Alors que le Conseil de sécurité de l’ONU se penche ce lundi sur le rapport du Comité des sanctions sur Haïti, les experts dressent un constat alarmant : multiplication des massacres, expansion territoriale de l’organisation terroriste Viv Ansanm et paralysie persistante de l’État. Les négociations se poursuivent autour d’une nouvelle mission internationale de lutte contre les gangs.
NEW YORK, lundi 15 septembre 2025 (RHINEWS) – Le Conseil de sécurité des Nations unies tient ce lundi des consultations informelles du Comité des sanctions sur Haïti (2653) pour examiner le rapport final de son Groupe d’experts, dans un contexte de recrudescence des violences, de nouveaux massacres et de progression territoriale des gangs, notamment de l’organisation terroriste Viv Ansanm.
Selon le rapport, couvrant la période d’octobre 2024 à février 2025, Haïti a connu « une intensification de la violence des gangs et des violations graves des droits humains ». Le document souligne que, « en l’absence de riposte efficace de la part du gouvernement, les gangs gardent les coudées franches pour mener des attaques en toute impunité et étendre leur contrôle territorial ».
Les experts de l’ONU pointent la crise politique interne comme un facteur aggravant. « Des ambitions politiques concurrentes et des allégations de corruption au sein des autorités de transition ont entravé les efforts visant à stabiliser le pays », constate le rapport, relevant que « très peu de progrès ont été réalisés en vue du rétablissement de la sécurité publique ou de la mise en œuvre de la feuille de route électorale ».
Dans la capitale, Viv Ansanm et ses alliés armés ont lancé de nouvelles offensives contre des zones jusque-là relativement épargnées. « Les gangs ont tiré parti de l’agitation politique et de la riposte désorganisée de l’État pour intensifier leurs attaques coordonnées, en particulier contre Pétion-Ville et Kenscoff », note le Groupe d’experts. Des territoires supplémentaires de la plaine du Cul-de-Sac et de l’Artibonite sont également passés sous le contrôle de Viv Ansanm au cours des derniers mois, illustrant l’expansion de cette organisation terroriste.
Le rapport met en avant une brutalité croissante. « Outre les meurtres, les enlèvements et les viols, les gangs ont perpétré au moins quatre massacres au cours de la période considérée à Port-au-Prince et dans le département de l’Artibonite, faisant entre 70 et plus de 200 morts dans chaque cas », détaille le document. Ces atrocités s’ajoutent à celles récemment commises à Laboderie, dans la commune de l’Arcahaie, où Viv Ansanm a massacré plus d’une cinquantaine de civils, selon des organisations de défense des droits humains.
Face à la défaillance des autorités, le phénomène du vigilantisme s’est renforcé. « L’apparition du mouvement Bwa Kale et la multiplication de groupes d’autodéfense, parfois composés de policiers locaux, traduisent le désespoir des populations », note le Groupe, tout en exprimant son inquiétude devant les violations des droits humains commises aussi par ces acteurs.
Malgré l’embargo sur les armes, les experts alertent sur la circulation continue d’armes lourdes. « Les gangs continuent d’acquérir des fusils de calibre .50 et des munitions sur plusieurs fronts », précise le rapport, confirmant des détournements à partir des stocks d’Haïti et de la République dominicaine. Le document établit également des liens entre les trafics d’armes, l’essor du commerce illicite de civelles (jeunes anguilles) et des circuits complexes de blanchiment d’argent qui alimentent les réseaux criminels.
L’ONU relève enfin que la Police nationale d’Haïti (PNH) reste fragilisée par un manque de moyens, des rivalités internes et des accusations d’exécutions extrajudiciaires. « Les effectifs et installations de la PNH demeurent la cible constante des gangs, tandis que ses capacités opérationnelles sont encore réduites par des tensions internes », souligne le rapport.
Depuis l’adoption de la résolution 2653 en octobre 2022, le Comité des sanctions de l’ONU a progressivement inscrit plusieurs chefs de gangs, acteurs politiques et entités criminelles sur sa liste noire. Ces mesures ciblées comprennent le gel des avoirs, l’interdiction de voyager et l’embargo sur les armes, afin d’affaiblir les structures des organisations terroristes qui alimentent l’insécurité et l’instabilité en Haïti.
