Lovinsky Pierre-Antoine : Disparition sans justice, silence sans mémoire…

Lovinsky Pierre-Antoine...

Éditorial

Par Francklyn B. Geffrard

PORT-AU-PRINCE, 12 août 2025 (RHINEWS)- Le 12 août 2007, Lovinsky Pierre-Antoine disparaissait mystérieusement à Port-au-Prince. Psychologue de formation, militant infatigable des droits humains, figure emblématique du mouvement Lavalas, il venait de participer à des activités politiques aux côtés de camarades en visite en Haïti. Dix-huit ans plus tard, aucune trace, aucun procès, aucune lumière. Et pire encore : plus aucun bruit. Le silence sur son sort n’est pas seulement une conséquence de l’échec judiciaire haïtien ; il est devenu, au fil du temps, un choix politique, un abandon collectif, presque un acte de complicité.

Âgé de 52 ans au moment des faits, Lovinsky Pierre-Antoine avait été vu pour la dernière fois alors qu’il raccompagnait une délégation américaine et canadienne de militants des droits humains. Le lendemain, le véhicule qu’il conduisait a été retrouvé abandonné dans le quartier de Delmas 10, selon l’organisation internationale.

Co-fondateur et dirigeant de la Fondation 30 Septembre, il œuvrait pour les survivants et les familles des victimes du coup d’État militaire de 1991-1994 qui avait renversé le président Jean-Bertrand Aristide. Selon Amnesty International, ce coup d’État avait causé la mort d’au moins 5 000 personnes, en majorité des partisans d’Aristide et de la démocratie.

Depuis sa création en 1996, la Fondation 30 Septembre a organisé des marches hebdomadaires dans la capitale et dans plusieurs villes du pays, réclamant la fin de l’impunité pour les violations massives des droits humains commises par la junte et la réparation pour les victimes. L’organisation milite également pour l’abolition définitive des Forces armées d’Haïti par voie constitutionnelle.

Lovinsky Pierre-Antoine avait joué un rôle central dans une campagne nationale de sensibilisation comprenant une exposition photo itinérante sur les victimes d’atteintes aux droits humains, recueillant des milliers de signatures en faveur d’une réforme constitutionnelle. Quelques jours avant sa disparition, il avait annoncé sa candidature au Sénat sous la bannière de Fanmi Lavalas, parti fondé par Jean-Bertrand Aristide, pour les élections alors prévues en décembre 2007.

L’enlèvement aurait été maquillé en kidnapping à but lucratif. Le 14 août 2007, deux jours après la disparition, les ravisseurs présumés auraient contacté sa famille pour exiger une rançon de 300 000 dollars américains. Depuis cet appel, aucun autre contact n’a été établi,

« Une enquête avait été ouverte par l’Unité anti-enlèvements de la Direction centrale de la police judiciaire (DCPJ). Mais Amnesty International déplore que, malgré les années écoulées, aucune avancée notable n’ait été enregistrée et que le sort de Lovinsky Pierre-Antoine demeure inconnu. »

En novembre 2007, trois mois après sa disparition, son épouse, Michèle Pierre-Antoine, lançait un appel poignant au ministre de la Justice d’alors, René Magloire. Elle réclamait des réponses, même fragmentaires, une trace d’enquête, une simple considération pour ses enfants, en proie au vide et à la douleur. Cette lettre, traduite et diffusée dans la presse internationale, est restée lettre morte. Depuis, aucune autorité haïtienne, aucun président, aucun ministre, n’a jamais repris publiquement le dossier Lovinsky.

Mais là où l’oubli administratif est grave, l’oubli politique est presque obscène. Car Lovinsky n’était pas un homme seul. Il était entouré, engagé, actif. Il marchait aux côtés de militants, de responsables, de camarades de lutte. Où sont-ils aujourd’hui ? Pourquoi ce silence prolongé de ceux qu’il accompagnait encore quelques jours avant sa disparition, à Port-au-Prince comme au Cap-Haïtien ? Pourquoi n’exigent-ils pas justice ? Pourquoi ont-ils choisi d’effacer ce nom de leurs discours, de leurs résolutions, de leurs congrès ? Pourquoi, en somme, laisser un frère d’armes sombrer dans l’oubli comme s’il n’avait jamais existé ?

Il faut dire que Lovinsky dérangeait. Chaque semaine, il organisait un sit-in au Champ de Mars, en plein centre de la capitale, pour réclamer justice pour les milliers de victimes du coup d’État du 30 septembre 1991. Il refusait l’amnésie. Il refusait les pactes de silence. Il exigeait que le pays regarde son histoire en face. Était-ce là son crime ? A-t-il été enlevé parce qu’il portait une mémoire collective qu’on voulait rayer, effacer, reprogrammer ? On ne le saura peut-être jamais. Mais on sait déjà que son absence arrange. Et que son souvenir gêne.

La disparition de Lovinsky Pierre-Antoine est aussi un révélateur cruel des failles béantes de l’appareil judiciaire haïtien : incapable de protéger les citoyens, incapable d’enquêter sur ses crimes les plus graves, incapable de produire la moindre reddition de comptes dans un dossier aussi symbolique. En dix-huit ans, pas une piste officielle, pas un rapport d’étape, pas un mandat public, rien. Et cela dans un pays où les dossiers s’évaporent, les témoins se taisent, les procureurs sont mutés, les ministres changent comme les saisons. Comment demander aux citoyens de croire encore en la justice quand ceux qui la servent détournent les yeux face à l’évidence ?

Mais l’oubli n’est pas une fatalité. Il reste encore des voix, rares, qui rappellent le nom de Lovinsky. Il reste sa famille, ses enfants devenus adultes, sa femme toujours debout malgré le silence. Il reste les victimes du 30 septembre, toujours en quête de vérité. Et il reste la responsabilité morale et historique de tous ceux qui se disent attachés à la démocratie, à la justice, à la mémoire.

Car laisser Lovinsky Pierre-Antoine disparaître une seconde fois, cette fois dans le silence collectif, serait une faute irréparable. Ce serait enterrer avec lui l’exigence de vérité. Ce serait confirmer qu’en Haïti, les défenseurs des droits humains peuvent être éliminés sans que personne ne s’en soucie. Ce serait abandonner un homme dont le seul tort fut de croire en la justice.

Alors, nous posons la question : à quand une parole, un geste, un dossier rouvert ? À quand une commission de vérité, une relance de l’enquête, une pression publique pour que son sort soit enfin connu ? À quand le sursaut éthique de ceux qui l’ont côtoyé ?

Lovinsky Pierre-Antoine mérite mieux que l’oubli. Il mérite la justice. Il mérite la mémoire.