Par Francklyn B. Geffrard,
PORT-AU-PRINCE, dimanche 6 septembre 2026 (RHINEWS)– Il est des héritages dont on mesure la valeur au moment où on les reçoit. Il en est d’autres dont on ne découvre la gravité qu’au moment où l’on comprend qu’il ne reste presque plus rien à réparer. Haïti risque aujourd’hui de transmettre à ses enfants non seulement un pays appauvri, meurtri, déplacé et traumatisé, mais un pays dont l’État lui-même pourrait avoir perdu une partie substantielle de ses capacités fondamentales. Et c’est probablement là le danger le plus grave de la crise actuelle : nous pourrions continuer à parler de gouvernement, d’élections, de transition, de partis et de conquête du pouvoir alors que la question essentielle est devenue beaucoup plus brutale : quel État restera-t-il à ceux qui hériteront d’Haïti demain ?
Cette question n’est ni théorique ni académique. Elle est devenue une question de survie nationale.
Haïti n’est évidemment pas un État juridiquement disparu. La République existe, ses frontières existent, son gouvernement existe, son administration existe, sa police existe, ses tribunaux existent, sa diplomatie existe et sa souveraineté internationale demeure reconnue. Mais un État ne se résume pas à son existence juridique. Il doit également être capable d’exercer effectivement son autorité, de protéger sa population, de contrôler son territoire, de rendre justice, de faire respecter la loi, de fournir des services publics et de garantir une certaine continuité institutionnelle.
C’est précisément cet écart entre l’État juridique et l’État réel qui devrait désormais nous inquiéter.
Depuis plusieurs années, les crises haïtiennes sont généralement présentées séparément. On parle de crise politique, de crise constitutionnelle, de crise sécuritaire, de crise humanitaire, de crise économique, de crise sociale ou encore de crise de gouvernance. Mais lorsqu’un même pays est simultanément confronté à toutes ces crises, lorsqu’elles cessent d’être indépendantes les unes des autres et commencent à se renforcer mutuellement, il faut avoir le courage de poser une question différente : ne sommes-nous pas en présence d’une crise de l’État lui-même ?
Le Fonds monétaire international décrit en 2026 une crise humanitaire et sécuritaire sévère dans laquelle les groupes armés continuent de saper l’autorité de l’État dans plusieurs régions. Selon le FMI, environ 1,45 million de personnes sont déplacées à l’intérieur du pays, 5,7 millions font face à une insécurité alimentaire aiguë et quelque 6,4 millions de personnes devraient avoir besoin d’une assistance humanitaire en 2026. Le FMI relève également que l’économie haïtienne a connu une septième année consécutive de contraction en 2025 et qu’une nouvelle contraction était attendue en 2026.
Ces chiffres ne racontent pas toute la crise. Mais ils montrent qu’elle n’est plus réductible à une simple succession d’incidents sécuritaires.
La première question que nous devons nous poser est celle du territoire.
Un État peut-il prétendre exercer pleinement sa souveraineté lorsque des groupes armés contrôlent des portions importantes de son territoire, bloquent des axes routiers, imposent des péages clandestins, organisent des enlèvements et empêchent les institutions publiques d’y exercer normalement leurs fonctions ?
Human Rights Watch rapporte que les groupes criminels alliés au sein de la coalition « Viv Ansanm » avaient consolidé en 2025 leur contrôle sur environ 90 % de Port-au-Prince et de sa zone métropolitaine, tout en étendant leur influence à des départements comme l’Artibonite, le Centre et le Nord-Ouest. L’organisation relève également que ces groupes contrôlent des routes importantes, perturbant l’accès aux biens essentiels et aux services publics.
Le chiffre de 90 % mérite naturellement d’être manié avec prudence, car le contrôle territorial est une réalité mouvante et difficile à mesurer avec une précision absolue. Mais même en laissant de côté le pourcentage exact, le phénomène qu’il décrit est incontestable : dans certaines zones, l’État n’est plus l’unique autorité capable d’imposer concrètement sa volonté.
Et c’est ici que la nature de la crise change.
Un gang qui commet un meurtre est un problème criminel. Un groupe armé qui enlève des citoyens est un problème criminel et sécuritaire. Mais lorsque des organisations armées contrôlent des routes, empêchent les habitants de circuler, imposent des prélèvements, déplacent des populations et déterminent l’accès à certains territoires, elles deviennent également un problème de souveraineté.
