Par Francklyn B. Geffrard,
PORT-AU-PRINCE, lundi 26 octobre 2026 (RHINEWS)-L’économiste Fritz Alphonse Jean, ancien gouverneur de la Banque de la République d’Haïti (BRH) et ancien conseiller présidentiel, publiera le 18 novembre prochain un nouvel ouvrage intitulé « Haïti : la dignité mise à mal ! », consacré à l’analyse des mécanismes historiques, économiques, politiques et socioculturels qui, selon lui, entretiennent les rapports de domination au sein de la société haïtienne. À travers une réflexion sur la subalternisation, l’auteur entreprend de mettre au jour les ressorts d’un système de pouvoir qui, au-delà de la concentration des richesses, façonne les mentalités, influence les institutions et restreint la capacité des citoyens à penser et à construire leur propre avenir.
La première séance de vente-signature de l’ouvrage est prévue au Cap-Haïtien, dans les locaux de l’INHOPP, le jour de sa parution. En prélude à cette publication, cinq capsules thématiques seront diffusées afin de présenter les principaux axes de réflexion développés dans le livre.
Elles porteront respectivement sur la subalternisation, les donneurs d’ordre du système, l’impuissance programmée des responsables politiques, la fragmentation de la souveraineté nationale et les voies possibles d’une reconstruction économique et sociale fondée sur la dignité et l’autonomie des citoyens.
Au cœur de cette étude figure le concept de subalternisation, entendu comme un processus par lequel des individus, des catégories socioprofessionnelles ou des groupes sociaux se trouvent progressivement enfermés dans des rapports de dépendance qui réduisent leur autonomie intellectuelle, économique et politique. Pour Fritz Alphonse Jean, cette domination ne se limite pas à l’exercice visible du pouvoir. Elle s’insinue dans les représentations collectives, les comportements institutionnels et les mécanismes de reconnaissance sociale, jusqu’à conduire certains acteurs à intérioriser leur propre subordination.
L’ancien gouverneur de la banque centrale inscrit cette problématique dans une perspective historique remontant notamment à 1806, période à partir de laquelle il entend examiner la formation et la reproduction de certaines structures de domination au sein de la société haïtienne. Son analyse s’intéresse particulièrement à la manière dont des hiérarchies héritées de l’histoire coloniale et des recompositions sociales postérieures à l’indépendance ont contribué à façonner les rapports entre les groupes sociaux, les détenteurs du pouvoir économique et les institutions politiques.
L’auteur accorde une place importante aux travaux intellectuels consacrés à la subalternité et aux héritages historiques qui continuent, selon son analyse, d’imprégner l’imaginaire collectif haïtien. Il interroge notamment la persistance de représentations sociales associant la valeur des individus à leur origine, à leur couleur de peau, à leur appartenance de classe ou à leur proximité avec les milieux traditionnellement dominants.
Dans cette perspective, Fritz Alphonse Jean examine la survivance de hiérarchies fondées sur les nuances de couleur, héritées de l’ordre colonial et reproduites, sous différentes formes, dans les pratiques sociales. Il évoque une gradation symbolique dans laquelle la proximité avec la blancheur a longtemps constitué un marqueur de distinction et de valorisation. Le recours aux produits éclaircissants, notamment chez certains jeunes hommes et certaines jeunes femmes, apparaît dans son raisonnement comme l’une des manifestations contemporaines possibles de cette aliénation culturelle.
L’étude dépasse toutefois la seule question des préjugés de couleur. Elle englobe les oppositions entre milieux urbains et ruraux, les distinctions de classe, les codes de respectabilité et les critères implicites d’appartenance aux cercles d’influence. Ces représentations, soutient l’auteur, contribuent à installer des frontières symboliques entre les citoyens et à légitimer des rapports de pouvoir qui ne reposent pas exclusivement sur la contrainte matérielle.
L’un des aspects centraux de l’ouvrage concerne les instruments utilisés pour obtenir l’adhésion ou la soumission des professionnels, des responsables publics et des acteurs susceptibles d’influencer les décisions collectives. Fritz Alphonse Jean observe que, dans les sociétés contemporaines, les groupes disposant d’importantes ressources économiques cherchent à peser sur les responsables politiques, les juristes, les rédacteurs de normes, les gestionnaires publics et les professionnels chargés de faire appliquer les lois et les contrats.
