Éditorial:
Par Francklyn B. Geffrard
Alors qu’Haïti traverse l’une des périodes les plus sombres de son histoire, sa diplomatie s’enfonce dans l’indignité. Le rappel brutal de la représentante Myrtha Désulmé, sanctionnée pour avoir défendu la voix d’Haïti à l’OEA, révèle une pratique où le copinage et les calculs de clans l’emportent sur la souveraineté nationale. Plus qu’un incident, c’est le symbole d’une diplomatie affaiblie, soumise et incapable de protéger les intérêts du pays.
PORT-AU-PRINCE, vendredi 5 septembre 2025 (RHINEWS)- La diplomatie haïtienne, censée défendre les intérêts stratégiques d’un pays marginalisé et constamment humilié sur la scène internationale, s’est transformée en un théâtre d’incohérences, de complaisances et de compromissions indignes. Le cas de Myrtha Désulmé illustre avec une cruauté exemplaire cette faillite structurelle où, loin de protéger la voix d’Haïti, on la bâillonne pour satisfaire des ambitions personnelles et des calculs mesquins.
En défendant simplement le droit élémentaire de son pays à participer à la rédaction d’une feuille de route sur Haïti, Mme Désulmé a accompli le rôle minimal attendu d’un diplomate digne de ce nom. Or, pour ce geste de loyauté, elle a été rappelée à Port-au-Prince « pour consultation », sur la base d’un mensonge flagrant, qui n’était qu’un prétexte pour l’écarter. Comme l’ont révélé plusieurs sources, l’incident fabriqué autour de ses échanges avec le Secrétaire général de l’OEA, Albert Ramdin, cache en réalité une manœuvre de couloirs où le ministre des Affaires étrangères s’empressait de placer un ami déjà « prépositionné » à Washington. Cette diplomatie de copinage, loin de défendre la souveraineté nationale, la piétine sans scrupule.
La question centrale est brutale : depuis quand défendre les intérêts de son pays est-il devenu un péché méritant sanction ? Faut-il désormais se taire face aux diktats internationaux pour protéger les privilèges d’un clan au pouvoir ? La feuille de route de l’OEA, présentée comme « haïtienne », a d’abord été élaborée unilatéralement par le Secrétariat général. Mme Désulmé a eu l’audace – ou plutôt le courage patriotique – de dire que ce document ne reflétait en rien les priorités nationales, en particulier le déséquilibre flagrant entre les fonds humanitaires et ceux alloués à la sécurité. Pour cette franchise, elle a été clouée au pilori.
Ce scandale met à nu les carences profondes de la diplomatie haïtienne. Une diplomatie qui ne repose ni sur une vision géopolitique, ni sur une stratégie claire de défense de l’intérêt national, mais sur des pratiques archaïques : le népotisme, la docilité envers l’international et la soumission aux petits calculs financiers. Au lieu de construire une diplomatie intelligente et offensive, qui s’appuie sur le droit international et sur les textes mêmes de l’OEA, les dirigeants actuels se livrent à un auto-sabotage institutionnalisé.
Or, les textes sont clairs. L’article 80 de la Charte de l’OEA dispose que « le Conseil permanent est composé d’un représentant de chaque État membre, spécialement nommé par son gouvernement ». Seul l’État a la compétence de rappeler son représentant. Le Secrétaire général, défini par l’article 108 comme « le représentant légal de l’Organisation », ne peut qu’exercer une voix consultative (article 110), et son champ d’action est strictement limité à des fonctions d’alerte et de coordination. L’article 112 est catégorique : l’Organisation n’a pas d’autres pouvoirs que ceux expressément prévus par la Charte, excluant toute ingérence dans les affaires intérieures des États. Quant à l’article 3, il garantit aux États le droit de choisir librement leurs institutions et leurs représentants.
En clair, ni Albert Ramdin ni aucun autre secrétaire général de l’OEA n’a la légitimité de réclamer le rappel d’un représentant d’Haïti. Si Mme Désulmé a été rappelée, c’est uniquement par décision politique interne, motivée non par une faute diplomatique mais par des calculs indignes et mesquins.
Le résultat est désastreux : Haïti se ridiculise une fois de plus sur la scène régionale, incapable de défendre ses propres prérogatives au sein d’une organisation où elle est pourtant membre à part entière. Cette diplomatie de soumission renforce l’idée que la voix d’Haïti ne vaut rien, qu’elle peut être effacée sans conséquence, et que ses propres représentants patriotes sont sacrifiés pour des arrangements de clans.