La question n’est donc plus seulement : comment vaincre les gangs ?
La question devient : comment restaurer l’autorité de l’État là où elle a été remplacée, contestée ou vidée de sa substance ?
Cette distinction est capitale. Car on peut vaincre militairement un groupe armé sans reconstruire l’État. On peut reprendre une rue sans reconstruire une institution. On peut libérer une route sans rétablir durablement la justice, la police, l’administration et les services publics qui doivent empêcher qu’un autre groupe armé ne vienne occuper le même espace quelques mois plus tard.
C’est précisément pourquoi la réponse exclusivement sécuritaire serait insuffisante.
La crise haïtienne n’est pas seulement une guerre contre des gangs. Elle est aussi le résultat d’une longue dégradation de la capacité de l’État à occuper effectivement le territoire national.
Et lorsque l’État recule, quelqu’un finit toujours par occuper l’espace laissé vacant.
Le deuxième indicateur est encore plus fondamental : le monopole de la violence.
Dans un État fonctionnel, la force légitime appartient aux institutions publiques. La police et, dans certaines circonstances prévues par la loi, les forces armées, sont chargées d’assurer la sécurité. Les citoyens peuvent contester l’État, mais ils savent que la police, la justice et les tribunaux constituent les voies normales de règlement des conflits.
Que se passe-t-il lorsque cette certitude disparaît ?
Que se passe-t-il lorsque le citoyen considère que la police ne peut pas le protéger, que le tribunal ne pourra pas lui rendre justice et que l’État ne sera pas capable de poursuivre ceux qui l’ont agressé ?
Il cherche d’autres mécanismes. C’est dans ce contexte qu’apparaissent les groupes d’autodéfense, les expéditions punitives et les formes de justice populaire. Ces pratiques ne doivent évidemment pas être légitimées. Elles constituent elles-mêmes une violation du droit et peuvent produire de nouvelles atrocités.
Mais elles doivent être comprises comme un symptôme. Lorsqu’une population commence à se substituer aux institutions de sécurité et de justice, cela signifie que le contrat entre le citoyen et l’État est déjà profondément fissuré.
La crise de l’État se mesure donc également à la confiance.
Un État ne gouverne pas seulement par la coercition. Il gouverne aussi parce que les citoyens reconnaissent, au moins minimalement, la légitimité de ses institutions. Cette reconnaissance disparaît lorsque les règles semblent ne plus s’appliquer de manière égale, lorsque l’impunité devient ordinaire, lorsque la justice reste inaccessible et lorsque la population ne voit plus dans les institutions publiques un moyen crédible de résoudre ses problèmes.
La justice est à cet égard un révélateur particulièrement cruel. Une police affaiblie est grave. Une justice paralysée l’est encore davantage. Car une police qui arrête sans qu’un système judiciaire fonctionnel puisse enquêter, poursuivre et juger ne peut pas durablement restaurer l’ordre.
Le problème haïtien est donc celui d’une chaîne institutionnelle profondément fragilisée : prévention, police, enquête, justice, jugement, détention et réinsertion.
Lorsque plusieurs maillons de cette chaîne sont défaillants simultanément, l’impunité cesse d’être un simple problème judiciaire. Elle devient une question d’autorité étatique.
Le citoyen finit alors par apprendre une terrible leçon : l’État existe, mais il ne peut pas nécessairement le protéger.
Et lorsqu’une population apprend à vivre sans attendre l’État, l’État perd quelque chose de beaucoup plus précieux qu’un territoire : il perd sa fonction dans la vie quotidienne.
C’est également ce que révèle la crise des services publics.
Pour un constitutionnaliste, l’État est une construction juridique. Pour un citoyen ordinaire, l’État est beaucoup plus concret. C’est l’école de son enfant. C’est le centre de santé. C’est le commissariat. C’est le tribunal. C’est l’état civil. C’est la route. C’est l’électricité. C’est l’eau. C’est la possibilité de travailler, de circuler, de commercer et de rentrer chez soi sans devoir négocier son passage avec une organisation armée.
Lorsque ces fonctions se dégradent simultanément, la question de la crise de l’État devient inévitable.