L’auteur distingue cependant les situations dans lesquelles plusieurs groupes d’intérêts exercent des influences concurrentes de celles où un cercle restreint parvient à concentrer l’essentiel des leviers économiques, institutionnels et médiatiques. Dans le premier cas, la pluralité des acteurs peut favoriser certains mécanismes d’équilibre. Dans le second, estime-t-il, la concentration du pouvoir transforme la nature des rapports sociaux et réduit les possibilités de contestation ou de contre-pouvoir.
Cette réflexion conduit Fritz Alphonse Jean à s’intéresser particulièrement au rôle des médias dans la fabrication du consentement. Selon l’analyse qu’il développe, les groupes dominants peuvent chercher à exercer une influence sur les professionnels de l’information ou à constituer leurs propres instruments médiatiques afin de diffuser des récits favorables à leurs intérêts. La maîtrise de la parole publique devient alors un prolongement de la puissance économique et un moyen d’orienter la perception des réalités politiques et sociales.
L’ancien conseiller présidentiel examine également les procédés par lesquels certains professionnels et membres des classes moyennes peuvent être amenés à adhérer à des logiques de pouvoir qui ne correspondent pas nécessairement à leurs intérêts collectifs. Il évoque notamment la séduction matérielle, l’accès à des espaces de prestige, les avantages financiers, les perspectives d’ascension sociale, mais aussi les pressions, les menaces de dénigrement et les atteintes possibles à la réputation.
Dans cette lecture, la domination atteint un degré particulièrement préoccupant lorsqu’elle ne nécessite plus d’être constamment imposée de l’extérieur. Elle devient alors une disposition intériorisée, qui limite la liberté de jugement et la capacité de produire une pensée indépendante. Fritz Alphonse Jean s’interroge ainsi sur les conditions dans lesquelles des professionnels, pourtant détenteurs de compétences et de savoirs, peuvent perdre leur aptitude à élaborer un discours autonome, notamment un discours capable de porter les aspirations des catégories les plus défavorisées.
L’ouvrage consacre une attention particulière aux trois dernières décennies, période durant laquelle l’auteur entend examiner les transformations des instruments d’influence sur l’État, les administrations publiques et les milieux professionnels. Son questionnement porte sur la manière dont les mécanismes de dépendance ont pu se renouveler, en combinant les ressources financières, les réseaux politiques, les moyens de communication et les représentations sociales héritées de l’histoire.
Un deuxième axe de réflexion, annoncé sous l’intitulé « Les donneurs d’ordre du système », vise à identifier les différentes catégories d’acteurs qui participeraient, selon l’auteur, à la reproduction de cet ordre de domination. Fritz Alphonse Jean distingue quatre composantes : les oligarches, les entrepreneurs politiques, ceux qu’il désigne comme les « orfèvres de l’administration publique » et les acteurs internationaux, placés, dans son schéma d’analyse, au sommet de la pyramide.
Cette classification constitue l’une des articulations les plus significatives de sa critique du fonctionnement du pouvoir en Haïti. Les oligarches y représentent les détenteurs d’une puissance économique susceptible d’influencer les choix publics. Les entrepreneurs politiques apparaissent comme des intermédiaires dans la conquête, la gestion ou la redistribution du pouvoir. Quant aux « orfèvres de l’administration publique », ils désignent, dans la terminologie de l’auteur, les acteurs maîtrisant les instruments juridiques et administratifs qui permettent de donner une forme légale à certaines décisions ou pratiques servant des intérêts particuliers.
La place attribuée aux acteurs internationaux dans cette pyramide introduit une dimension supplémentaire : celle des rapports entre les structures internes du pouvoir et les influences extérieures. En situant l’international au sommet de son schéma, Fritz Alphonse Jean propose une lecture critique des contraintes qui, selon lui, pèsent sur la capacité de l’État haïtien à définir librement ses orientations politiques et économiques. Cette interprétation relève de la grille d’analyse de l’auteur et appelle un examen différencié des responsabilités et des moyens d’action de chaque catégorie d’acteurs.
La reproduction d’un tel système supposerait également, dans son raisonnement, l’existence de relais capables d’en diffuser les justifications et d’en assurer l’acceptabilité sociale.
D’où l’importance qu’il accorde à la production des récits, à l’influence médiatique et au rôle des professionnels dans la construction d’une représentation du pouvoir présentée comme naturelle, nécessaire ou difficilement contestable.
Le troisième thème, consacré à « l’impuissance programmée de nos responsables politiques », prolonge cette réflexion en interrogeant les mécanismes historiques et contemporains susceptibles de réduire l’autonomie des dirigeants. L’expression choisie par l’auteur suggère que certaines formes d’impuissance institutionnelle ne résulteraient pas uniquement de défaillances individuelles, mais pourraient également découler de rapports de dépendance, de pratiques de manipulation et de contraintes structurelles progressivement installées dans le fonctionnement de l’État.
