Éditorial
Par Francklyn B. Geffrard,
MIAMI, lundi 11 août 2025 (RHINEWS)- Port-au-Prince vit au rythme d’un nouveau décret d’état d’urgence sécuritaire de trois mois, couvrant l’Ouest, l’Artibonite et le Plateau central. Officiellement, cette mesure vise à « continuer la lutte contre l’insécurité » et répondre à la crise agricole et alimentaire. Dans la réalité, c’est un scénario maintes fois rejoué. Cette disposition, censée être exceptionnelle, est devenue une mécanique administrative presque routinière, reconduite à intervalles réguliers sans que la situation sécuritaire ne s’améliore réellement. Les gangs, loin de reculer, avancent.
Aujourd’hui, ces groupes armés ne se contentent plus de semer la terreur : ils s’installent, contrôlent des zones entières, dictent leur loi. Dans les trois départements sous état d’urgence, ils ont renforcé leur emprise. Les données des Nations Unies sont glaçantes : d’octobre 2024 à fin juin 2025, plus de 1 000 personnes tuées, plus de 200 blessées, 620 enlevées, et plus de 239 000 déplacées. Les campagnes, jadis grenier à riz du pays, sont devenues des zones sinistrées ; des cultivateurs sont abattus, d’autres contraints de fuir, laissant derrière eux champs brûlés et villages rasés. En avril dernier, des dizaines d’habitants ont dû traverser à pied ou à la nage la plus grande rivière du pays pour échapper aux massacres.
Ce nouvel état d’urgence intervient dans un contexte de bouleversements à la tête de la Police nationale d’Haïti. Vladimir Paraison a remplacé Normil Rameau comme directeur général a.i. de la PNH, alors que ce dernier, régulièrement critiqué pour son incapacité à endiguer la violence, alertait aussi sur le sous-financement chronique de son institution. Paraison, ancien chef de la sécurité du Palais national et officier en fonction lors de l’assassinat du président Jovenel Moïse en juillet 2021, prend ses fonctions alors que la PNH collabore avec les policiers kényans de la mission onusienne pour contenir les gangs.
Mais derrière ces changements de façade, une question dérange : plusieurs des policiers récemment promus ou nommés à de nouvelles fonctions ne jouissent pas d’une réputation irréprochable. Certains sont soupçonnés d’être impliqués dans l’insécurité foncière, usant de leur position pour s’approprier des terrains et des maisons appartenant à des particuliers. Comment croire que ces autorités, elles-mêmes accusées de s’enrichir sur le malheur d’autrui, pourraient incarner une réponse crédible à l’insécurité ?
Le problème dépasse de loin les têtes qui changent au sommet de la PNH. Sans une véritable politique publique de sécurité globale, l’état d’urgence restera un pansement sur une plaie béante. Les causes profondes de la criminalité — pauvreté extrême, effondrement institutionnel, trafic d’armes et de drogue, impunité systémique, ingérences étrangères — sont laissées intactes. Dans ces conditions, chaque nomination, chaque décret, chaque mission internationale se heurte au même mur : un État affaibli et un système miné par la corruption et l’absence de vision.
La vérité, c’est que la répétition des états d’urgence donne l’illusion d’agir alors qu’elle consacre l’impuissance. Pendant ce temps, les gangs consolident leur pouvoir, imposent leurs lois et redessinent la carte du pays. L’urgence ne devrait pas être celle d’un nouveau décret, mais celle d’un plan intégré : réformes institutionnelles profondes, refondation de la PNH, politiques sociales ciblées, contrôle effectif des frontières et poursuites judiciaires crédibles contre les criminels et leurs complices.
L’état d’urgence, en l’absence de réformes structurelles et d’actions coordonnées, produit au mieux des effets d’annonce. Il ne désarme pas les gangs, ne restaure pas l’autorité de l’État, et ne redonne pas aux citoyens la liberté d’aller et venir. La question est simple : le pouvoir en place a-t-il la volonté politique et les moyens d’aller au-delà des mesures temporaires pour s’attaquer au problème à la racine ?
Pour inverser la tendance, plusieurs actions s’imposent. D’abord, un assainissement urgent de la PNH : audit des promotions et nominations, suspension immédiate des agents impliqués dans des crimes ou spoliations, et poursuites judiciaires exemplaires. Ensuite, une lutte réelle contre les trafics : contrôle renforcé des ports et frontières, coopération internationale ciblée sur les réseaux d’armes et de drogue. Sur le terrain, une offensive territoriale coordonnée entre la PNH et la mission internationale pour reprendre les zones stratégiques agricoles et portuaires. Parallèlement, un soutien concret aux agriculteurs et la relance de la production dans l’Artibonite, accompagnés du rétablissement des services publics dans les zones sécurisées. Enfin, la fin de l’impunité : tribunaux spéciaux contre le crime organisé, protection renforcée des magistrats et enquêteurs, application stricte de la loi.
Sans cette rupture nette avec la routine de l’état d’urgence et les nominations douteuses, Haïti continuera de s’enfoncer dans un chaos sécuritaire et humanitaire. Les gangs n’attendront pas que l’État se réveille. Chaque jour d’inaction, chaque mesure cosmétique leur laisse le temps de renforcer leur emprise. L’heure n’est plus aux annonces, mais à l’action ferme, coordonnée et transparente. L’avenir d’Haïti dépend de cette volonté politique qui, jusqu’ici, a cruellement manqué.
Haïti doit choisir : continuer à vivre au rythme de ces états d’urgence qui normalisent l’exception, ou engager enfin une refondation sécuritaire qui s’attaque aux racines du mal. Tant que cette décision ne sera pas prise, les gangs écriront l’histoire, et l’État ne fera que la commenter.