En Haïti, les conséquences sont déjà visibles. Human Rights Watch rapporte que plus de 1 600 écoles avaient fermé en 2025, affectant environ 243 000 élèves et 7 500 enseignants. L’organisation indique également qu’en avril 2025, environ 40 % des établissements de santé étaient fermés et 33 % ne fonctionnaient que partiellement, laissant une partie considérable de la population sans accès aux soins essentiels.
Il faut mesurer ce que ces chiffres signifient. Un enfant qui ne peut plus aller à l’école à cause de la violence n’est pas seulement victime d’une crise sécuritaire. Il est aussi victime d’une incapacité de l’État à garantir le droit à l’éducation.
Une femme qui ne peut plus accéder à un centre de santé n’est pas seulement victime de l’insécurité. Elle est également victime d’un affaiblissement de la capacité de l’État à garantir un service public essentiel.
Un agriculteur qui ne peut plus acheminer sa production parce qu’une route est contrôlée par un groupe armé n’est pas simplement confronté à un problème économique. Il est confronté à l’effacement de l’autorité publique sur un espace essentiel à sa vie.
C’est ainsi que la crise sécuritaire devient une crise économique, puis sociale, puis institutionnelle.
Le déplacement massif de la population constitue un autre signal d’alarme.
Plus de 1,4 million de personnes avaient été contraintes de quitter leur domicile en raison de la violence, selon les données des Nations unies et du FMI. L’ONU estime que cette population représente environ 12 % du pays. Dans le même temps, 5,7 millions de personnes sont confrontées à une insécurité alimentaire sévère.
Il faut alors poser une question qui dérange : que dit de la capacité protectrice d’un État le fait que plus d’un Haïtien sur dix ait dû quitter son domicile pour échapper à la violence ?
Il serait injuste de faire de l’État l’unique responsable de chaque déplacement. Les groupes armés portent une responsabilité directe dans les violences qui provoquent ces mouvements de population. Mais précisément : si l’État ne parvient pas à empêcher durablement ces violences, il faut bien interroger sa capacité à remplir sa fonction protectrice.
La crise alimentaire révèle la même fragilité. Un pays dans lequel 5,7 millions de personnes sont confrontées à une insécurité alimentaire aiguë ne peut pas être analysé uniquement sous l’angle de l’aide humanitaire. Les routes bloquées, les déplacements, les difficultés d’approvisionnement, la destruction des activités économiques, l’insécurité dans les zones agricoles et la faiblesse des revenus produisent un système de vulnérabilité dans lequel l’État peine à agir comme régulateur et protecteur.
L’économie elle-même est désormais prise dans ce piège. Le FMI indique que le produit intérieur brut réel d’Haïti s’est contracté pour la septième année consécutive en 2025 et qu’une nouvelle contraction était attendue en 2026. Il relève également que les groupes armés bloquent des routes, imposent des prélèvements illicites et perturbent l’activité économique, tandis que la situation budgétaire demeure fragile.
C’est un cercle vicieux. Moins l’économie produit, moins l’État dispose de ressources. Moins l’État dispose de ressources, moins il peut financer la sécurité, la justice, l’éducation, la santé et les infrastructures. Moins ces services sont disponibles, plus la population perd confiance. Plus la confiance disparaît, plus l’État peine à mobiliser les citoyens autour d’un projet collectif.
La question fiscale devient alors une question de souveraineté.
Un État qui ne peut pas mobiliser suffisamment de ressources nationales pour financer ses fonctions essentielles devient mécaniquement plus dépendant de l’extérieur.
Et il faut ici parler de la communauté internationale sans caricature.
L’aide internationale demeure indispensable à des millions d’Haïtiens. Les organisations internationales, les gouvernements étrangers et les ONG jouent un rôle considérable dans la réponse humanitaire. Mais une question stratégique doit être posée : combien de temps un État peut-il dépendre de mécanismes extérieurs pour assurer des fonctions qui devraient progressivement relever de ses propres capacités ?
Soutenir l’État haïtien n’est pas la même chose que se substituer à lui.
La différence devrait être au cœur de toute stratégie internationale.
Un partenaire étranger peut fournir des ressources, de l’expertise, de la formation, de la logistique ou un appui sécuritaire. Mais il ne peut pas, à la place de la société haïtienne, construire durablement la légitimité politique des institutions nationales.
La souveraineté ne peut pas être externalisée indéfiniment.