Cette problématique conduit à une interrogation plus générale sur la responsabilité politique : dans quelle mesure les dirigeants disposent-ils réellement des moyens d’exercer leurs prérogatives lorsque les ressources économiques, les instruments administratifs et les espaces de légitimation publique sont soumis à des influences concurrentes ou concentrées ? L’analyse annoncée par Fritz Alphonse Jean entend ainsi déplacer une partie du débat des seules responsabilités individuelles vers les structures qui conditionnent l’exercice du pouvoir.
La quatrième thématique, intitulée « Souveraineté fragmentée », examine les différentes dimensions de l’autonomie nationale. Au-delà de l’indépendance juridique de l’État, elle invite à considérer sa capacité effective à décider, à administrer, à réguler l’économie et à faire respecter les règles collectives. La fragmentation évoquée renvoie, dans cette perspective, à une souveraineté dont l’exercice pourrait être dispersé entre plusieurs centres de décision et d’influence, tant internes qu’externes.
À travers ces différents axes, l’ancien gouverneur de la BRH cherche à établir un lien entre la subalternisation des individus et l’affaiblissement de la capacité collective à gouverner. L’enjeu de son raisonnement réside dans l’articulation entre les représentations sociales, les dépendances économiques, la production du droit, le fonctionnement des institutions et les limites de la souveraineté politique.
Mais « Haïti : la dignité mise à mal ! » ne se présente pas uniquement comme une entreprise de déconstruction critique. Le cinquième et dernier volet, consacré aux « chemins pour l’avenir », annonce une réflexion sur les possibilités de transformation de la société haïtienne. L’auteur entend y présenter des propositions et des expériences susceptibles de permettre aux jeunes femmes et aux jeunes hommes vivant dans le pays de créer des richesses, de développer leurs propres activités économiques et de retrouver une plus grande maîtrise de leur destinée.
Cette orientation donne à l’ouvrage une dimension prospective. La dignité n’y apparaît pas seulement comme une exigence morale ou un principe abstrait, mais également comme une condition de l’émancipation économique, de l’autonomie intellectuelle et de la participation effective des citoyens à la vie collective. La réduction des inégalités et l’élargissement des possibilités de création de richesses constituent, dans cette approche, des éléments essentiels d’une transformation durable des rapports sociaux.
Le sens de la critique développée par Fritz Alphonse Jean réside ainsi dans sa volonté de montrer que les difficultés haïtiennes ne peuvent être comprises exclusivement à travers les crises politiques successives ou les défaillances administratives. Elles doivent également être examinées à la lumière des mécanismes de reproduction sociale, des héritages historiques et des rapports de domination qui influencent les comportements individuels autant que les décisions institutionnelles.
Cette démarche soulève également des questions qui devront être appréciées à la lecture intégrale du livre, notamment celles des éléments empiriques mobilisés pour étayer les mécanismes décrits, de la diversité des comportements au sein des élites et des institutions, ainsi que des conditions concrètes de mise en œuvre des transformations proposées.
En choisissant la dignité comme fil conducteur de son ouvrage, l’économiste place finalement au centre de sa réflexion la capacité d’une société à se représenter autrement, à produire ses propres références et à construire des institutions capables de servir l’intérêt collectif. Sa critique de la subalternisation vise moins une simple dénonciation des inégalités qu’une interrogation sur les mécanismes qui les rendent durables, les légitiment et finissent par les inscrire dans les consciences.
La publication du 18 novembre et la première séance de vente-signature au Cap-Haïtien ouvriront ainsi la présentation publique d’un ouvrage dont les cinq axes annoncés entendent nourrir le débat sur les fondements historiques de la domination, les limites de l’autonomie institutionnelle et les possibilités d’une reconstruction nationale dans laquelle la dignité humaine, la création de richesses et la réduction des inégalités occuperaient une place centrale.
Dans son nouvel ouvrage intitulé Haïti : la dignité mise à mal !, l’économiste Fritz Alphonse Jean, ancien gouverneur de la Banque de la République d’Haïti (BRH) et ancien conseiller présidentiel de transition, entreprend une analyse critique des mécanismes historiques, économiques, sociaux et politiques qui, selon lui, ont progressivement installé une culture de subordination au sein de la société haïtienne. Au cœur de sa réflexion figure un phénomène qu’il désigne comme la « subalternisation », un processus de domination qui ne se limite pas à l’assujettissement matériel des individus, mais s’étend à leur conscience, à leur identité sociale et à leur capacité de penser et d’agir librement.
