Dans un rapport accablant, le Réseau National de Défense des Droits Humains (RNDDH) met en garde contre les appels lancés par les chefs de gangs, en particulier celui de Jimmy Chérizier alias Barbecue, qui a récemment invité les habitants de Delmas 30, Nazon et Solino à rentrer chez eux. L’organisation rappelle que depuis 2019, dix-neuf appels similaires ont tous conduit à de nouveaux massacres, à des déplacements massifs et à des exactions. Le RNDDH dénonce le silence des autorités, accuse l’État d’abandonner la population et recommande le démantèlement des gangs, la poursuite de leurs chefs et la protection effective des victimes…
PORT-AU-PRINCE, mardi 16 septembre 2025 (RHINEWS) – Le Réseau National de Défense des Droits Humains (RNDDH) a rendu public un rapport détaillé mettant en garde la population contre les appels au retour lancés par des chefs de gangs armés dans des quartiers dévastés par la violence. Selon l’organisation, depuis 2019, ces prétendues invitations à la paix se sont révélées être des pièges ayant coûté la vie à des centaines de personnes, entraîné des déplacements massifs et accentué l’insécurité qui paralyse la société haïtienne. Le rapport rappelle qu’à plusieurs reprises, les gangs armés ont demandé aux habitants de revenir chez eux après des vagues de violences, promettant qu’ils ne seraient plus attaqués. Or, ces promesses n’ont jamais été respectées et se sont transformées en de nouvelles vagues de terreur.
Le 22 août 2025, Jimmy Chérizier alias Barbecue, chef de la coalition terroriste Viv Ansanm, a publié une vidéo devenue virale dans laquelle il exhortait les habitants de Delmas 30, Nazon et Solino à retourner dans leurs maisons après les avoir lui-même chassés. Dans cette même intervention, il sollicitait la mairie de Delmas afin de nettoyer les quartiers qu’il avait contribué à ravager. Deux jours plus tard, le 24 août, plusieurs déplacés internes, épuisés par les conditions infrahumaines dans les sites d’accueil, sont revenus sur place et ont découvert que leurs maisons n’étaient plus que des carcasses brûlées ou pillées, confirmant selon le RNDDH le caractère trompeur et dangereux de ces invitations. « Le RNDDH se doit de rappeler aux citoyens toutes les fois où ils ont été victimes suite à de prétendus accords de paix trouvés entre groupes rivaux, ou encore suite aux différentes invitations à retourner vivre paisiblement dans leur quartier », indique l’organisation dans son rapport.
De mars 2019 à juin 2025, dix-neuf appels similaires ont été recensés. En mars 2019, après plusieurs mois d’affrontements, les gangs de la Base Pilate et du Village-de-Dieu avaient annoncé un accord de paix. Celui-ci n’a duré que quelques semaines et dès juin, les hostilités reprenaient. Le 22 août 2020, la coalition G-9 dirigée par Barbecue et le G-Pep avaient signé une trêve qui s’est effondrée en quelques jours. En avril 2021, après une attaque sanglante contre Bel-Air, Barbecue avait promis la paix, mais les combats avaient repris quelques jours plus tard. Le 6 juin 2021, l’ancien Premier ministre Claude Joseph et le directeur général de la Police nationale d’alors, Léon Charles, avaient eux-mêmes invité les habitants de Martissant à rentrer chez eux, assurant que les affrontements entre Ti Bwa, Grand Ravine et Village-de-Dieu étaient terminés. Cette promesse s’est également révélée illusoire puisque les combats avaient repris avant la fin du mois. Après l’assassinat du président Jovenel Moïse en juillet 2021, les gangs de Martissant avaient annoncé la paix, mais à nouveau la trêve n’avait duré que quelques jours. En août 2021, une trêve avait été proclamée pour faciliter le passage des convois humanitaires vers le Grand Sud frappé par un séisme. Pourtant, des véhicules furent attaqués peu après, brisant cette prétendue paix.