C’est pourquoi la présence d’une force internationale ne devrait jamais être considérée comme un substitut permanent à l’État. La Force de répression des gangs appuyée par les Nations unies, dont le déploiement a commencé en avril 2026, peut contribuer à créer un espace sécuritaire permettant aux institutions haïtiennes de reprendre pied. Mais cet espace doit être utilisé pour reconstruire la capacité nationale, et non pour installer une dépendance permanente. Le FMI souligne d’ailleurs que la force doit contribuer à restaurer la sécurité et soutenir la reprise, dans un contexte où les institutions haïtiennes restent fortement fragilisées. (IMF)
Cette question devient encore plus urgente lorsqu’on observe la situation politique.
Haïti n’a pas organisé d’élections nationales depuis 2016. Le Parlement est inactif depuis 2019 et le pays n’a plus disposé de représentants élus au niveau national depuis janvier 2023, selon Human Rights Watch.
Il ne faut pas en conclure mécaniquement que l’État a disparu.
Mais il faut reconnaître que l’une de ses principales sources de légitimité démocratique est gravement affaiblie.
Une transition peut être nécessaire. Elle peut même constituer une solution temporaire lorsque les institutions constitutionnelles sont incapables de fonctionner. Mais une transition qui se prolonge finit par poser une question fondamentale : combien de temps une démocratie peut-elle fonctionner sans institutions démocratiquement renouvelées ?
Le provisoire peut être nécessaire. Mais lorsqu’il devient permanent, il devient lui-même une crise.
C’est dans ce contexte que le calendrier électoral du Conseil électoral provisoire prend une importance particulière. Le CEP a fixé au 13 décembre 2026 le premier tour des élections présidentielle et législatives ainsi que la ratification populaire des changements proposés à la Constitution. Le second tour est prévu le 21 février 2027. Mais le CEP lui-même précise que le respect du calendrier dépend notamment de l’établissement d’un climat sécuritaire acceptable et des ressources financières nécessaires. Voilà le paradoxe.
Haïti doit organiser des élections pour restaurer ses institutions. Mais pour organiser des élections crédibles, il faut précisément certaines capacités étatiques qui sont aujourd’hui parmi les plus fragiles.
Il faut pouvoir inscrire les électeurs. Il faut pouvoir leur permettre de se déplacer. Il faut protéger les candidats. Il faut sécuriser les bureaux de vote. Il faut transporter le matériel électoral. Il faut permettre aux citoyens déplacés de participer. Il faut garantir la liberté de campagne. Il faut compter les suffrages. Il faut régler les contestations.
Autrement dit, il faut un minimum d’État pour reconstruire l’État par les urnes.
C’est pourquoi les élections ne peuvent pas être pensées comme une baguette magique.
Oui, Haïti doit retourner à l’ordre constitutionnel et démocratique. Oui, les citoyens doivent retrouver le droit de choisir leurs représentants. Oui, la légitimité électorale est indispensable.
Mais une élection ne crée pas automatiquement une police opérationnelle. Elle ne reconstruit pas les tribunaux. Elle ne rétablit pas les routes. Elle ne détruit pas les réseaux criminels. Elle ne répare pas les écoles. Elle ne finance pas les hôpitaux. Elle ne recrée pas instantanément la confiance.
Une élection peut donner naissance à un gouvernement légitime.
Elle ne suffit pas à créer un État capable.
C’est pourquoi le véritable enjeu du 13 décembre ne devrait pas être seulement de savoir qui remportera l’élection. Il devrait être de savoir dans quel État ce futur gouvernement prendra le pouvoir.
Recevra-t-il un État capable de fonctionner ou un appareil institutionnel déjà profondément dégradé ?
Recevra-t-il un territoire administrable ou un territoire fragmenté par des pouvoirs armés ?
Recevra-t-il une administration capable de produire des services ou une administration affaiblie par des années de crise ?
Recevra-t-il une population prête à croire à nouveau dans les institutions ou une population qui aura appris à se débrouiller sans elles ?
Voilà le véritable sujet. Et c’est pourquoi la crise des gangs ne peut être dissociée de la crise politique.
Mais il serait tout aussi dangereux de faire des gangs l’unique explication de l’effondrement progressif des capacités de l’État.
Les groupes armés sont aujourd’hui une menace majeure. Mais ils n’ont pas créé à eux seuls toutes les fragilités institutionnelles d’Haïti. Leur expansion s’est nourrie d’années d’impunité, de faiblesse institutionnelle, de corruption, de clientélisme, de luttes politiques, d’exclusion économique et de défaillances répétées de la gouvernance.