L’ouvrage s’attache à comprendre comment une minorité disposant d’importantes ressources économiques et sociales parvient à exercer une influence déterminante sur les institutions publiques, les professionnels du droit, les responsables politiques et les acteurs de l’information. L’auteur examine particulièrement les procédés par lesquels cette influence, initialement extérieure aux individus, finit par être intériorisée, jusqu’à compromettre leur autonomie intellectuelle et leur aptitude à défendre les intérêts collectifs.
Dans son acception sociologique et politique, la subalternisation renvoie à la production de rapports de dépendance dans lesquels certains groupes se trouvent durablement placés dans une position d’infériorité.
Fritz Alphonse Jean en propose une lecture appliquée à la trajectoire historique d’Haïti, en insistant sur les dimensions psychologiques et culturelles de la domination. Celle-ci, dans son analyse, ne repose pas uniquement sur la contrainte ou sur la concentration des richesses. Elle procède également d’un travail plus diffus de façonnement des représentations, des ambitions et des comportements sociaux.
L’ancien gouverneur de la banque centrale établit d’abord une distinction entre les mécanismes ordinaires d’influence qui traversent les sociétés contemporaines et les situations dans lesquelles cette influence devient un instrument de domination. Dans les sociétés modernes, observe-t-il, différents groupes économiques cherchent à peser sur les décisions des gouvernants, sur l’élaboration des lois, sur la rédaction des contrats et sur leur application. Cette compétition peut donner naissance à des rapports de force relativement équilibrés lorsque plusieurs acteurs disposent de moyens comparables pour défendre leurs intérêts.
La situation change cependant de nature lorsqu’un cercle restreint concentre l’essentiel des ressources et des instruments d’influence.
Dans une telle configuration, soutient l’auteur, la pluralité apparente des institutions et des acteurs peut dissimuler une profonde asymétrie du pouvoir. Les mécanismes de représentation, de régulation et de contrôle risquent alors d’être détournés de leur vocation première pour servir des intérêts particuliers.
L’une des dimensions centrales de l’étude concerne précisément la capacité des groupes économiquement dominants à étendre leur emprise sur les professions qui participent à l’organisation et au fonctionnement de l’État. Juristes, rédacteurs de textes normatifs, responsables administratifs, décideurs politiques et professionnels chargés de faire respecter les engagements contractuels occupent, dans cette perspective, une position stratégique. Leur influence sur les règles collectives peut devenir un levier de reproduction des privilèges lorsque leur indépendance est compromise.
Fritz Alphonse Jean accorde également une attention particulière aux médias, qu’il présente comme un espace essentiel dans la construction des perceptions collectives.
Selon son analyse, les groupes disposant de moyens financiers considérables cherchent non seulement à influencer les professionnels de l’information, mais peuvent aussi développer leurs propres structures médiatiques afin d’orienter les débats publics. Le contrôle des circuits de production et de diffusion de l’information devient ainsi un prolongement du pouvoir économique.
L’auteur ne réduit toutefois pas ce phénomène à une simple entreprise de manipulation. Sa réflexion porte davantage sur les conditions dans lesquelles les professionnels concernés en viennent à adopter les références, les priorités et les représentations des groupes dominants. À ce stade, la dépendance dépasse la relation d’intérêt immédiat pour s’inscrire dans les mécanismes mêmes de formation des opinions et des jugements.
C’est dans cette intériorisation de la domination que se situe l’un des aspects les plus critiques de son argumentation. Fritz Alphonse Jean décrit un processus par lequel des individus, initialement capables de produire une pensée autonome, finissent par reproduire les discours de ceux dont ils dépendent. La soumission intellectuelle devient alors, selon sa lecture, plus profonde que l’obéissance imposée par la contrainte, puisqu’elle réduit progressivement la capacité des personnes concernées à concevoir des alternatives.
Cette situation aurait des conséquences particulièrement graves sur les responsabilités sociales et politiques des classes instruites.
L’auteur s’inquiète de voir certains professionnels et responsables publics perdre leur aptitude à élaborer un discours susceptible de répondre aux aspirations des populations les plus défavorisées. Leur fonction de médiation entre les institutions et la société se trouverait ainsi affaiblie, au profit de la reproduction d’un ordre social profondément inégalitaire.
