Par Francklyn B. Geffrard,
PORT-AU-PRINCE, vendredi 24 avril 2026 (RHINEWS)- Il fut un temps où Haïti disposait encore d’un appareil agro-industriel capable d’articuler production agricole et transformation industrielle, notamment autour de la filière sucrière. Les usines de la Haitian American Sugar Company (HASCO), de Darbonne à Léogâne, de la Centrale Dessalines dans le Sud et de Welsh au Cap-Haïtien s’inscrivaient dans une économie où la canne à sucre n’était pas seulement une culture vivrière, mais un pilier productif structurant des territoires, des emplois et des chaînes logistiques locales.
La HASCO, à elle seule, employait environ 3 500 travailleurs permanents et jusqu’à 30 000 à 40 000 planteurs contractuels, faisant vivre indirectement des dizaines de milliers de familles rurales avant sa fermeture en 1987, officiellement attribuée à la contrebande de sucre dominicain et à l’effondrement de la compétitivité locale. À cette date, elle constituait encore le deuxième employeur industriel du pays. Les autres unités, notamment Darbonne, conçue comme une grande usine d’État dans les années 1980 avec une capacité théorique de plusieurs milliers de tonnes de canne par jour, n’ont jamais atteint leur plein régime opérationnel en raison de déficits structurels d’investissement, de gouvernance et d’approvisionnement agricole.
Les données historiques convergent sur un point central : l’effondrement du secteur sucrier haïtien ne résulte pas d’un facteur unique, mais d’une combinaison de déséquilibres institutionnels, économiques et politiques. Les analyses de la Banque mondiale sur l’agriculture caribéenne montrent que la région a été exposée à une contraction des exportations traditionnelles comme le sucre, la banane ou le cacao, sous l’effet de la concurrence internationale et de la volatilité des prix mondiaux, entraînant stagnation des revenus ruraux et hausse de la pauvreté structurelle dans plusieurs pays agricoles, dont Haïti (World Bank). Dans le cas haïtien, cette vulnérabilité a été amplifiée par la faiblesse chronique des infrastructures agricoles, des systèmes d’irrigation et des dispositifs de financement rural.
Une étude économique de référence publiée dans le Journal of Economic History par Craig Palsson montre que l’un des facteurs déterminants du déclin de la production sucrière haïtienne réside dans les coûts de transaction élevés liés à la fragmentation foncière post-indépendance. La distribution des terres après la révolution, combinée aux règles d’héritage fragmentant les parcelles entre héritiers successifs, ainsi qu’à l’interdiction prolongée de la propriété foncière étrangère, ont rendu extrêmement difficile la reconstitution de grandes unités agricoles nécessaires à une production sucrière compétitive (Cambridge University Press & Assessment). Cette contrainte structurelle explique en partie pourquoi Haïti n’a pas pu s’aligner sur ses voisins caribéens, où des systèmes de plantations intégrées ont été maintenus ou modernisés.
En 1954 déjà, la Banque mondiale soulignait que l’économie haïtienne reposait essentiellement sur une agriculture peu capitalisée, dominée par de petites exploitations, avec une faible productivité et un déficit chronique de transformation industrielle locale (HaitiDocs). Cette structure, restée largement inchangée, a limité la capacité du pays à absorber les chocs externes et à maintenir des industries agroalimentaires compétitives.
La fermeture progressive des usines sucrières dans les années 1980 et 1990 a produit des effets en cascade. Les zones rurales, autrefois intégrées à une économie de plantation, ont été privées de débouchés structurés pour la canne à sucre. Privés d’acheteurs industriels et d’encadrement technique, les planteurs se sont retrouvés sans revenus stables, dans un contexte d’absence quasi totale de politiques publiques de reconversion agricole. Cette rupture a déclenché un exode massif vers les centres urbains, notamment Port-au-Prince, déjà incapables d’absorber une croissance démographique rapide, ainsi qu’une migration internationale vers la République dominicaine, les États-Unis et d’autres destinations.
La Banque mondiale note par ailleurs que l’agriculture haïtienne demeure l’un des secteurs les plus vulnérables de la Caraïbe, exposé aux chocs climatiques, aux pertes de production liées aux ouragans et à l’absence de mécanismes d’assurance adaptés, entraînant des pertes économiques récurrentes pour les producteurs et une stagnation des revenus ruraux (World Bank). Dans ce contexte, l’effondrement des filières industrielles comme le sucre a aggravé la précarité structurelle du monde rural.
Les conséquences spatiales de cette désintégration sont visibles dans la transformation du territoire national. Les terres agricoles abandonnées ou sous-exploitées ont progressivement été converties en zones d’urbanisation informelle, souvent sans planification, sans infrastructure et sans régulation foncière. Ce phénomène, documenté dans plusieurs rapports de développement, traduit une rupture profonde entre économie productive et organisation territoriale.
Le basculement vers une économie d’importation, particulièrement visible dans le secteur du sucre, s’est installé progressivement à partir de la fin du XXe siècle, lorsque la production nationale est devenue structurellement non compétitive face aux produits importés, notamment en provenance de la République dominicaine et des États-Unis. Les coûts de production locaux, parfois estimés jusqu’à trois fois supérieurs aux prix internationaux dans les années 1980, ont accéléré la fermeture des dernières unités industrielles encore opérationnelles.
La question de savoir qui a bénéficié de cette transformation dépasse le cadre strictement économique. Elle renvoie à la recomposition des circuits commerciaux, à la montée en puissance des réseaux d’importation et à la marginalisation progressive des filières productives locales. Le FMI et la Banque interaméricaine de développement (BID) ont à plusieurs reprises souligné la dépendance structurelle d’Haïti aux importations alimentaires et industrielles, conséquence directe de la faible diversification productive et de la désindustrialisation progressive du pays.
Dans ce contexte, la situation des planteurs constitue l’un des angles morts les plus critiques. Sans encadrement technique, sans crédit agricole, sans marché structuré et sans politique de soutien à la production, des dizaines de milliers de familles rurales ont été contraintes d’abandonner la canne à sucre. Cette désarticulation a accéléré la migration interne et externe, transformant une main-d’œuvre agricole spécialisée en main-d’œuvre urbaine précaire ou en diaspora économique.
La question centrale n’est donc pas uniquement celle de la fermeture des usines sucrières, mais celle de la disparition d’un modèle productif sans alternative nationale cohérente. Les données convergent vers un constat partagé par les institutions internationales : sans reconstruction des chaînes de valeur agricoles, sans réforme foncière, sans investissement massif dans les infrastructures rurales et sans politique industrielle assumée, la dépendance structurelle d’Haïti aux importations continuera de s’approfondir.
Repenser la filière sucrière aujourd’hui ne peut se limiter à une nostalgie industrielle. Cela implique une transformation systémique : modernisation agricole, intégration verticale entre production et transformation, diversification des usages de la canne (sucre, rhum, énergie biomasse), sécurisation foncière, crédit rural et protection stratégique temporaire des filières locales. C’est à ce prix seulement que l’on peut envisager de reconstruire un tissu productif capable de retenir les populations rurales, de freiner l’exode et de restaurer un minimum de souveraineté économique.
L’histoire des usines sucrières haïtiennes n’est pas seulement celle d’un secteur disparu. Elle est celle d’un pays qui a progressivement perdu la capacité de transformer ce qu’il produit, puis de produire ce qu’il consomme. Une trajectoire que les données économiques, les rapports internationaux et les réalités sociales convergent à qualifier de désindustrialisation structurelle.