Il faut donc avoir le courage de poser une question beaucoup plus difficile : qui a permis que l’État haïtien devienne suffisamment faible pour que des groupes armés puissent lui disputer une partie de son autorité ?
Cette question ne doit pas servir à désigner indistinctement des coupables. Elle doit permettre d’identifier les mécanismes.
Car si l’on détruit seulement les gangs sans réformer les institutions qui ont permis à leur pouvoir de prospérer, le problème réapparaîtra.
Si l’on change seulement les dirigeants sans réformer l’administration, l’impunité et la justice, le problème réapparaîtra.
Si l’on organise seulement des élections sans reconstruire les capacités de l’État, le problème réapparaîtra.
Si l’on dépend seulement de partenaires étrangers pour assurer la sécurité, le problème réapparaîtra dès que ces partenaires réduiront leur présence.
Haïti ne manque donc pas seulement d’un gouvernement capable.
Haïti manque de capacités étatiques suffisamment solides pour que n’importe quel gouvernement démocratiquement élu puisse réellement gouverner.
C’est là toute la différence. Un gouvernement peut être remplacé en quelques heures.
Un État se reconstruit en plusieurs années.
Et parfois en plusieurs générations.
Il faut également se méfier d’un autre raccourci : celui qui consiste à déclarer qu’Haïti serait déjà un « État failli ».
Le terme peut être politiquement spectaculaire, mais il est intellectuellement insuffisant.
Haïti possède encore des institutions qui fonctionnent. L’administration continue d’agir. La Banque de la République d’Haïti fonctionne. La police mène des opérations. Des tribunaux continuent de rendre des décisions. Des enseignants continuent d’enseigner. Des médecins continuent de soigner. Des fonctionnaires continuent de travailler. Des citoyens continuent de créer des entreprises, de produire, de commercer, de s’organiser et de faire vivre le pays malgré les circonstances.
L’État haïtien n’a donc pas disparu. Mais cette réalité ne doit pas servir de prétexte pour nier la gravité de son affaiblissement.
Le vrai danger se situe précisément entre ces deux extrêmes.
Haïti n’est peut-être pas un pays sans État.
Mais elle risque de devenir un pays où l’État n’est plus capable d’exercer suffisamment de ses fonctions essentielles pour garantir à tous les citoyens une vie normale.
C’est beaucoup plus subtil. Et peut-être beaucoup plus dangereux.
Car un État ne s’effondre pas nécessairement en une seule journée. Il peut perdre progressivement ses fonctions.
D’abord, il perd le contrôle d’une route.
Puis d’un quartier.
Puis d’une commune.
Puis sa capacité à fournir certains services.
Puis sa capacité à faire appliquer la justice.
Puis la confiance des citoyens.
Puis sa capacité fiscale.
Puis sa légitimité.
Et un matin, on découvre que l’État existe toujours dans les textes, mais qu’une partie de la population a appris à vivre sans lui.
C’est cette trajectoire qu’Haïti doit absolument éviter.
La reconstruction doit donc commencer par un changement de perspective.
Il ne faut pas seulement reconstruire le pouvoir. Il faut reconstruire l’État.
Il ne faut pas seulement rechercher des dirigeants. Il faut reconstruire des institutions.
Il ne faut pas seulement organiser des élections. Il faut garantir les conditions permettant aux élections de produire une autorité légitime et durable.
Il ne faut pas seulement reprendre les territoires aux gangs. Il faut y réinstaller durablement la police, la justice, l’administration, l’école, la santé et les services publics.
Il ne faut pas seulement demander aux citoyens de respecter la loi. Il faut leur donner des raisons de croire que la loi les protège également.
Il ne faut pas seulement demander aux contribuables de financer l’État. Il faut leur montrer que l’État est capable de transformer leurs contributions en sécurité, en justice et en services.
Il ne faut pas seulement demander à la communauté internationale de financer Haïti. Il faut exiger que chaque dollar investi contribue autant que possible à renforcer les capacités nationales.
Autrement dit, il faut reconstruire le contrat social.
Car le problème fondamental n’est peut-être plus seulement que les Haïtiens ne font pas suffisamment confiance à leurs dirigeants. Le problème est qu’une partie croissante de la population risque de ne plus croire que l’État lui-même puisse changer sa vie.
