Par Francklyn B. Geffrard,
MIAMI, vendredi 12 juin 2026 (RHINEWS)- La FIFA affirme depuis des années que le football doit demeurer neutre, à l’abri des querelles politiques, des idéologies et des divisions qui traversent le monde. C’est au nom de ce principe qu’elle a récemment contraint la sélection haïtienne à modifier son maillot de la Coupe du monde 2026, estimant que les références à la bataille de Vertières pouvaient être interprétées comme un message politique. Pourtant, lorsque l’on observe certaines décisions prises par cette même institution au cours des derniers mois, une question s’impose : la FIFA applique-t-elle réellement ses principes de neutralité à tous de la même manière ? Ou existe-t-il une neutralité à géométrie variable, sévère avec les faibles et étonnamment souple avec les puissants ?
La polémique n’aurait jamais dû exister. Le maillot conçu pour les Grenadiers comportait des références visuelles à la bataille de Vertières, l’ultime affrontement du 18 novembre 1803 qui ouvrit la voie à l’indépendance d’Haïti. Selon la FIFA, ces éléments pouvaient être assimilés à un message politique et contrevenir aux règlements interdisant les messages politiques, religieux ou personnels sur les équipements officiels. L’instance a donc exigé leur retrait à la veille du Mondial. Pourtant, le fabricant du maillot, Saeta, a clairement expliqué que l’intention était de rendre hommage à la résilience, à l’histoire et à la fierté du peuple haïtien, et non de promouvoir une quelconque cause politique contemporaine.
C’est ici que commence l’incompréhension. Depuis quand l’histoire d’un peuple constitue-t-elle un message politique ? Depuis quand le souvenir d’une bataille fondatrice devient-il un acte de propagande ? Depuis quand la mémoire nationale d’un pays indépendant est-elle assimilée à une prise de position partisane ?
Si l’on suit ce raisonnement jusqu’au bout, il faudrait alors considérer que les références à l’indépendance américaine, à la Révolution française ou à d’autres épisodes historiques majeurs seraient également des messages politiques. Or personne n’oserait sérieusement soutenir une telle absurdité.
Vertières n’est pas un parti politique. Vertières n’est pas une idéologie. Vertières n’est pas un mouvement militant contemporain. Vertières est un fait historique. C’est l’événement qui a permis la naissance de la première République noire indépendante du monde moderne. C’est une page inscrite dans la mémoire collective haïtienne. C’est un symbole de liberté, de courage et de dignité.
Ce qui rend cette décision encore plus difficile à comprendre est le contexte même de la qualification haïtienne. Les Grenadiers ont dû parcourir un chemin semé d’obstacles pour revenir à la Coupe du monde, cinquante-deux ans après leur unique participation en 1974. Pendant des années, ils ont joué loin de leurs supporters, loin de leurs stades, loin de leur public. Ils ont représenté un pays plongé dans une crise multidimensionnelle tout en continuant à porter ses couleurs avec fierté.
Le hasard de l’histoire a voulu que cette qualification soit obtenue un 18 novembre, la même date que la victoire de Vertières. Pour beaucoup d’Haïtiens, cette coïncidence n’était pas un détail. Elle représentait un lien symbolique entre les héros de 1803 et les sportifs de 2026. Un rappel que les plus grandes victoires naissent souvent dans l’adversité.
Pourquoi la FIFA considère-t-elle ce symbole comme problématique ? En quoi l’évocation d’un épisode historique vieux de plus de deux siècles menace-t-elle la neutralité du football mondial ? De quoi a-t-on peur exactement ? De l’esprit du 18 novembre 1803 ? De la mémoire d’anciens esclaves devenus vainqueurs ? D’un peuple qui refuse d’oublier son histoire ?
Ces interrogations deviennent encore plus légitimes lorsqu’on observe l’attitude récente de la direction de la FIFA elle-même.
