Corruption au FNE : l’ULCC révèle de graves irrégularités dans l’octroi de subventions…

Jean Ronald Joseph, ex-directeur du FNE…

PORT-AU-PRINCE,  mardi 9 décembre 2025 (RHINEWS) Selon le rapport de l’Unité de Lutte contre la Corruption (ULCC), l’enquête ouverte sur les subventions accordées par l’ancien directeur général du Fonds national de l’Éducation (FNE), Jean Ronald Joseph, révèle de graves irrégularités, l’absence totale de procédures internes et des financements jugés illégaux ou dépourvus de justification. Le directeur général de l’ULCC, Me Hans Jacques Ludwig Joseph, avait mandaté une commission d’enquête en application du décret du 8 septembre 2004 après « de multiples dénonciations de faits présomptifs de corruption dans l’octroi de subventions en violation de la loi ».

Selon le rapport, la commission a examiné trente-et-un des projets financés entre octobre 2024 et février 2025, sur environ une centaine de subventions, en se concentrant sur ceux présentant les montants les plus élevés. La Banque de la République d’Haïti (BRH) a transmis les copies recto verso de trente-et-un chèques tirés directement sur le compte du FNE. Des correspondances ont également été adressées au MAST et au MPCE pour vérifier le statut légal des bénéficiaires.

L’ULCC souligne que « le Fonds national de l’Éducation (FNE) ne dispose ni de manuel de procédures, ni de règlements internes, ni d’organigramme », ce que Sterline Civil, directrice générale en fonction durant la période concernée, a confirmé dans une correspondance du 12 août 2025. Elle avait transmis les documents relatifs aux trente-et-un projets, tout en précisant que « depuis sa création, le FNE ne dispose ni de règlements internes, ni d’organigramme, ni de manuel de procédures administratives et financières ».

Auditionnée le 29 août 2025, Marie Nardine Rousseau, cheffe du Service Suivi et Évaluation du FNE, a déclaré : « Non sa m pa konnenl paske sa te toujou rete nan Direksyon Jeneral », affirmant ne pas savoir comment les subventions étaient attribuées ni quelle structure procédait à l’analyse des dossiers : « Mwen pa konnen ». Le directeur administratif et financier, Fritz Plétino Marie Christopher Gaetan, auditionné le 19 novembre 2025, a confirmé l’absence de mécanismes formalisés : « Pa gen yon etid rigourèz sou kalite », ajoutant qu’un directeur général traitant une demande sans vérifier le statut juridique de l’association commet « yon fot administratif grav ».

Selon l’ULCC, treize des trente-et-un projets étudiés n’avaient « aucun lien direct » avec la mission éducative du FNE, mais ont pourtant été financés pour un montant total de 68 019 311 gourdes. La commission note que les fonds ont été décaissés « rapidement », sans évaluation préalable ni rapport d’exécution exigé. Seules trois des treize organisations convoquées se sont présentées à l’audition, et une a soumis un rapport, tandis que neuf n’ont donné « aucun signe de collaboration ».

Le rapport cite des cas individuels, dont celui de Force Entraide Socialiste (FES). Son représentant adjoint, Frantz Guerrier, bénéficiaire d’un chèque BRH n°0013030 de 2 117 500 gourdes déposé le 31 décembre 2024, a affirmé le 2 octobre 2025 « n’avoir jamais soumis une telle correspondance », malgré la présence de sa signature. Il a attribué l’initiative au coordonnateur Jean Charles Bienvenue. Ce dernier a déclaré avoir élaboré le projet à la demande de Wilner Content et avoir ajouté le nom de Guerrier, reconnaissant que les activités financées — « Noël des anges », distribution de jouets, soupe joumou — « ne relèvent pas du champ de compétence du FNE ». L’ULCC souligne que la FES « n’a aucun statut juridique ». Les documents fournis par Bienvenue étaient composés de « quelques feuilles volantes » sans justificatifs.

