PORT-AU-PRINCE, dimanche 24 mai 2026 (RHINEWS)– L’assassinat de Jovenel Moïse demeure l’un des crimes politiques les plus graves, les plus complexes et les plus traumatisants de l’histoire contemporaine d’Haïti. Presque cinq ans après les faits, la société haïtienne attend toujours une vérité complète, une justice crédible et des réponses sérieuses sur les auteurs, les commanditaires, les réseaux de financement, les complicités internes et les protections dont ont bénéficié les exécutants de cette opération criminelle. Pourtant, au lieu d’assister à un débat public fondé sur les faits, la rigueur et la recherche de la vérité, l’opinion publique se retrouve noyée sous un flot permanent de propagande numérique, de désinformation, de manipulations émotionnelles et de campagnes de diffamation orchestrées sur les réseaux sociaux par des individus qui se présentent comme journalistes, analystes, influenceurs ou experts universels capables de disserter sur tout et son contraire au gré des intérêts du moment.
Depuis plusieurs mois, ces plateformes numériques se sont transformées en véritables tribunaux parallèles où des individus sans mandat judiciaire, sans méthodologie d’enquête, sans éthique professionnelle et parfois sans la moindre culture journalistique s’autoproclament enquêteurs, procureurs, juges et bourreaux. Dans cette nouvelle industrie numérique de la haine et du sensationnalisme, les accusations remplacent les preuves, les rumeurs deviennent des vérités absolues, les montages émotionnels se substituent aux faits, et la diffamation devient un modèle économique rentable alimenté par les vues, les clics, les abonnements, les dons et les rivalités politiques.
Au cœur de cette campagne figure aujourd’hui Pierre Espérance, défenseur des droits humains de longue date et directeur exécutif du Réseau National de Défense des Droits Humains. Depuis le déroulement du procès lié à l’assassinat de Jovenel Moïse devant un tribunal fédéral à Miami, au cours des mois de mars et avril, une offensive médiatique coordonnée semble avoir été relancée contre lui avec une intensité particulière. Les mêmes voix, les mêmes plateformes et les mêmes réseaux numériques répètent à longueur de journée les mêmes accusations, les mêmes insinuations et les mêmes récits visant à associer Espérance à l’assassinat du président à travers l’histoire d’un prétendu « carnet secret » de Jovenel Moïse qu’il détiendrait. L’objectif paraît évident : créer dans l’esprit du public une association psychologique permanente entre le défenseur des droits humains et le crime politique le plus retentissant de ces dernières années.
Cette mécanique n’est ni innocente ni improvisée. Elle obéit aux règles classiques des campagnes de propagande moderne. Lorsqu’une personnalité dérange, lorsqu’elle documente les massacres, dénonce les liens entre acteurs politiques et groupes armés, critique l’impunité, met à nu certaines connivences ou expose des vérités gênantes, elle devient une cible à neutraliser. Si l’on ne peut la réduire au silence par le débat ou par les faits, il devient alors nécessaire de salir sa réputation, de semer le doute autour de son intégrité, de le transformer en suspect permanent aux yeux d’une opinion publique bombardée quotidiennement de contenus sensationnalistes.
Ce qui frappe dans cette campagne est également le profil des acteurs qui l’animent. Plusieurs de ceux qui se présentent aujourd’hui comme les plus grands défenseurs de la mémoire du président assassiné ont pourtant longtemps été liés politiquement, idéologiquement ou médiatiquement au pouvoir du Parti Haïtien Tèt Kale (PHTK) et au courant politique dit « joveneliste ». Certains ont soutenu sans réserve les politiques qui ont contribué à l’effondrement institutionnel du pays. D’autres ont fermé les yeux sur les dérives autoritaires, les massacres dénoncés par les organisations de défense des droits humains et les multiples scandales ayant marqué cette période. Aujourd’hui, plusieurs de ces mêmes acteurs prétendent incarner la quête de justice, tout en menant des croisades numériques contre ceux qui critiquaient hier le régime de Jovenel Moïse.
Plus troublant encore est le fait que certains de ces pseudo-journalistes et influenceurs pactisent ouvertement avec des inculpés dans l’affaire de l’assassinat du président ou prennent régulièrement leur défense sur les réseaux sociaux. Pendant qu’ils présentent Pierre Espérance comme un suspect potentiel, ils apparaissent parfois étonnamment conciliants envers des individus directement visés par des procédures judiciaires. Cette contradiction alimente de nombreuses interrogations. Comment expliquer qu’un défenseur des droits humains soit devenu une cible prioritaire pendant que des inculpés bénéficient de plaidoyers constants dans certains espaces numériques ? Pourquoi tant d’énergie consacrée à salir un militant des droits humains plutôt qu’à exiger des réponses sur les véritables réseaux ayant permis l’exécution du crime ?
Une autre coïncidence mérite également d’être soulignée. Les discours développés contre Pierre Espérance par certains influenceurs et pseudo-journalistes reprennent parfois presque mot pour mot les mêmes narratifs que ceux véhiculés par certains membres de groupes armés ou par des individus proches d’inculpés dans le dossier. Les mêmes accusations, les mêmes slogans, les mêmes insinuations et les mêmes théories circulent simultanément dans différents espaces. Cette convergence ne peut manquer d’interpeller. Sans prétendre établir des liens formels là où la justice doit encore enquêter, il est légitime de se demander à qui profite cette campagne permanente de diversion et de diabolisation.