La diplomatie haïtienne traverse aujourd’hui une crise silencieuse mais profonde. Dans un monde où chaque État se bat âprement pour défendre ses intérêts, Haïti choisit trop souvent de se priver de son arme la plus précieuse : une diplomatie intelligente, agressive et responsable. Le constat est amer : on écarte des cadres compétents et patriotes pour céder la place à des individus désignés par copinage, choisis non pas pour leurs compétences mais pour leur proximité avec des clans politiques, et dont la seule mission semble être de s’enrichir ou de profiter du prestige du titre.
Les exemples ne manquent pas. Depuis des années, des postes stratégiques dans les chancelleries d’Haïti, qu’il s’agisse des Nations unies à New York, de l’OEA à Washington ou même de représentations régionales comme la CARICOM, sont confiés à des profils sans expérience diplomatique avérée. À Port-au-Prince comme à l’étranger, les diplomates de carrière dénoncent une pratique où les nominations obéissent moins aux critères de compétence qu’aux logiques d’appareil. Résultat : Haïti apparaît faible, effacée, et parfois même absente dans les débats où se joue son avenir.
Ce choix du court-termisme et des petits arrangements est d’autant plus dangereux que le pays traverse l’une des périodes les plus sombres de son histoire récente. L’insécurité endémique, la paralysie institutionnelle, la dépendance à l’aide humanitaire et la pression migratoire exigent une diplomatie forte, capable de défendre les Haïtiens auprès des partenaires étrangers, d’obtenir des aides conditionnées à des priorités nationales, de négocier la restructuration de la dette, ou encore de plaider pour des réponses coordonnées aux crises humanitaires. Mais au lieu de cela, on assiste à un affaiblissement volontaire de la voix d’Haïti sur la scène internationale.
La conséquence est claire : les intérêts haïtiens sont souvent piétinés, car ceux qui sont censés les défendre n’ont ni le poids politique ni la volonté patriotique de le faire. À l’ONU, Haïti reste spectatrice des débats qui concernent directement sa sécurité. À l’OEA, elle n’arrive plus à porter une ligne claire, alors même que la CARICOM tente de l’inclure dans des processus de négociation régionale. Dans les forums bilatéraux, la voix haïtienne se réduit à des déclarations formelles sans suivi concret.
Les diplomates qui osent défendre une ligne indépendante et réellement tournée vers l’intérêt national se voient souvent marginalisés, voire rappelés ou remplacés. Ils paient le prix fort pour avoir tenu tête à des partenaires étrangers ou pour avoir dénoncé des abus. Cette logique d’éviction au profit de figures plus dociles a pour effet pervers de transformer la diplomatie haïtienne en une caisse de résonance pour des agendas étrangers, plutôt qu’en outil de défense de la souveraineté nationale.
Il faut le dire avec force : les coups bas, les complots et le commérage ne peuvent pas être le fondement de la diplomatie. Un pays comme Haïti, déjà marginalisé et peu respecté à cause de ses crises récurrentes, ne peut pas se permettre une diplomatie faible. Il a besoin de diplomates patriotes, formés, stratèges, capables de négocier, de convaincre et de résister. L’avenir d’Haïti ne se joue pas seulement dans les rues de Port-au-Prince ou dans les négociations internes du Conseil présidentiel de transition. Il se joue aussi à New York, Washington, Bruxelles, Ottawa, Pékin et Caracas, dans tous ces lieux où se décident des politiques qui influencent directement sa survie.
L’affaire Myrtha Désulmé révèle donc une vérité implacable : la diplomatie haïtienne n’est plus un instrument de souveraineté, mais une fabrique d’indignité. Tant que les nominations répondront à des logiques de favoritisme et de clientélisme plutôt qu’à l’exigence de compétence, de fermeté et de patriotisme, Haïti continuera de naviguer dans les eaux troubles de la dépendance, sans cap, sans stratégie, et sans honneur.
Haïti doit comprendre que la diplomatie n’est pas une faveur que l’on distribue pour récompenser un ami. C’est un front de bataille, où chaque erreur de casting coûte cher, parfois une génération entière. Il est temps d’y envoyer nos meilleurs soldats, et non nos courtisans.

