Nucléaire iranien : trois décennies d’alertes israéliennes, huit jours de bombardements, et toujours une guerre sans preuves…

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NEW YORK, vendredi 20 juin 2025 (RHINEWS)Depuis plus de trois décennies, Israël alerte la communauté internationale sur l’imminence d’une bombe nucléaire iranienne. Pourtant, malgré ces alarmes répétées, aucun service de renseignement ni aucune inspection internationale n’a confirmé à ce jour l’existence d’un programme militaire actif en Iran. Huit jours après les frappes israéliennes du 13 juin 2025 contre plusieurs infrastructures stratégiques iraniennes, aucun élément nouveau n’est venu étayer les accusations de Tel-Aviv. Sur le terrain, les combats s’intensifient, les pertes s’alourdissent, et les négociations diplomatiques sont à l’arrêt.

Cette dernière escalade survient au lendemain d’un cycle diplomatique avancé, engagé en début d’année entre Washington et Téhéran sous la médiation d’Oman et de la Suisse. Mais le 13 juin, soit le 61e jour d’un processus de 60 jours, Israël a lancé une série de frappes aériennes massives, ciblant notamment les installations nucléaires d’Ispahan, Natanz, Arak, ainsi que le centre de commandement du SPND, une entité scientifique iranienne souvent accusée de travail dual civil/militaire.

Ces frappes, revendiquées par Israël comme des mesures de « légitime défense préventive », n’ont pas été suivies d’éléments concrets. Aucun rapport de l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA), ni de renseignement américain ou européen, n’a confirmé à ce jour une quelconque reprise d’un programme militaire nucléaire en Iran. « Cela fait maintenant trente ans qu’on nous dit que l’Iran aura la bombe dans deux semaines. Cela commence à ressembler à une prophétie auto-entretenue plutôt qu’à un fait étayé », soulignait déjà Trita Parsi, directeur exécutif du Quincy Institute.

Depuis 1992, Benjamin Netanyahu alerte régulièrement contre une « bombe imminente ». En 2012, il exhibait une caricature de bombe à l’ONU en affirmant que Téhéran était à « quelques semaines » d’enrichir suffisamment d’uranium pour un usage militaire. Ces mises en garde ont jalonné le débat géopolitique sur le nucléaire iranien sans qu’aucune infraction avérée ne soit constatée. « Nous sommes en présence d’une propagande, pas d’une évaluation objective des faits. Si nous avions eu ne serait-ce qu’une once de preuve tangible, les inspecteurs l’auraient détectée », rappelait Hans Blix, ancien chef de la commission de l’ONU sur les armes en Irak.

Depuis les frappes du 13 juin, la situation s’est dangereusement détériorée. L’Iran a lancé des salves de missiles et de drones sur plusieurs villes israéliennes, dont Haïfa et Beersheba. L’attaque la plus meurtrière a visé un hôpital pédiatrique du nord d’Israël, provoquant plusieurs décès. Le Hezbollah, les Houthis et des milices irakiennes pro-iraniennes ont ouvert d’autres fronts, élargissant le spectre du conflit régional. Des bases américaines ont été visées en Irak, tandis que la navigation en mer Rouge est à nouveau perturbée.

Le Secrétaire général de l’ONU Antonio Guterres a appelé à une « désescalade immédiate » et mis en garde contre le risque d’un embrasement régional irréversible. L’AIEA, de son côté, a exprimé son inquiétude concernant d’éventuelles contaminations radioactives à la suite des bombardements sur certains sites nucléaires, notamment près de Bushehr. En Europe, les diplomaties françaises, allemandes et suédoises s’activent pour relancer une médiation, sans résultat pour l’instant.

Washington, bien que non impliqué directement dans les frappes, a affirmé « soutenir le droit d’Israël à se défendre », tout en évoquant une possible activation logistique d’appui. Le président Donald Trump, dans un discours depuis la base d’Andrews, a déclaré qu’il « évaluerait toutes les options » si l’Iran franchissait une ligne rouge non précisée. Une campagne médiatique évoquant le recours à des bombes anti-bunker pour frapper Fordow a été lancée sur plusieurs chaînes proches de l’establishment sécuritaire américain.

Les experts, eux, insistent : aucune preuve nouvelle n’est venue justifier ce tournant militaire. L’AIEA, jusqu’au mois de mai 2025, n’a relevé aucune violation substantielle du Traité de non-prolifération nucléaire (TNP). L’Iran, signataire de ce traité depuis 1968, a continué d’accepter des inspections, même après la sortie unilatérale des États-Unis du JCPOA en 2018 sous Donald Trump. « Ce que nous voyons aujourd’hui, c’est une stratégie de désinformation qui utilise les mêmes mécanismes que ceux déployés contre l’Irak : le recours au danger imminent, l’occultation des inspections, la marginalisation des experts indépendants, et la pression médiatique massive », résumait déjà Noam Chomsky.

Les États-Unis et Israël, souvent critiques des manquements supposés de l’Iran, restent pourtant en dehors de tout contrôle international dans leurs propres arsenaux nucléaires. Israël, qui n’a jamais reconnu officiellement posséder l’arme atomique, est estimé détenir entre 80 et 200 ogives. Contrairement à l’Iran, il n’est pas signataire du TNP.

Pour Seyed Hossein Mousavian, ancien négociateur iranien et chercheur à Princeton, l’enjeu dépasse la bombe elle-même : « Ce n’est pas la bombe iranienne qui inquiète, c’est l’effet stratégique qu’elle aurait sur l’équilibre régional. Une dissuasion iranienne mettrait fin à la domination militaire unilatérale israélienne dans la région. »

Derrière l’affrontement nucléaire, se joue une guerre d’influence aux ramifications multiples : soutien iranien au Hezbollah, aux Houthis, au régime syrien, politique d’endiguement menée par Tel-Aviv et Washington. Mais pour de nombreux analystes, l’objectif d’Israël était avant tout de saboter le retour possible à l’accord nucléaire. « Il n’y avait aucune urgence stratégique. L’objectif était clair : empêcher un retour à l’accord et maintenir la pression maximale », souligne Kenneth Katzman, du Congressional Research Service.

À mesure que le bruit des bombes étouffe les voix diplomatiques, la mémoire du précédent irakien ressurgit. En 2003, les États-Unis envahissaient l’Irak sur la base de fausses preuves d’armes de destruction massive. Aujourd’hui, l’Histoire semble se répéter, avec les mêmes mécanismes de légitimation d’une guerre préventive. À la différence près que cette fois, les leçons de 2003 n’auront pas suffi.