Par Francklyn B. Geffrard,
PORT-AU-PRINCE, mardi 25 août 2026 (RHINEWS)– Le massacre perpétré dans la nuit du 23 au 24 août 2026 à Kenscoff marque une nouvelle étape dans la descente aux enfers sécuritaire d’Haïti. Au moins 47 personnes ont été tuées et 22 autres blessées, selon une estimation communiquée par les Nations unies, tandis que le bilan pourrait encore évoluer. Des maisons ont été incendiées et des habitants contraints de fuir.
Face à ce carnage, le gouvernement haïtien a réagi rapidement. Dans un communiqué publié le 24 août, il a exprimé sa compassion aux familles des victimes, annoncé la mise en alerte maximale des forces de sécurité et affirmé que des renforts étaient déployés à Kenscoff. « L’autorité du Gouvernement sera rétablie, sans faiblesse et sans délai, sur l’ensemble du territoire de Kenscoff », a-t-il déclaré, promettant de poursuivre et de neutraliser les responsables de l’attaque.
Il faut relever cette rapidité de réaction. Sans doute est-ce l’une des réactions publiques les plus rapides de ce gouvernement face à un massacre d’une telle ampleur. Il serait injuste de ne pas le reconnaître. Mais il serait tout aussi injuste envers les victimes et la population de transformer cette réaction en victoire politique. Un communiqué n’est pas encore une opération réussie. Une promesse de renforts n’est pas encore la sécurisation d’un territoire. Une déclaration de fermeté n’est pas encore la restauration de l’autorité de l’État. C’est précisément là que commence le véritable débat.
Le gouvernement affirme que « Kenscoff ne sera pas abandonnée » et que « la République vaincra ». Ces paroles peuvent être nécessaires dans un moment où une population traumatisée attend de l’État un signe de présence et de détermination. Mais elles seront jugées non pas à la force des mots, mais à la réalité des jours et des semaines qui suivront. Les habitants de Kenscoff ne demandent pas seulement que l’État leur dise qu’il est debout. Ils veulent pouvoir dormir sans craindre une nouvelle attaque, circuler sans être pris pour cible, travailler leurs terres, envoyer leurs enfants à l’école et vivre dans leurs maisons sans avoir à préparer chaque soir une éventuelle fuite.
La question fondamentale est donc brutale, mais incontournable : la communication politique suffit-elle à neutraliser les groupes armés qui disposent d’armes, de munitions, de réseaux, de moyens financiers et d’une capacité réelle de nuisance ? La réponse est évidemment non.
La communication est un instrument de gouvernement. Elle permet d’informer la population, de fixer une position officielle, de rassurer et de rendre compte des décisions prises. Mais elle ne peut pas remplacer la police, le renseignement, la justice, le contrôle territorial, la surveillance des frontières, le contrôle des ports et la lutte contre les trafics. La sécurité ne se décrète pas. Elle se construit, elle s’organise et elle se mesure aux résultats obtenus sur le terrain.
Depuis des années, Haïti assiste à une inversion dangereuse du rapport entre la parole de l’État et la violence des groupes armés. Le pouvoir parle lorsque les gangs agissent. Le gouvernement annonce lorsqu’ils attaquent. Les autorités condamnent après les massacres tandis que les criminels, eux, choisissent le lieu, l’heure et les moyens de leurs offensives.
À Kenscoff, cette réalité a pris une nouvelle dimension. La commune avait déjà connu plusieurs attaques armées depuis 2025, avec des morts, des incendies, des enlèvements et des déplacements de population. L’attaque du 24 août n’est donc pas un événement totalement imprévisible. Elle intervient dans une zone qui avait déjà été confrontée à une série d’incursions meurtrières.
C’est précisément ce qui rend la tragédie encore plus préoccupante. Une attaque peut être difficile à prévoir. Une attaque répétée dans une zone déjà identifiée comme vulnérable ne peut pas être considérée de la même manière.
Il faut alors poser une question que les autorités doivent accepter d’entendre : qu’est-ce qui n’a pas fonctionné avant le massacre de Kenscoff ?
Pourquoi une population déjà exposée à des attaques répétées n’a-t-elle pas bénéficié d’une protection suffisante ? Pourquoi les auteurs présumés ont-ils pu pénétrer dans la commune, tuer, incendier et repartir ? Pourquoi l’État n’a-t-il pas réussi à empêcher que cette nouvelle attaque se produise ?