Car au fond, cette stratégie semble poursuivre un objectif précis : détourner le regard de l’opinion publique des véritables questions fondamentales de l’affaire. Pendant que les réseaux sociaux débattent sans fin du prétendu « carnet secret », les interrogations essentielles restent sans réponse. Qui a financé l’opération ? Quels réseaux économiques et politiques étaient impliqués ? Qui a facilité l’entrée et les déplacements du commando ? Qui a fourni les protections nécessaires ? Quels intérêts nationaux et internationaux étaient en jeu ? Pourquoi autant de zones d’ombre persistent-elles encore après plusieurs années ?
À force de transformer l’affaire Jovenel Moïse en spectacle numérique permanent, certains acteurs contribuent à noyer la vérité sous le vacarme. Le sensationnalisme remplace l’enquête. La viralité supplante la rigueur. Les montages émotionnels deviennent plus importants que les preuves. Dans cet univers, l’objectif n’est plus la justice, mais l’audience. Chaque accusation choc devient une source de revenus potentiels. Chaque vidéo incendiaire génère des vues. Chaque campagne de haine permet de fidéliser une communauté radicalisée avide de scandales, de révélations spectaculaires et de condamnations instantanées.
L’affaire de l’assassinat du président semble ainsi être devenue pour certains un véritable business numérique. Le cadavre de Jovenel Moïse est utilisé comme carburant émotionnel pour alimenter des chaînes, des plateformes et des contenus dont la logique première paraît être économique, politique ou idéologique bien plus que judiciaire. Ceux qui prétendent réclamer justice participent parfois eux-mêmes à la dégradation du climat nécessaire à une véritable manifestation de la vérité.
Car une justice sérieuse ne se construit ni sur Facebook, ni sur YouTube, ni dans des espaces de propagande numérique. Elle repose sur des enquêtes méthodiques, des preuves vérifiées, des procédures contradictoires et des tribunaux compétents. Lorsqu’une armée d’influenceurs tente quotidiennement d’imposer sa propre vérité avant même les décisions judiciaires, le risque est immense pour l’État de droit. Les réseaux sociaux deviennent alors des instruments de pression sur les magistrats, des outils d’intimidation contre certaines voix critiques et des mécanismes de fabrication d’une culpabilité médiatique parallèle.
Le danger devient encore plus préoccupant lorsqu’un défenseur des droits humains est transformé en cible publique permanente. L’histoire récente d’Haïti montre que les campagnes de haine, les accusations répétées et les processus de diabolisation peuvent contribuer à créer un climat dangereux pour les personnes visées. Lorsqu’un individu est présenté quotidiennement comme un ennemi, un traître ou un suspect sans décision judiciaire, les conséquences peuvent devenir imprévisibles dans un pays miné par la violence politique, l’effondrement institutionnel et la prolifération des groupes armés.
Pierre Espérance n’est peut-être aujourd’hui que le symbole visible d’un problème beaucoup plus vaste : la destruction progressive de l’espace civique et du débat rationnel au profit d’une culture du lynchage numérique. Cette logique menace non seulement les défenseurs des droits humains, mais également les journalistes sérieux, les militants, les intellectuels, les opposants et tous ceux qui refusent de s’aligner sur certaines narrations dominantes.
La question fondamentale reste alors entière : ceux qui orchestrent ces campagnes veulent-ils réellement la vérité sur l’assassinat de Jovenel Moïse ? Car la vérité exige de la rigueur, de l’indépendance et du courage. Elle exige de suivre les faits même lorsqu’ils dérangent des intérêts puissants. Elle exige aussi de refuser les manipulations émotionnelles, les procès médiatiques et les campagnes de désinformation destinées à orienter artificiellement l’opinion publique.
Lorsqu’un dossier judiciaire devient un terrain de guerre politique et de propagande numérique, le risque est grand que la justice elle-même soit prise en otage. Ceux qui cherchent à manipuler l’opinion avant les tribunaux cherchent parfois aussi à influencer indirectement le traitement judiciaire du dossier. À travers les réseaux sociaux, certains tentent d’imposer des coupables idéaux, de construire des récits utiles à leurs intérêts et de transformer des soupçons en certitudes collectives.
Cette dérive est dangereuse pour toute société démocratique. Quand les influenceurs remplacent les juges, quand les “toutologues” remplacent les enquêteurs, quand les campagnes de diffamation remplacent le débat public et quand la propagande se déguise en journalisme, ce n’est pas seulement la réputation de quelques individus qui est menacée. C’est la possibilité même d’une justice crédible, d’une vérité judiciaire et d’un espace démocratique sain qui vacille.
L’affaire Jovenel Moïse mérite mieux que ce cirque numérique permanent. Elle mérite une enquête indépendante, sérieuse et rigoureuse. Elle mérite des magistrats protégés des pressions politiques et médiatiques. Elle mérite des débats fondés sur les faits plutôt que sur les rumeurs. Elle mérite surtout que cesse cette instrumentalisation cynique de la douleur nationale par ceux qui ont transformé la haine numérique en activité politique et commerciale.