Le premier individu sanctionné fut Jimmy Chérizier, alias « Barbecue », le 21 octobre 2022. Ancien policier et chef de la fédération de gangs G9, il est accusé d’avoir orchestré des massacres de civils, notamment à La Saline en 2018, ainsi que des attaques systématiques contre des quartiers de Port-au-Prince. Selon l’ONU, Chérizier a « planifié, dirigé ou commis des actes constituant de graves violations des droits humains » et a directement contribué au blocus du terminal pétrolier de Varreux en 2022, provoquant une crise humanitaire majeure.
Le 8 décembre 2023, le Comité a élargi sa liste à trois autres figures du crime organisé : Johnson André, alias « Izo », chef du gang « 5 Segonn » intégré à la coalition Viv Ansanm ; Renel Destina, également identifié comme acteur de violences de masse ; et Joseph Wilson, sanctionné pour son rôle dans le soutien matériel aux gangs. À cette même date fut aussi inscrit Vitelhomme Innocent, recherché pour enlèvements et assassinats, notamment celui du pasteur évangélique Jean Marie Ferrer en 2022, et considéré comme l’un des parrains de l’insécurité à Pétion-Ville.
Le 27 septembre 2024, deux nouvelles personnalités ont été ajoutées : Prophane Victor, ancien député de l’Artibonite et ex-employé des Douanes, accusé par l’ONU d’alimenter en armes les gangs et de participer à des réseaux de blanchiment d’argent ; ainsi que Luckson Elan, chef du gang « Gran Grif », responsable de massacres, d’enlèvements et de viols de masse dans le département de l’Artibonite. Selon le résumé narratif du Comité, Elan a directement ordonné des attaques ayant causé le déplacement de centaines de familles.
Le 8 juillet 2025, le Conseil de sécurité a franchi une étape supplémentaire en inscrivant non seulement de nouveaux individus, mais aussi des entités entières. Le gang Gran Grif a été sanctionné comme organisation criminelle structurée, accusée d’« avoir commis des massacres de civils, des violences sexuelles et des déplacements forcés ». Dans le même mouvement, la coalition Viv Ansanm a officiellement été classée « organisation terroriste » par l’ONU, pour son rôle dans l’attaque coordonnée de février 2024 contre l’aéroport international de Port-au-Prince, l’assaut contre plusieurs prisons et bâtiments publics, ainsi que pour l’implication de mineurs dans ses rangs.
Selon le Groupe d’experts, Viv Ansanm regroupe des branches du G9 et du G-Pèp et dispose désormais d’une capacité militaire et logistique comparable à celle d’une force paramilitaire. L’entité est accusée d’avoir mené des campagnes de terreur, multiplié les exécutions sommaires et élargi son contrôle territorial, notamment sur Cabaret, l’Arcahaie, Pétion-Ville, une partie de Kenscoff et des zones de l’Artibonite.
L’ONU rappelle que ces sanctions sont justifiées par les critères définis à l’article 2 de la résolution 2653 : menaces contre la paix, la sécurité et la stabilité d’Haïti, actes de criminalité organisée, trafic d’armes, homicides, violences sexuelles, utilisation d’enfants soldats et atteintes graves aux droits humains. « Les individus et entités inscrits répondent à au moins un de ces critères », précise le Comité.
Au total, depuis 2022, sept individus et deux entités collectives ont été inscrits sur la liste des sanctions, traduisant l’inquiétude grandissante de la communauté internationale face à la montée en puissance des gangs en Haïti. Pour les Nations unies, ces sanctions visent non seulement à limiter les ressources financières et militaires des groupes criminels, mais aussi à envoyer un signal clair : « les auteurs de massacres, de crimes contre l’humanité et d’actes terroristes en Haïti seront identifiés, stigmatisés et isolés sur la scène internationale ».
Parallèlement à l’examen de ce document, les membres du Conseil de sécurité poursuivent les négociations sur un projet de résolution déposé par les États-Unis et le Panama. Ce texte propose de transformer la Mission multinationale d’appui à la sécurité (MSS), actuellement dirigée par le Kenya, en une mission multinationale spécifiquement chargée de combattre les gangs armés, avec un mandat renforcé. Il prévoit également la création d’un Bureau d’appui des Nations unies pour accompagner cette nouvelle mission sur le terrain.
À la veille de décisions cruciales, la communauté internationale observe avec inquiétude la progression de Viv Ansanm et la multiplication des massacres, qui confirment l’effondrement des mécanismes de protection de la population et la menace croissante que représente l’organisation terroriste pour Haïti et la région.

