Des gangs haïtiens prospèrent grâce au trafic opaque d’anguilles juvéniles…

Une anguille (image d’illustration)…

Par Amélie Bottollier-Depois

PORT-AU-PRINCE, mardi 18 novembre 2025- Les gangs en Haïti tirent profit d’un commerce extrêmement lucratif d’anguilles juvéniles, capturées dans les rivières et estuaires d’un pays ravagé par l’insécurité et revendues à l’étranger pour des milliers de dollars. La forte demande pour ces créatures translucides, prisées en Asie, alimente ainsi les caisses des organisations criminelles qui terrorisent la population, alertent plusieurs experts.

Appelées « zangi » en créole haïtien, ces anguilles vitrées dérivent chaque année depuis la mer des Sargasses, dans l’Atlantique Nord, avant d’atteindre les côtes de l’île d’Hispaniola, partagée entre Haïti et la République dominicaine. Elles pénètrent ensuite les cours d’eau, où elles grandissent avant de retourner en mer pour se reproduire.

Alors que le commerce de l’anguille européenne est strictement contrôlé depuis 2009 par la convention CITES, celui de l’anguille américaine — pourtant classée en danger par l’UICN — reste largement non régulé. Surpêchées et impossibles à reproduire en captivité, ces anguilles alimentent des fermes d’engraissement destinées au marché asiatique, où l’espèce est considérée comme un mets hautement recherché.

Selon la CITES, Haïti et la République dominicaine sont devenus ces dernières années des centres d’exportation majeurs pour l’anguille américaine. Craignant des fraudes — les anguilles européennes et américaines étant indissociables à l’œil nu — l’Union européenne et Panama proposent désormais que la CITES impose des restrictions à toutes les espèces d’anguilles.

Si cette proposition est adoptée lors de la réunion prévue en Ouzbékistan le 24 novembre, « elle pénalisera plusieurs acteurs, notamment les exportateurs, ainsi que les pêcheurs artisanaux pauvres et vulnérables », a prévenu le ministre haïtien des Ressources naturelles, Vernet Joseph.

Haïti, qui n’est pas membre de la CITES, a cependant instauré une « approche modeste », réduisant notablement les volumes de capture, tout en reconnaissant qu’il manque des données fiables pour évaluer l’exploitation réelle de la ressource.

Un militant environnemental, sous couvert d’anonymat, décrit une filière totalement informelle, dépourvue de données « claires et fiables », aussi bien du côté des pêcheurs que des autorités. « C’est un secteur comme la mafia », affirme-t-il.

L’UNODC observe également une montée en puissance de réseaux criminels impliqués dans ce trafic. Sa directrice sortante, Ghada Waly, estime qu’« il existe des preuves croissantes que plusieurs ressortissants haïtiens participent à un vaste réseau criminel lié au trafic d’anguilles, opérant en Haïti et au-delà ». Elle ajoute que « des personnalités politiques et économiques influentes utilisent la filière pour blanchir des profits issus de la drogue ».

Les experts du Comité des sanctions des Nations unies ont renforcé leur surveillance des pêcheurs, transporteurs, agents de douanes et compagnies aériennes. Dans un rapport d’octobre, ils dénoncent un secteur opaque et non régulé, propice au blanchiment. L’absence de contrôle gouvernemental facilite l’extorsion des pêcheurs et des courriers par les gangs, ainsi que l’ajout de marchandises de contrebande dans les cargaisons d’anguilles.

Malgré des données limitées, les spécialistes rappellent qu’en 2009, Haïti évaluait sa capacité d’exportation à 800 tonnes — un volume indiquant le potentiel économique considérable du secteur. Un gramme d’anguilles exportées, soit sept à dix spécimens, peut se vendre entre 3,60 $ et 4,50 $, tandis que les pêcheurs ne reçoivent que 0,50 $ à 1,50 $ le kilo. Malgré cet écart, les revenus restent attractifs dans un contexte de crise profonde.

Entre l’automne et le printemps, les pêcheurs passent jusqu’à douze heures dans des conditions éprouvantes, « pieds nus dans les embouchures de rivière, de 18 h au lever du soleil, sans équipement approprié », explique le militant. Les anguilles étant minuscules et transparentes, ils les capturent souvent à l’aide de filets à moustiquaire fixés sur de simples cadres en bois.

Un pêcheur de Bas-Limbe, interrogé anonymement par les experts onusiens, affirme qu’« il n’y a que chacun pour soi » et dit avoir vu « des centaines de personnes hospitalisées » pour divers problèmes, notamment des infections.

Le militant estime en conclusion qu’« il vaudrait mieux mettre fin à la pêche d’anguilles et fournir aux communautés des équipements pour capturer d’autres espèces marines », afin de réduire la dépendance à cette filière dangereuse et criminogène.

Cet article de Amélie Bottollier-Depois a été publié initialement en Anglais sur (AFP): https://news.yahoo.com/haitian-gangs-getting-rich-off-103519350.html