrain, que d’autres massacres perpétrés récemment par les gangs “Gran Grif” et “Viv Ansanm”, designees comme n’ont pas encore été comptabilisés, ni par les organisations nationales de défense des droits humains, ni par les mécanismes des Nations Unies, au moment de la publication du rapport. Ces éléments laissent craindre que le bilan réel des victimes soit nettement supérieur aux chiffres actuellement documentés.