Pour expliquer la persistance de ces mécanismes, Fritz Alphonse Jean inscrit son étude dans une perspective historique remontant notamment à 1806, période charnière de l’histoire nationale marquée par l’assassinat de Jean-Jacques Dessalines et la recomposition des rapports de pouvoir au lendemain de l’indépendance. Il cherche à établir des continuités entre les premières fractures de la société postcoloniale et les formes contemporaines de domination économique et institutionnelle.
L’approche historique lui permet d’interroger le rôle des élites dans la formation et la transmission des hiérarchies sociales. À ses yeux, les déséquilibres actuels ne sauraient être compris exclusivement à travers les crises politiques récentes. Ils s’inscrivent dans une histoire longue, au cours de laquelle des représentations héritées de la période coloniale ont continué d’influencer les rapports entre les individus, les groupes sociaux et les détenteurs du pouvoir.
L’auteur consacre une place importante à la hiérarchisation fondée sur la couleur de la peau, qu’il considère comme l’un des héritages les plus persistants de l’ordre colonial. Il rappelle l’existence de classifications sociales ayant longtemps associé la valeur et le prestige des individus à leur proximité supposée avec la blancheur. Blancs, mulâtres, personnes de différentes ascendances et Noirs ont ainsi été situés dans des catégories auxquelles étaient attachées des représentations inégales de statut et de considération sociale.
Dans cette perspective, le colorisme ne constitue pas seulement un préjugé individuel. Il apparaît comme un système de représentations susceptible d’influencer les aspirations, les comportements et les rapports de reconnaissance. Fritz Alphonse Jean y voit l’une des manifestations les plus révélatrices de l’aliénation culturelle, lorsque des personnes en viennent à mesurer leur propre valeur à partir de critères historiquement associés à leur dévalorisation.
L’économiste évoque notamment le recours aux produits destinés à éclaircir la peau, y compris parmi les jeunes hommes et les jeunes femmes, comme une illustration de la persistance de ces représentations. Au-delà de cette pratique, son interrogation porte sur les ressorts sociaux qui conduisent des individus à rechercher une reconnaissance en se conformant à des normes de distinction héritées de rapports historiques de domination.
À cette dimension raciale et culturelle s’ajoute celle de l’appartenance sociale. Les distinctions entre habitants des villes et des campagnes, entre catégories favorisées et populations modestes, ou encore entre groupes disposant d’un accès différencié à l’éducation et aux ressources économiques, participent, selon l’auteur, à la reproduction de rapports hiérarchiques. Ces frontières symboliques contribuent à façonner les ambitions individuelles et à déterminer les espaces dans lesquels chacun estime pouvoir légitimement évoluer.
L’étude s’intéresse particulièrement aux trente dernières années, durant lesquelles Fritz Alphonse Jean cherche à identifier les instruments contemporains utilisés pour consolider ces rapports de dépendance. Il distingue plusieurs procédés, parmi lesquels la séduction sociale, les avantages financiers, les perspectives d’ascension professionnelle, les pressions médiatiques et les menaces susceptibles d’affecter la réputation ou la situation matérielle des personnes visées.
La séduction occupe une place singulière dans cette démonstration. Elle consiste, selon l’analyse développée, à ouvrir à certains professionnels l’accès à des milieux, à des privilèges ou à des formes de reconnaissance dont ils étaient auparavant exclus. L’intégration à ces espaces peut alors s’accompagner d’une dépendance croissante envers ceux qui en contrôlent l’accès. La promotion sociale, loin de garantir systématiquement l’émancipation, peut ainsi devenir un instrument d’assujettissement.
L’argent constitue un autre levier essentiel, particulièrement dans un environnement marqué par la précarité économique et la fragilité des classes moyennes. Fritz Alphonse Jean examine la manière dont les avantages matériels peuvent infléchir les comportements de professionnels qui aspirent à préserver leur niveau de vie ou à améliorer leur position sociale. Cette dépendance économique peut, dans certaines circonstances, réduire leur liberté de jugement et leur disposition à contester les intérêts dominants.
L’auteur évoque parallèlement les mécanismes d’intimidation, notamment les pressions exercées à travers l’espace médiatique et les menaces de déstabilisation sociale ou professionnelle. La domination apparaît ainsi comme un système combinant récompenses et sanctions, intégration et exclusion, reconnaissance et disqualification. Sa force résiderait précisément dans cette capacité à mobiliser des instruments différents selon les circonstances et les personnes concernées.
