Haïti : 484 morts recensés dans la zone métropolitaine de Port-au-Prince au premier trimestre 2026, dont 172 liés à des frappes de drones…

Jimmy Cherizier ''Barbecue,'' chef du G-9 an Fanmi e Alye

PORT-AU-PRINCE, dimanche 10 mai 2026 (RHINEWS)– La Commission épiscopale nationale Justice et Paix de l’archidiocèse de Port-au-Prince a recensé au moins 484 victimes de violences dans la zone métropolitaine de la capitale haïtienne entre janvier et mars 2026, dans un rapport qui dénonce une « spirale de violence » alimentée par les gangs armés, les opérations policières, l’impunité et les connexions entre groupes criminels et sphère politique.

Le rapport, intitulé « Violence dans la zone métropolitaine de Port-au-Prince », a été publié par la Commission épiscopale Justice et Paix (CE-JILAP). L’organisation affirme que la violence ne diminue pas malgré l’intensification des opérations sécuritaires et l’utilisation de drones explosifs dans la lutte contre les groupes armés.

Selon les données compilées par la commission, 147 personnes ont été tuées en janvier, 152 en février et 185 en mars, portant le bilan du premier trimestre de 2026 à 484 morts. Parmi ces victimes, la majorité n’a pas pu être identifiée : 143 victimes non identifiées ont été recensées en janvier, 125 en février et 168 en mars. Le rapport fait également état de 39 femmes tuées et de huit enfants victimes durant cette période.

Les décès par balles ont fortement augmenté au cours du trimestre. En janvier, 35 personnes ont été tuées par arme à feu, dont huit par des tirs attribués à la police ou à des agents de sécurité et 23 lors d’affrontements avec la police. En février, 92 décès par balles ont été enregistrés, dont 30 imputés directement aux forces de l’ordre et 45 à des échanges de tirs avec la police. En mars, le nombre de morts par balles a atteint 139, parmi lesquels 90 victimes auraient été tuées par des tirs policiers.

Le recours aux drones kamikazes constitue l’un des aspects les plus controversés du rapport. La commission affirme avoir recensé 84 morts causés par des frappes de drones en janvier, 55 en février et 33 en mars, soit un total de 172 victimes en trois mois.

La CE-JILAP remet en question la légitimité et les conséquences de cette stratégie militaire. « Les drones sont des armes de guerre », écrit l’organisation, qui estime qu’ils frappent « sans distinction » et que les autorités « ne peuvent pas prétendre que tout le monde qui habite une zone de guerre est un bandit ».

Le document décrit plusieurs épisodes meurtriers liés à ces opérations. Le 1er janvier 2026, vingt jeunes hommes ont été tués lors de frappes de drones dans plusieurs rues du centre-ville de Port-au-Prince, notamment rue Dessalines, rue Docteur Aubry, rue Macajoux et rue Tiremasse. Selon des témoins cités dans le rapport, un seul des morts, surnommé « Ti Rasta », aurait été identifié comme membre du gang « Krache Dife », tandis que les autres pourraient avoir été des victimes collatérales.

Le lendemain, quinze autres jeunes hommes présentés comme des présumés bandits ont été tués dans des frappes de drones à Fort Saint-Clair, toujours selon le rapport.

La commission documente également plusieurs cas de civils tués lors d’opérations policières. Le 1er janvier à Delmas 40-A, un chauffeur de camion et une jeune femme qui l’accompagnait ont été abattus par un policier après que le camion eut endommagé un câble électrique alimentant le commerce de l’agent, selon les informations recueillies par l’organisation.

Dans son analyse, la CE-JILAP affirme que le pays demeure pris dans une dynamique de violence généralisée. « La conclusion qui s’impose est claire : le pays se trouve dans une spirale de violence, comme un escalier, et on ne voit pas comment sortir de cette route », indique le rapport.

