PARIS, mercredi 11 février 2026 (RHINEWS)- L’écrivain haïtien Lionel Trouillot a estimé que la situation politique actuelle en Haïti risque de reproduire les impasses du passé, lors d’une interview accordée à TV5 à l’occasion de la parution de son dernier ouvrage, Bréviaire des anonymes. Entre analyse politique et réflexion littéraire, l’auteur a mis en question la légitimité des autorités en place et le rôle des puissances étrangères, tout en défendant la littérature comme espace de résistance.
Interrogé sur les changements concrets induits par la configuration politique actuelle, l’écrivain s’est montré sceptique. « À mon avis, ça ne change pas grand-chose », a-t-il déclaré, évoquant l’expérience d’il y a cinq ans, lorsque, selon lui, « les Américains avaient imposé le Premier ministre Ariel Henry qui avait tous les pouvoirs » sans parvenir à organiser les élections promises.
Lionel Trouillot a exprimé la crainte d’un scénario similaire avec le Premier ministre Didier Fils-Aimé. « Ce n’est pas un jugement sur ses intentions personnelles, mais c’est mon analyse de la réalité », a-t-il précisé. Selon lui, « le Premier ministre n’a aucune légitimité politique pour convaincre la population, pour inspirer confiance ». Il a également mis en cause la légitimité du président démissionnaire du Conseil présidentiel de transition, estimant qu’« il n’a encore moins de légitimité […] pour lui transmettre le pouvoir ».
Abordant la question de l’implication américaine, notamment l’envoi récent de navires de guerre et le soutien affiché à l’exécutif en place, l’écrivain a dénoncé une logique de puissance. « Les États-Unis, ça a toujours été la logique américaine, mais avec Donald Trump, ça s’est renforcé : les États-Unis n’écoutent que leur puissance », a-t-il affirmé. Il s’est interrogé sur la notion de « paix par la force », ajoutant : « On n’a pas demandé leur consentement aux Haïtiens. Et quand on ne demande pas son consentement à un peuple, comment peut-on prétendre l’aider à entrer dans un processus démocratique ? »
Pour l’auteur, Haïti pourrait même bénéficier d’un retrait relatif des acteurs internationaux. « Haïti n’a pas besoin des États-Unis ni de l’Union européenne ni des institutions internationales pour s’installer dans un processus démocratique », a-t-il soutenu, estimant qu’« une présence moins forte de tout ce monde » permettrait peut-être « de s’engager dans un processus démocratique véritablement haïtien ».
C’est dans ce contexte qu’il publie Bréviaire des anonymes, un ouvrage qui s’intéresse à « ceux qu’on n’écoute pas, qu’on ne représente pas, mais qui vivent pourtant les conséquences directes de ces décisions politiques ». Sur le plan politique, a-t-il observé, « presque tous » les Haïtiens peuvent être considérés comme des anonymes, dans un pays « qu’on veut quasiment détruire en tant qu’entité politique en prétendant installer un pouvoir démocratique ».
Dans le livre, les « anonymes » sont « ceux qui vivent dans des conditions extrêmement difficiles, dont les pratiques mutuelles ne sont pas respectées, dont les intérêts ne sont défendus par personne et qui, en plus, n’ont pas droit à la parole ». Il a ajouté : « La parole est à ceux qui ont le pouvoir. Il y a le pouvoir économique, le pouvoir politique et aussi le pouvoir de nommer la réalité des autres. »
Refusant de se poser en porte-voix, l’écrivain a nuancé : « Il ne faut pas donner la parole à ceux qu’on refuse d’écouter, il faut peut-être même qu’ils parlent sans demander la permission. » Dans le roman, a-t-il expliqué, « leur voix s’installe carrément dans la tête d’un jeune homme » pris dans la reproduction des « mascarades politiques » contemporaines.
Interrogé sur la place de la poésie dans un contexte de crise, Lionel Trouillot a défendu son caractère subversif. « La poésie est à mon sens par nature subversive puisqu’elle s’oppose même à l’ordre réduit de la grammaire et de la langue », a-t-il déclaré. Celle qui l’intéresse, a-t-il précisé, « s’oppose à l’ordre social » et rappelle, citant Hilaire, « que si nous le voulions, il n’y aurait que des merveilles ».
Face au chaos, la littérature conserve selon lui « modestement » un pouvoir d’action. « Elle peut permettre de donner à voir ce qu’on ne veut pas voir, de donner à entendre ce qu’on ne veut pas entendre », a-t-il affirmé, estimant qu’elle peut aussi « s’affirmer comme contre-pouvoir », notamment par son langage, en rupture avec le discours politique dominant.
Pour l’écrivain, l’acte d’écrire constitue une forme de résistance. « Pour pouvoir changer le monde, il faut le mettre autrement en langage », a-t-il soutenu, évoquant les nombreux jeunes issus de quartiers populaires qui écrivent. L’écriture apparaît ainsi, selon lui, comme « absolument nécessaire sur le chemin de la conquête de la liberté et de l’égalité ».