Ces questions ne constituent pas une condamnation automatique de l’ensemble des forces de sécurité. Elles constituent une exigence élémentaire de reddition de comptes. Lorsqu’un massacre survient, l’État doit rechercher non seulement les responsables directs, mais aussi comprendre les failles qui ont permis à l’attaque de se produire.
Car les groupes armés ne sont pas des phénomènes météorologiques contre lesquels il faudrait simplement attendre. Ils disposent d’hommes, d’armes, de munitions, de réseaux et de ressources. Leur puissance n’est donc pas spontanée. Elle repose sur des circuits d’approvisionnement qu’il faut identifier et démanteler.
D’où une autre question, tout aussi fondamentale : qui alimente le robinet des armes qui font couler le sang des Haïtiens ?
Depuis des années, les armes et les munitions continuent d’entrer dans le pays malgré les contrôles annoncés, les opérations de saisie et les engagements internationaux. Le problème ne peut donc pas être traité uniquement au niveau du combattant armé qui apparaît dans une rue ou dans un quartier. Il faut s’intéresser à toute la chaîne : fournisseurs, intermédiaires, financiers, transporteurs, réseaux de contrebande, ports, frontières et éventuelles complicités.
Chaque arme qui arrive entre les mains d’un groupe criminel possède une histoire. Elle a été fabriquée quelque part, achetée, transportée, financée et introduite sur le territoire. Chaque munition tirée contre un civil est donc aussi le produit d’un système qu’il faut démanteler.
Tant que ce système demeure largement opérationnel, les opérations ponctuelles contre les gangs risquent de produire des effets limités. On peut arrêter certains hommes, récupérer certaines armes et reprendre temporairement certains espaces. Mais si les réseaux d’approvisionnement continuent de fonctionner, les armes reviendront. Il faut donc fermer le robinet. Mais qui le fera ?
C’est ici que la responsabilité de l’État devient centrale. Contrôler les frontières, sécuriser les ports, renforcer les capacités douanières, développer le renseignement, suivre les flux financiers et coopérer avec les pays d’origine et de transit des armes ne sont pas des tâches secondaires. Elles constituent une partie essentielle de toute politique sérieuse de sécurité nationale. Or, le problème haïtien ne se limite pas aux armes. Il réside également dans l’impunité.
Selon Pierre Espérance, directeur exécutif du Réseau national de défense des droits humains, le RNDDH a documenté plus de 60 massacres perpétrés par des gangs depuis 2018 et aucune condamnation n’a été prononcée pour ces atrocités, selon une analyse publiée en juillet 2026.
Plus de soixante massacres ont été perpétrés en Haïti en moins de dix ans, selon le RNDDH. Ce chiffre devrait suffire à provoquer un électrochoc national.
Car derrière chaque massacre, il y a des noms, des familles, des enfants, des maisons abandonnées, des survivants traumatisés et des communautés détruites. Le problème n’est donc pas simplement statistique. Il est institutionnel, judiciaire, politique et moral.
Comment un pays peut-il continuer à fonctionner normalement lorsqu’une succession de massacres demeure sans réponse judiciaire à la hauteur de leur gravité ?
Comment les familles des victimes peuvent-elles croire en l’État lorsque les crimes les plus graves semblent souvent se perdre dans les méandres de la justice ?
Comment demander aux citoyens de respecter la loi lorsque ceux qui disposent des armes peuvent donner l’impression de se situer au-dessus de celle-ci ?
Il existe ici un paradoxe particulièrement cruel. Pendant que des groupes armés peuvent commettre des atrocités de masse sans être condamnés, le système carcéral haïtien reste rempli de personnes placées en détention provisoire pendant de longues périodes sans jugement. La question n’est pas de minimiser les infractions dont ces détenus sont accusés, ni de considérer qu’un vol est insignifiant. Elle est de dénoncer une justice qui donne parfois l’impression d’être plus rapide à enfermer les faibles qu’à juger les crimes qui bouleversent une nation.
La justice ne peut pas être une variable secondaire de la sécurité. Elle en est l’un des piliers.
Une police qui arrête sans justice capable de juger ne peut pas produire durablement la sécurité. Une justice qui enquête sans capacité de protéger les magistrats, les témoins et les victimes ne peut pas fonctionner correctement. Et un État qui ne parvient pas à faire exécuter les décisions de justice laisse nécessairement prospérer l’idée que la violence finit toujours par payer.