C’est une différence considérable.
On peut remplacer un président.
On peut dissoudre un gouvernement.
On peut réformer une Constitution.
On peut changer une loi.
Mais comment reconstruit-on la confiance d’une population qui a appris, génération après génération, que les institutions publiques peuvent être absentes précisément au moment où elle en a le plus besoin ?
Voilà le chantier historique qui attend Haïti.
Et ce chantier dépasse largement la prochaine élection.
Le pays doit retrouver son territoire. Il doit retrouver sa justice. Il doit retrouver sa capacité administrative. Il doit retrouver sa capacité fiscale. Il doit retrouver ses écoles. Il doit retrouver ses hôpitaux. Il doit retrouver ses routes. Il doit retrouver sa police. Il doit retrouver sa confiance.
Surtout, il doit retrouver la conviction que l’État appartient à la nation et non à ceux qui, temporairement, occupent ses institutions.
Car le véritable risque n’est pas seulement d’hériter d’un mauvais gouvernement.
Le véritable risque est d’hériter d’un pays où le gouvernement existe, mais où l’État ne fonctionne presque plus.
C’est là que se trouve le danger historique.
Nous pouvons continuer à nous quereller sur les noms, les partis, les candidatures, les transitions et les postes. Nous pouvons continuer à organiser des conférences, des réunions et des négociations politiques. Nous pouvons même réussir à organiser une élection.
Mais si, au lendemain de cette élection, le nouveau pouvoir découvre qu’il ne contrôle pas suffisamment le territoire, qu’il ne peut pas garantir la sécurité, que la justice reste paralysée, que les services publics sont défaillants, que l’économie est exsangue, que les finances publiques sont fragiles et qu’une partie de la population vit sous la menace de pouvoirs armés, alors nous aurons changé de gouvernement sans véritablement changé la situation du pays.
Ce serait une victoire électorale sans victoire étatique.
Et Haïti ne peut plus se permettre ce luxe.
Le véritable héritage que nous devons laisser aux générations futures ne devrait pas être simplement une nouvelle Constitution, un nouveau Parlement ou un nouveau président. Il devrait être un État capable de fonctionner lorsque le président n’est pas présent, lorsque les caméras sont éteintes et lorsque les partenaires étrangers repartent.
Un État capable de protéger un enfant qui va à l’école.
Un État capable de défendre une femme qui porte plainte.
Un État capable de garantir à un agriculteur l’accès à son marché.
Un État capable de faire circuler librement ses citoyens sur les routes nationales.
Un État capable de juger un criminel sans intervention politique.
Un État capable de percevoir l’impôt sans être accusé de racket.
Un État capable de fournir des soins à un malade sans que celui-ci doive traverser plusieurs territoires contrôlés par des groupes armés.
Un État capable, surtout, de donner à ses citoyens le sentiment que leur avenir ne dépend pas de la puissance du groupe armé installé dans leur quartier.
Voilà ce que signifie véritablement reconstruire Haïti.
La question historique qui se pose à notre génération n’est donc plus simplement de savoir qui héritera du pouvoir.
Elle est beaucoup plus grave :
quel pays allons-nous laisser à ceux qui viendront après nous ?
Un pays avec un État capable de protéger, de gouverner, de rendre justice et de servir ?
Ou un pays dans lequel l’État aura conservé ses symboles, ses bureaux et ses textes, mais aura progressivement perdu ses fonctions essentielles ?
Nous pouvons encore éviter ce dernier scénario.
Mais pour cela, il faut commencer par appeler la crise par son véritable nom.
Haïti ne traverse plus seulement une crise de gouvernement.
Elle ne traverse plus seulement une crise politique.
Elle ne traverse plus seulement une crise sécuritaire.
Elle est confrontée à une crise profonde des capacités de l’État.
Et si nous continuons à traiter séparément chacune de ses manifestations, nous risquons de manquer le phénomène qui les relie toutes.
Le temps n’est donc plus seulement venu de sauver un gouvernement, une transition ou une élection.
Il est venu de sauver la capacité même de l’État haïtien à exister dans la vie réelle de ses citoyens.
Car le jour où une génération héritera d’un pays dont l’État ne sera plus qu’un nom inscrit dans les textes, il sera trop tard pour se demander comment nous en sommes arrivés là.