Le rapport relate aussi le cas de Tasty Bites, représentée par Marie Taissa Mazile, bénéficiaire d’un chèque de 17 500 000 gourdes pour un « projet d’appui aux Haïtiens rapatriés de République dominicaine », jugé totalement étranger à la mission du FNE. Auditionnée le 15 octobre 2025, elle a présenté quatre factures attribuées à « Le Romarin Service Traiteur », « Tasty Bites », « Heritage Comfortable Guest House » et « Xpress Plus Transport et Service Location ». Les propriétaires des trois premières entreprises — dont Ruthnie Emmanuela Sylvain et Herns Mesamours — ont formellement nié toute transaction. L’ULCC conclut que Mazile a utilisé « de fausses factures » et recommande des poursuites pour faux et usage de faux conformément à l’article 109 du Code pénal.

Un autre cas concerne l’Association Éditions Gouttes-Lettres (ASSEGL), dirigée par Pédro Naason Theoney, bénéficiaire d’un chèque n°0012621 de 2 000 000 gourdes, déposé au compte BNC n°3560000748 pour la commémoration du trentième anniversaire du peintre Kevins Prevaris. Theoney a déclaré que 948 458,50 gourdes avaient été dépensés en Europe pour financer les déplacements de Ralph Jean-Baptiste, représentant de l’association Café Philo, et diverses activités artistiques, tandis que 610 000 gourdes restaient disponibles et que 370 000 gourdes avaient été dépensés en Haïti.

Concernant la Fondation BEBE, l’ULCC indique avoir reçu un rapport « composé d’une revue de littérature » sans justificatifs, pour une subvention de 8 277 750 gourdes. L’organisation n’est reconnue ni par le MAST, ni par le MPCE, ni par le MCI, et « n’est pas en mesure de démontrer l’utilisation effective » des fonds. Un tableau mentionnant 2 321 750 gourdes de dépenses n’était accompagné d’aucune preuve.

Dix-huit projets ont été jugés conformes à la mission éducative du FNE, totalisant 112 351 924,15 gourdes. L’ULCC a auditionné certains bénéficiaires, dont Distey-Phanord Joseph et Recilor Fede de GRAJUDH, pour une subvention de 3 500 000 gourdes destinée à une formation pour enseignants en situation d’urgence. Joseph a affirmé avoir déposé le projet et remis le chèque à Fede, tandis que ce dernier a nié avoir sollicité ou reçu des fonds, déclarant : « Mwen pa t janm jwe okenn wòl ». L’ULCC conclut à des « irrégularités graves » et à une gestion de la subvention « en dehors des mécanismes de contrôle ».

La commission a également auditionné Ashley Jean Joseph de l’entreprise Crowd, bénéficiaire d’un chèque n°0012663 de 3 000 000 gourdes déposé le 12 novembre 2024 à la Unibank. L’ULCC relève des « contradictions » dans ses déclarations, notamment l’aveu d’avoir changé de projet : « Wi mwen konsyan ke dokiman an pa reflete pwojè ke m bay ULCC a », expliquant avoir remplacé un événement de grande envergure par des ateliers de graphic design.

Concernant l’organisation Bak Lakay, représentée par Priscille Mazile Milord, un chèque n°0012877 de 8 925 600 gourdes avait été émis le 20 décembre 2024. L’ULCC rapporte que le projet « revalorisation de la culture haïtienne » a été modifié pour inclure la thématique « Jèm Lakay » et que les activités réalisées — distribution de livres, vêtements artisanaux, consultations, production alimentaire, activités sportives — « divergent substantiellement » du projet soumis.

Les Éditions Appolon, représentées par Naika Zafia Darada Appolon, ont reçu 1 034 712 gourdes pour le livre La Mante et ses amants. Le rapport transmis ne contenait « aucune pièce justificative probante », alors que la bénéficiaire porte le même nom que la maison d’édition.

Le rapport détaille également le cas de l’Organisation Volontariat pour le Développement d’Haïti (VDH), dirigée par Arnoux Descardes, bénéficiaire d’un protocole signé en novembre 2024 pour un projet sur la santé sexuelle et les droits humains, dont l’analyse complète se poursuit.

Selon l’ULCC, les constats « mettent en évidence un dysfonctionnement structurel », l’absence de toute procédure écrite et une utilisation des fonds publics « contraire à la loi ». La commission recommande l’action judiciaire contre les auteurs, co-auteurs et complices identifiés et la mise en place immédiate de mécanismes stricts de contrôle interne afin de garantir la transparence dans la gestion des ressources du FNE.