C’est pourquoi la réponse à Kenscoff doit comporter une dimension judiciaire aussi forte que la dimension policière.
Les auteurs présumés doivent être recherchés, les preuves recueillies, les responsabilités établies et les procédures conduites dans le respect du droit. Les victimes doivent être entendues. Les familles doivent connaître la vérité. Et lorsque la culpabilité est établie par un tribunal indépendant, les responsables doivent être condamnés.
Il faut cependant éviter un raccourci dangereux : le fait qu’un groupe armé revendique une attaque ou qu’un individu soit publiquement présenté comme responsable ne suffit pas, à lui seul, à établir juridiquement sa culpabilité. L’État de droit exige des enquêtes, des preuves et des procès équitables. C’est précisément parce que les criminels doivent être punis qu’il faut une justice suffisamment solide pour que leurs condamnations résistent au droit.
Le cas de La Saline illustre tragiquement cette difficulté. Le massacre de novembre 2018 a fait au moins 70 morts selon les travaux cités par le RNDDH. Des années après, le dossier demeure un symbole de la lenteur et de l’impunité entourant les violences de masse.
Si l’État peine à rendre justice dans les affaires les plus emblématiques, pourquoi les auteurs d’un nouveau massacre devraient-ils craindre réellement d’être poursuivis ? Voilà la question que la ville de Kenscoff pose aujourd’hui à toute la République.
Elle la pose également au gouvernement qui, dans son communiqué, promet que les criminels « n’obtiendront ni trêve, ni refuge, ni impunité ». Cette phrase engage désormais davantage que la communication du pouvoir. Elle engage sa crédibilité.
Car l’impunité ne se combat pas par une formule. Elle se combat par des arrestations légales, des enquêtes sérieuses, des poursuites, des procès et des condamnations.
Il serait donc injuste de demander au gouvernement de résoudre en quelques heures une crise sécuritaire construite pendant des années. Mais il serait tout aussi injuste de demander à la population de se satisfaire de déclarations alors que les massacres continuent.
Le pouvoir doit être jugé sur sa capacité à produire des résultats, pas sur son aptitude à rédiger des communiqués.
Cette exigence est d’autant plus importante que le gouvernement affirme vouloir conduire le pays vers des élections générales en décembre 2026. Le Conseil électoral provisoire a fixé au 13 décembre le premier tour des élections présidentielle et législatives ainsi que la consultation prévue sur les changements constitutionnels.)
Or, la sécurité constitue précisément l’une des conditions essentielles de la tenue du scrutin. Le calendrier électoral publié par le CEP avait déjà souligné la nécessité d’un climat sécuritaire permettant à l’institution électorale d’accéder aux communes et aux centres de vote. Le document relevait notamment que plusieurs communes de l’Ouest, de l’Artibonite, du Centre et du Nord-Ouest étaient sous le contrôle de groupes armés.
Le massacre de Kenscoff vient donc rappeler une évidence : on ne peut pas organiser une élection crédible dans un pays où la sécurité des citoyens n’est pas garantie.
L’enjeu n’est pas seulement de réussir à installer des bureaux de vote. Il est de garantir que les électeurs puissent s’y rendre librement, que les candidats puissent faire campagne, que les agents électoraux puissent travailler, que les bulletins puissent circuler et que les résultats puissent être collectés sans pression armée.
Une élection qui exclurait de fait les populations vivant dans les zones contrôlées ou menacées par les gangs ne pourrait pas facilement être présentée comme pleinement représentative.
La question de la participation est déjà préoccupante. Le processus d’inscription électorale a commencé à Port-au-Prince en juillet, mais dans un contexte où la violence contraint une partie considérable de la population à vivre dans la peur ou le déplacement. Une aide de trois millions de dollars du Japon et de l’Organisation des États américains a récemment été annoncée pour soutenir l’enregistrement des électeurs, notamment parce que 1,5 million de personnes ont été déplacées par les violences et que beaucoup ont perdu leurs documents d’identité. )
Comment restaurer la confiance dans un processus électoral qui commence timidement dans un pays où une partie de la population ne sait même pas si elle pourra rester chez elle jusqu’au jour du vote ?
