PORT-AU-PRINCE, vendredi 15 août 2025 (RHINEWS) –Une source proche du dossier indique que des opérations bancaires massives, jugées « atypiques et préoccupantes », ont été repérées sur dix comptes liés à Prophane Victor, ancien député à la Chambre basse entre 2016 et 2020.
L’enquête a permis de recenser dix comptes répartis dans quatre institutions financières haïtiennes, poursuit la source. Neuf de ces comptes sont détenus directement par l’ancien parlementaire, tandis qu’un dixième est enregistré dans les livres de la Banque Populaire Haïtienne (BPH) au nom de l’entreprise individuelle Plastic Manufacturing of Haïti(PLASMAH), dont le propriétaire légal est Frantz Bastien.
Selon la source, un document-clé a retenu l’attention des enquêteurs : une procuration en date du 19 mars 2019 adressée à la BPH, par laquelle Prophane Victor devient cosignataire et copropriétaire du compte de PLASMAH. Cette modification, qui lui confère les mêmes prérogatives de gestion que le propriétaire initial, coïncide avec le début d’une série de mouvements financiers d’ampleur inhabituelle. Entre février et novembre 2019, le compte PLASMAH enregistre des dépôts cumulés atteignant 19 336 328 gourdes, immédiatement suivis de retraits quasi équivalents, totalisant 19 336 320 gourdes. Ces retraits sont effectués de façon rapprochée, par tranches, et leur destination finale demeure inconnue.
La source précise qu’aucune justification économique crédible ni identification des bénéficiaires ultimes de ces montants n’a pu être apportée. Plusieurs des opérations sont libellées achat us ou achat de devise, mais sans précision sur la nature exacte de la conversion, ni indication sur le mode de retrait, qu’il s’agisse d’espèces ou de virements. L’analyse des relevés met également en évidence des retraits opérés par chèques ou via des débits mémos présentant un format uniforme, exécutés sur de très courtes périodes. Les enquêteurs notent que la chronologie de ces flux coïncide avec la dernière année du mandat parlementaire de Prophane Victor en 2019 et qu’ils cessent brusquement à la fin de ce mandat. Depuis, aucun mouvement n’a été enregistré sur ce compte.
Parallèlement, l’enquête s’est penchée sur une autre entité mentionnée à plusieurs reprises par l’ancien député dans ses fiches client bancaires : EAU CELISE ou Usine EAU CELISE. Présentée comme l’une de ses activités économiques, cette structure apparaît dans les déclarations faites aux banques commerciales, mais aucune trace officielle de son existence légale n’a été trouvée. Selon la source, aucun document statutaire, certificat d’enregistrement ou justificatif fiscal n’a été produit pour prouver son immatriculation. En l’absence de ces pièces, EAU CELISE apparaît comme une société fantôme sur le plan administratif, bien qu’elle soit utilisée comme référence dans les relations bancaires de Prophane Victor.
Les éléments examinés montrent un schéma financier que la source qualifie « d’inhabituel et potentiellement illicite », marqué par un manque total de traçabilité. Ni les documents fournis par les banques, ni les explications obtenues ne permettent de déterminer si les opérations correspondaient à des transactions en espèces, à des virements vers l’étranger ou à d’autres formes de transfert. Le caractère répétitif, uniforme et concentré dans le temps des mouvements laisse penser à un mécanisme structuré permettant le transit rapide de montants importants sur une courte période.
Ces informations, jugées sensibles, devraient être transmises aux autorités judiciaires compétentes, qui devront déterminer si les flux financiers mis en évidence et l’utilisation d’entités non documentées constituent des violations de la législation haïtienne, notamment en matière de blanchiment de capitaux et de financement du terrorisme. La source proche du dossier souligne que « la simultanéité entre les transactions massives, l’année électorale et la fin du mandat, combinée à l’absence totale de justification des mouvements de fonds, soulève de sérieuses interrogations ».
Élu de Petite-Rivière de l’Artibonite de 2016 à 2020, Profane Victor a été arrêté le 12 janvier 2025 à son domicile du quartier Vivy Mitchell, à Pétion-Ville, par des agents de la Direction Centrale de la Police Judiciaire (DCPJ). L’opération s’est accompagnée d’une perquisition.
L’ex-parlementaire est visé par de lourdes accusations officieuses. Un ancien chef de gang l’accuse d’avoir collaboré avec des membres armés du groupe “Gran Grif,” actif dans la localité de Savien, pour assurer sa victoire électorale en 2016. Un rapport onusien affirme que cette stratégie a contribué à la formation et à l’essor de Gran Grif, devenu l’un des gangs les plus puissants de l’Artibonite.
Les tensions auraient éclaté en 2020 entre Victor et Gran Grif à la suite de promesses électorales non tenues. Des sources locales avancent qu’il aurait ensuite offert un soutien logistique et financier à des gangs rivaux, alimentant les rivalités armées dans la région. Ces accusations sont renforcées par des rapports mentionnant son implication présumée dans l’armement illégal et le trafic d’armes.
À l’international, plusieurs sanctions sont venues alourdir son profil judiciaire. Le Canada, en juin 2023, puis les États-Unis, via l’Office of Foreign Assets Control (OFAC) en septembre 2024, lui ont imposé un gel de ses avoirs et une interdiction d’entrée sur leur territoire pour soutien à des gangs auteurs de graves violations des droits humains. Le Conseil de sécurité de l’ONU l’a inscrit sur sa liste de sanctions le 27 septembre 2024, pour soutien aux gangs armés, trafic d’armes, détournement de fonds publics, usage de la violence à des fins politiques et maintien de l’impunité grâce à son statut de parlementaire.
Ces éléments s’inscrivent dans un climat sécuritaire marqué par de graves exactions, notamment le massacre de Pont-Sondé en octobre 2024, attribué au gang Gran Grif et ayant causé plusieurs dizaines de morts. Bien qu’aucune preuve judiciaire définitive ne l’implique directement, plusieurs observateurs y voient une conséquence directe des alliances politiques et criminelles tissées au fil des années dans l’Artibonite.
À ce jour, Prophane Victor demeure en détention en Haïti, dans l’attente d’un éventuel procès.