Le 5 décembre 2022, les gangs de Tibwa, Grand Ravine et du Village-de-Dieu annonçaient la fin des hostilités et invitaient les habitants à revenir, promettant de laisser passer les camions sans rançon. Mais rapidement, chacun installait ses propres postes de péage et exigeait des paiements réguliers à la population. En octobre 2023, le chef du gang Kraze Baryè, Vitelhomme Innocent, invitait les habitants de Pernier et Torcel à rentrer, allant jusqu’à prononcer un discours dans une église qui fit croire à une conversion religieuse. Mis en confiance, certains habitants étaient revenus. Mais le 30 janvier 2024, les 400 Mawozo attaquaient la zone de Fatima, tuant plusieurs personnes et forçant des milliers d’autres à fuir de nouveau. Le 16 février 2025, le même gang orchestrai un massacre à Châteaublond et Petit Troupeau, faisant quatre morts parmi des personnes qui étaient revenues suite à ses appels. Dans la nuit du 1er au 2 juin 2025, il récidivait en attaquant Kébro et Gwo Jan à Pernier.
Le RNDDH rappelle également qu’à Carrefour-Feuilles, après le massacre du 13 août 2023 qui fit plus de cent morts, des viols collectifs et des incendies massifs, des appels au retour avaient été lancés en 2024. De nombreuses familles étaient revenues, mais en mars 2025, la zone était à nouveau frappée par des attaques similaires. À Solino, en mars 2024, le gang de Kempès Sanon avait promis la paix après deux ans de guerre avec Bel-Air. Pourtant, le 14 novembre 2024, il attaquait de nouveau Solino, massacrant et violant ses habitants. À Cité-Soleil, plusieurs accords éphémères avaient été signés sous l’influence de Barbecue, notamment en juillet 2023 et en juillet 2024, mais chaque fois suivis d’affrontements meurtriers et de destructions.
Le RNDDH souligne que les appels au retour sont en réalité des stratégies visant à asseoir le pouvoir des gangs, à maintenir les rançons et parfois à utiliser les populations comme boucliers humains contre la police ou toute force de sécurité. Selon l’organisation, « les promesses faites par les gangs à la population n’ont jamais été tenues et les accords de paix conclus entre eux n’ont jamais duré ». La preuve la plus flagrante de ce caractère mensonger, selon le rapport, demeure le massacre de Laboderie, dans la commune de Cabaret, où plus de cinquante personnes, dont des enfants et des femmes, ont été assassinées récemment.
L’organisation s’en prend également au silence des autorités, qu’elle juge coupables de passivité. Ni le gouvernement, ni le Conseil Présidentiel de Transition, ni la Primature, ni le ministère de la Justice, ni celui de l’Intérieur n’ont jugé bon d’alerter la population après l’appel du 22 août. Seule la Police nationale, timidement, avait exhorté les citoyens à la prudence. « En se taisant et en laissant la population haïtienne se débrouiller toute seule avec les bandits armés, les autorités étatiques croient que leurs responsabilités ne seront pas mises en cause », souligne le RNDDH, qui rappelle que c’est à l’État, et non aux chefs de gangs, d’assurer la sécurité des citoyens.
Le rapport formule des recommandations claires. L’organisation appelle à démanteler les gangs armés, à poursuivre en justice leurs chefs pour les crimes commis, à dédommager les survivants victimes d’atrocités depuis 2018, à mettre en place un processus inclusif dirigé par les autorités avec la participation de la société civile, et à garantir une protection effective des victimes et des survivants. Le RNDDH insiste sur la nécessité de traquer les criminels, de les arrêter, de les juger et de les condamner, tout en rétablissant les conditions minimales de sécurité pour permettre le retour des déplacés. L’organisation accuse par ailleurs la Direction Centrale de la Police Judiciaire de se livrer à des manœuvres pour blanchir et libérer des personnes liées à la grande criminalité, ce qui contribue à l’impunité et aggrave la crise sécuritaire.
« Rien n’est moins faux que de croire qu’en se taisant, les autorités échapperont à leurs responsabilités. La sécurité des citoyens n’est pas l’affaire des bandits armés mais celle de l’État », conclut le RNDDH, en appelant la population à la vigilance et à l’intelligence collective face aux tentatives répétées des gangs de manipuler la peur et le désespoir des déplacés pour renforcer leur emprise criminelle .