La critique formulée dans Haïti : la dignité mise à mal ! dépasse donc la dénonciation traditionnelle des inégalités de revenus ou de la concentration des richesses. Elle vise les mécanismes par lesquels un ordre social parvient à se reproduire en orientant les représentations de ceux qui pourraient théoriquement le transformer. Dans cette lecture, la subalternisation devient un obstacle à l’exercice effectif de la citoyenneté, à l’indépendance des institutions et à l’émergence d’une pensée politique tournée vers l’intérêt général.
Cette approche conduit également à poser la question de la responsabilité des élites intellectuelles et professionnelles. L’enjeu n’est pas seulement de déterminer qui détient les ressources économiques ou le pouvoir politique, mais de comprendre pourquoi certaines catégories disposant des connaissances nécessaires à l’analyse des problèmes nationaux peinent à élaborer des propositions indépendantes des structures dominantes.
L’ouvrage prolonge, sous un angle davantage sociologique et culturel, les interrogations déjà présentes dans les précédents travaux de Fritz Alphonse Jean, notamment Haïti, la fin d’une histoire économique et Haïti, une économie de violence.
Dans ces publications, l’économiste avait étudié les effets d’un système d’accumulation fondé sur la rente, la concentration des privilèges et les relations entre pouvoir économique, instabilité politique et violence.
Avec ce nouveau livre, son champ d’analyse semble s’élargir à la question de la dignité humaine et aux mécanismes de dépossession symbolique. La réflexion ne porte plus uniquement sur les conditions matérielles de l’appauvrissement, mais également sur la manière dont les rapports de domination affectent la perception que les individus ont d’eux-mêmes, de leur place dans la société et de leur capacité à participer à la définition d’un avenir collectif.
La portée de cette critique réside notamment dans le lien établi entre la transformation des structures économiques et la nécessité d’une émancipation intellectuelle. Pour Fritz Alphonse Jean, la construction d’une société différente suppose de dépasser les mécanismes qui entretiennent la dépendance, mais aussi de remettre en question les représentations sociales qui contribuent à leur acceptation.
L’auteur entend ainsi ouvrir une réflexion sur les conditions permettant aux citoyens de retrouver leur autonomie, de produire leurs propres discours et de participer à l’élaboration d’un projet collectif moins dépendant des intérêts particuliers. Cette démarche implique, dans la logique de son analyse, une transformation des rapports entre l’État, les acteurs économiques, les professionnels et l’ensemble de la population.
L’ambition annoncée de l’ouvrage est également prospective. Après avoir examiné les ressorts historiques et contemporains de la subalternisation, Fritz Alphonse Jean entend explorer les voies susceptibles de favoriser la création et une meilleure répartition des richesses, tout en permettant aux catégories les plus défavorisées de porter un regard différent sur elles-mêmes et sur leurs possibilités d’avenir.
Cette perspective confère à la notion de dignité une signification qui dépasse la seule reconnaissance morale des individus. Elle renvoie à leur capacité effective d’exercer leurs droits, de préserver leur indépendance de jugement, de participer aux décisions collectives et d’accéder aux conditions matérielles nécessaires à leur épanouissement.
À travers Haïti : la dignité mise à mal !, Fritz Alphonse Jean propose ainsi une lecture des difficultés haïtiennes dans laquelle les blocages institutionnels, les inégalités économiques et les fractures sociales apparaissent étroitement liés à la persistance de rapports historiques de domination. Son étude invite à considérer que la transformation de l’État et de l’économie ne saurait être dissociée d’une interrogation sur les mentalités, les hiérarchies sociales et les mécanismes de production du consentement.
En définitive, la question qui traverse son nouvel ouvrage est celle de la possibilité, pour une société façonnée par des siècles de différenciation et de dépendance, de reconstruire les fondements de son autonomie collective. Au-delà du diagnostic critique, l’auteur place au centre de sa démarche la recherche d’un environnement social et économique dans lequel la création de richesses, l’exercice des responsabilités publiques et la reconnaissance de la dignité humaine pourraient contribuer à l’émergence d’une société haïtienne moins inégalitaire.
L’ouvrage se présente, dans cette perspective, comme une contribution au débat sur les fondements historiques de la crise haïtienne et sur les conditions intellectuelles, institutionnelles et économiques de son dépassement. Il pose une interrogation fondamentale : comment reconstruire une société capable de produire ses propres choix collectifs lorsque les mécanismes de domination ont progressivement pénétré jusqu’aux représentations que ses citoyens se font d’eux-mêmes ?