Il faut prendre au sérieux ce désintérêt apparent. Il ne traduit pas nécessairement un rejet de la démocratie. Il peut aussi être le produit d’une profonde fatigue collective. Après des années de crises politiques, de transitions, de violences, de déplacements et de promesses non tenues, beaucoup de citoyens peuvent légitimement se demander ce que leur apportera une nouvelle élection si leur sécurité quotidienne demeure menacée.
La confiance ne se décrète pas davantage que la sécurité. Elle se construit.
Pour que les Haïtiens croient à nouveau aux élections, il faut leur donner des raisons concrètes d’y croire. Il faut garantir leur sécurité, permettre l’identification des électeurs, faciliter l’accès aux bureaux de vote, protéger les candidats et les observateurs et assurer la transparence du processus. Il faut surtout que les citoyens aient le sentiment que leur bulletin de vote peut produire un changement réel.
Une élection organisée sous la menace des armes risque de reproduire les rapports de force que les urnes sont précisément censées remplacer.
C’est pourquoi Kenscoff ne concerne pas seulement Kenscoff. Le massacre touche directement la question de la transition politique et de l’avenir institutionnel du pays.
Le gouvernement peut donc difficilement demander à la population de croire simultanément à sa capacité d’organiser des élections et accepter comme une fatalité l’expansion continue des groupes armés.
Les deux ambitions sont liées. Il faut sécuriser le territoire pour permettre aux citoyens de voter. Mais il faut aussi redonner aux citoyens confiance dans les institutions pour qu’ils aient envie de voter.
Or, cette confiance ne pourra être restaurée si les massacres deviennent une routine nationale.
On ne peut pas continuer de massacre en massacre.
On ne peut pas continuer à compter les cadavres comme on compterait les dégâts après une catastrophe naturelle.
On ne peut pas accepter que des régions entières de l’Ouest, du Centre ou de l’Artibonite deviennent des espaces où la vie humaine dépend du bon vouloir de groupes armés.
On ne peut pas demander à une population terrorisée de croire que tout va bien parce qu’un communiqué affirme que « la République vaincra ».
La République ne vaincra que lorsqu’elle sera effectivement capable de protéger ses citoyens.
Elle vaincra lorsque l’État pourra empêcher une attaque plutôt que simplement la condamner après coup.
Elle vaincra lorsque les armes seront saisies avant d’être utilisées contre des civils.
Elle vaincra lorsque les commanditaires et les exécutants des massacres seront identifiés et jugés.
Elle vaincra lorsque les victimes pourront obtenir justice.
Elle vaincra lorsque les citoyens pourront circuler librement sur leur propre territoire.
Elle vaincra enfin lorsque le pouvoir politique n’aura plus besoin de convaincre la population que l’État est présent, parce que cette présence sera devenue visible dans la vie quotidienne.
La réaction rapide du gouvernement à Kenscoff doit donc être considérée comme un premier pas, pas comme un aboutissement. Il faut donner acte au pouvoir de cette célérité sans lui attribuer des résultats qui ne sont pas encore démontrés. Les autorités ont annoncé des renforts et promis de rétablir l’autorité de l’État. Il leur appartient désormais de transformer ces annonces en faits vérifiables.
La population attend de voir ce que signifient concrètement les mots « alerte maximale », « renforts », « poursuivre », « neutraliser » et « rétablir l’autorité ». Elle attend surtout que le prochain massacre ne soit pas annoncé dans un nouveau communiqué.
Car le vrai test du communiqué de Kenscoff ne sera pas le nombre de réactions politiques qu’il suscitera. Ce sera la capacité de l’État à empêcher que le nom de Kenscoff rejoigne la longue liste des lieux où des civils ont été massacrés sans que leurs bourreaux ne rendent véritablement compte de leurs actes.
Plus de soixante massacres recensés depuis 2018 devraient suffire à comprendre que le pays ne souffre plus d’une succession d’accidents sécuritaires. Il souffre d’une crise structurelle de l’autorité, de la justice et de la protection des citoyens.
Le temps est donc venu de sortir de la logique du communiqué postérieur au massacre pour entrer dans celle de la prévention, de l’action et de la reddition de comptes.
La question n’est plus de savoir si le gouvernement sait parler. Elle est donc de savoir s’il peut agir assez efficacement pour que les gangs cessent de parler avec leurs armes.
Et la question ultime est encore plus simple : qui fermera enfin le robinet ?
Parce qu’Haïti ne peut plus attendre le prochain massacre pour vérifier si l’État tient parole. Le pays a assez compté ses morts. Il est temps de compter les résultats.