En décembre 2025, le président de la FIFA, Gianni Infantino, a remis à Donald Trump le premier « FIFA Peace Prize », accompagné notamment d’une médaille et d’une cérémonie officielle organisée lors du tirage au sort de la Coupe du monde 2026. Cette distinction a été présentée comme une récompense pour des actions supposées en faveur de la paix et de l’unité mondiale. L’événement a suscité de nombreuses critiques et des accusations de violation du principe de neutralité politique de la FIFA. Des organisations et observateurs ont même déposé des plaintes formelles, estimant que le président de la FIFA avait franchi une ligne rouge en s’associant publiquement à un chef d’État engagé dans des débats politiques majeurs.
La contradiction saute aux yeux. D’un côté, une représentation artistique de Vertières est jugée trop politique pour figurer sur un maillot haïtien.
De l’autre, le président de la FIFA remet personnellement une distinction internationale à un président en exercice et multiplie les éloges à son endroit sans que l’organisation semble y voir un problème comparable. (Wikipedia)
Si Vertières constitue un message politique, alors comment qualifier la remise d’un prix à un dirigeant politique mondial ? Si la neutralité doit être protégée à tout prix, pourquoi ne s’applique-t-elle pas avec la même rigueur aux plus hauts responsables de la FIFA ?
Ces questions sont d’autant plus pertinentes que Donald Trump demeure au centre de débats internationaux concernant sa politique migratoire. Des millions de supporters à travers le monde devront solliciter un visa pour assister à la Coupe du monde organisée en partie sur le territoire américain. Pour de nombreux ressortissants de pays comme Haïti, l’accès au territoire américain demeure complexe et incertain. Dans ces conditions, l’idéal d’universalité que revendique la FIFA se heurte à des réalités géopolitiques qui touchent directement les supporters des nations qualifiées.
Le cas de l’Iran soulève également des interrogations similaires. Plusieurs médias internationaux ont rapporté les préoccupations entourant les conditions d’entrée et de séjour imposées à certaines délégations dans le contexte géopolitique actuel. Lorsque la politique interfère avec le football, la FIFA invoque généralement les limites de son pouvoir face aux décisions souveraines des États. Pourtant, lorsqu’il s’agit du maillot d’Haïti, elle n’hésite pas à intervenir avec fermeté. Cette différence de traitement nourrit inévitablement un sentiment d’injustice.
Au fond, ce dossier dépasse largement la question d’un simple maillot. Il touche à la manière dont les petites nations sont perçues dans les grandes organisations internationales. Lorsqu’une puissance économique ou politique agit, on invoque souvent la diplomatie, le protocole ou les réalités géopolitiques. Lorsqu’Haïti célèbre un symbole historique national, on invoque soudainement la neutralité.
Le problème n’est pas seulement la décision elle-même. Le problème est l’impression persistante que certaines mémoires sont jugées acceptables tandis que d’autres deviennent gênantes.
Or Vertières ne devrait gêner personne. Vertières n’est pas un appel à la violence. Vertières n’est pas un message d’exclusion. Vertières n’est pas une revendication partisane.
Vertières est la célébration d’une conquête universelle : la liberté.
C’est précisément le type de valeur que le sport prétend défendre. Le dépassement de soi. La résistance face à l’adversité. La quête de dignité. La victoire de l’espérance contre les obstacles.
La Coupe du monde est censée réunir les peuples, non les contraindre à effacer leur mémoire. Elle devrait permettre aux nations de partager ce qu’elles sont, ce qu’elles ont vécu et ce qui les inspire.
En censurant Vertières tout en tolérant des gestes infiniment plus politiques au sommet même de son organisation, la FIFA ne renforce pas sa neutralité. Elle fragilise sa crédibilité.
Et elle donne l’impression troublante qu’il existe deux catégories de symboles : ceux que l’on protège lorsqu’ils servent les puissants et ceux que l’on efface lorsqu’ils appartiennent aux plus petits.
Si tel est le message envoyé au monde, alors le problème n’est pas le maillot d’Haïti.
Le problème est la conception même de la neutralité que la FIFA prétend défendre.