L’organisation soutient que les gangs déplacent progressivement leurs zones d’opération vers l’Artibonite et certaines régions du département de l’Ouest, tandis que les opérations policières dans la capitale provoquent un nombre croissant de victimes civiles. Elle souligne également que le nombre de déplacés internes ne diminue pas et qu’aucun chef de gang important n’a encore été arrêté ou jugé publiquement malgré l’ampleur des violences.

La commission évoque aussi des liens présumés entre acteurs politiques et chefs de gangs. Elle affirme que plusieurs responsables politiques ayant enregistré leurs partis pour les prochaines élections entretiendraient des relations avec des groupes armés. Le rapport précise que le Conseil électoral provisoire a reçu les dossiers de 320 partis politiques souhaitant participer aux futurs scrutins.

« Parmi les politiciens qui ont fait enregistrer leur parti, il semblerait que plusieurs entretiennent des liens avec des chefs de gang », écrit la commission, ajoutant que certains partis auraient même demandé que la coalition armée « Viv Ansanm » soit intégrée à l’accord de transition.

Le rapport souligne par ailleurs la détérioration continue de la sécurité dans plusieurs zones de la région métropolitaine. En mars, les gangs étaient décrits comme « très actifs » dans la Plaine du Cul-de-Sac et à Kenscoff. Le 15 mars, un groupe armé a attaqué la résidence de Marvel Dandin, directeur de Radio Télé Kiskeya.

La commission rapporte également une reprise des kidnappings à Delmas en février, avec plus de dix cas enregistrés en deux semaines dans les secteurs de Delmas 19, 31, 32, 33 et 75. Selon l’organisation, l’analyse des appels téléphoniques des ravisseurs a permis à la police d’identifier certains complices, entraînant ensuite une diminution des cas signalés.

Le document revient aussi sur plusieurs développements politiques majeurs durant le trimestre. Il évoque notamment les débats autour de l’avenir du Conseil présidentiel de transition ainsi qu’une tentative de certains membres du CPT de renverser le Premier ministre Alix Fils-Aimé le 21 janvier. La commission indique ensuite que le 7 février, le CPT a quitté le pouvoir, laissant « tous les pouvoirs de l’État » entre les mains du chef du gouvernement.

La CE-JILAP critique également la dépendance croissante du pays vis-à-vis des interventions étrangères et de la privatisation de certains services sécuritaires. Elle mentionne qu’une force kenyane devait quitter Haïti le 1er avril pour être remplacée par une autre force internationale chargée de lutter contre les gangs.

Dans son analyse de fond, la commission estime que la violence actuelle est enracinée dans des structures politiques, économiques et sociales profondes. Elle accuse les gangs de contrôler des territoires, de pratiquer l’extorsion contre les particuliers et les entreprises, de participer au trafic d’armes et de drogue et de bénéficier de connexions avec des secteurs politiques et économiques.

Le rapport décrit des conséquences humanitaires « catastrophiques », évoquant les déplacements massifs de population, les assassinats, les enlèvements contre rançon, la destruction du système de santé, des écoles et des infrastructures publiques et privées ainsi qu’un traumatisme collectif durable. « Le peuple haïtien qui subit, qui est victime, qui est déplacé, n’est pas le violent », affirme la commission.

L’organisation rappelle également qu’il est extrêmement difficile d’obtenir des chiffres précis sur le nombre réel de victimes. Elle cite des estimations des Nations unies faisant état d’environ 8 000 victimes dans l’ensemble du pays en 2025.

Dans ses recommandations, la CE-JILAP appelle les autorités haïtiennes à arrêter les chefs de gangs, à poursuivre leurs complices financiers et politiques et à créer des programmes de réinsertion pour les jeunes souhaitant quitter les groupes armés. Elle réclame également des mécanismes de réparation et de prise en charge psychologique des victimes, ainsi que l’exclusion des individus liés aux gangs des processus électoraux.

« L’État avec toutes les forces morales du pays doit s’engager pour promouvoir la non-violence active », écrit encore la commission, qui appelle à une éducation fondée sur « la tolérance, la justice et la vérité ».

Le rapport conclut que « la violence est un produit de l’action humaine » et qu’« il appartient aux humains d’en finir ».