Haïti face à une autre insécurité : quand le système de santé cesse de protéger la vie…

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Par Francklyn B. Geffrard,

PORT-AU-PRINCE, samedi 22 août 2026 (RHINEWS)– Il existe en Haïti une forme d’insécurité dont on parle beaucoup moins que des kidnappings, des assassinats, des affrontements armés et des déplacements de population, mais dont les conséquences peuvent être tout aussi meurtrières : l’insécurité sanitaire. Elle ne fait pas toujours de bruit. Elle ne tire pas. Elle ne barricade pas les rues. Elle ne s’empare pas d’un quartier. Pourtant, elle tue. Elle tue lorsqu’une femme enceinte ne trouve pas à temps une maternité capable de prendre en charge une complication, lorsqu’un accidenté attend une ambulance qui n’arrive pas, lorsqu’un enfant souffrant d’une détresse respiratoire ne bénéficie pas d’oxygène, lorsqu’un malade parcourt des dizaines de kilomètres pour trouver un médecin ou lorsqu’un hôpital fonctionne sans médicaments, sans personnel suffisant, sans électricité fiable ou sans équipements essentiels.

Le phénomène est d’autant plus préoccupant qu’il ne s’agit plus d’une succession de dysfonctionnements isolés. Les données disponibles auprès de l’Organisation mondiale de la santé (OMS), de l’Organisation panaméricaine de la santé (OPS), de l’UNICEF et de la Banque mondiale décrivent un système soumis à une pression exceptionnelle, avec des établissements fermés ou partiellement fonctionnels, un déficit considérable de professionnels, des ressources financières insuffisantes, une forte dépendance à l’aide extérieure, des difficultés d’accès aux soins et une violence armée qui désorganise jusqu’aux services indispensables à la survie.

La première difficulté consiste pourtant à bien définir ce que l’on entend par « insécurité sanitaire ». Elle ne se résume pas à l’absence d’hôpitaux ou à la vétusté de certains centres de santé. Elle désigne une situation dans laquelle une population ne peut pas bénéficier, au moment où elle en a besoin, de soins accessibles, abordables, continus, sûrs et de qualité. Elle commence donc avant l’arrivée du malade à l’hôpital. Elle englobe l’accès géographique, le coût des soins, la disponibilité du personnel, les médicaments, les équipements, les services d’urgence, les ambulances, l’eau, l’électricité, l’assainissement, la prévention, la vaccination, la surveillance épidémiologique et, surtout, la capacité de l’État à organiser et réguler l’ensemble.

À cet égard, Haïti se trouve dans une situation particulièrement préoccupante. La population n’est plus celle du dernier recensement général de 2003. La Banque mondiale estime aujourd’hui la population haïtienne à 11,77 millions d’habitants en 2024 et à 11,91 millions en 2025. L’espérance de vie à la naissance était d’environ 65 ans en 2024. (World Bank Open Data⁠) Cette réalité démographique devrait imposer une modernisation profonde de la planification sanitaire. Or, le pays continue de souffrir d’un déficit de données actualisées sur ses ressources humaines, ses infrastructures et ses besoins sanitaires réels.

Le problème du personnel de santé illustre cette contradiction. On entend régulièrement avancer qu’Haïti compterait moins de 3 000 médecins et moins de 5 000 infirmières actifs. Ces chiffres doivent être maniés avec prudence parce que les registres disponibles ne permettent pas d’établir avec certitude, en 2026, le nombre de professionnels effectivement en activité, leur répartition territoriale et leur présence réelle dans le secteur public. Mais les données les plus récentes de l’OPS permettent de mesurer l’ampleur du déficit. En 2025, l’OPS estimait à seulement 6,38 professionnels de santé pour 10 000 habitants la densité haïtienne correspondant à huit catégories professionnelles : médecins, infirmières, sages-femmes, dentistes, pharmaciens, physiothérapeutes, psychologues et agents de santé communautaire. La moyenne des Amériques atteignait 66,57 pour 10 000 habitants, tandis que le seuil de référence retenu par l’OMS et l’OPS est de 44,5 pour 10 000.

Il faut comprendre ce que signifie réellement cette comparaison. Le seuil de 44,5 professionnels pour 10 000 habitants ne signifie pas qu’Haïti devrait compter 44,5 médecins pour 10 000 habitants. Il concerne l’ensemble des principales catégories de professionnels de santé. Pour une population de 11,9 millions d’habitants, un ratio de 44,5 correspondrait à environ 52 900 professionnels appartenant aux catégories concernées. Le ratio de 6,38 correspond, lui, à environ 7 600 professionnels. L’écart est donc immense. L’OPS relève en outre que la densité des infirmières n’était que de 3,84 pour 10 000 habitants en Haïti, contre une moyenne régionale très largement supérieure.

Cette pénurie ne peut pas être expliquée uniquement par le nombre de diplômés. La migration des professionnels, les capacités limitées de formation, les conditions de travail, les rémunérations, l’insécurité et la mauvaise répartition territoriale aggravent le problème. L’OPS identifie précisément la capacité de formation, le vieillissement de la main-d’œuvre, la migration — particulièrement importante dans les Caraïbes — et la répartition inégale des professionnels comme des facteurs majeurs de la pénurie régionale. (

Si l’on reprend, à titre illustratif, l’hypothèse de 3 000 médecins pour une population de près de 11,9 millions d’habitants, cela représente à peine 2,5 médecins pour 10 000 habitants. Cinq mille infirmières représenteraient environ 4,2 infirmières pour 10 000 habitants. Ces deux catégories réunies donneraient environ 6,7 professionnels pour 10 000 habitants. Même cette addition simplifiée ne doit pas être confondue avec l’indicateur de l’OPS, qui comprend huit catégories, mais elle permet de comprendre pourquoi un système sanitaire ne peut fonctionner correctement lorsqu’il manque simultanément des médecins, des infirmières, des sages-femmes, des techniciens, des spécialistes et des agents de santé communautaire.

La question n’est donc pas seulement de savoir combien de médecins Haïti possède. Il faut également demander combien de médecins sont effectivement disponibles, où ils travaillent, combien sont spécialisés, combien travaillent dans les établissements publics, combien sont disponibles pour les urgences et combien peuvent être mobilisés dans les départements en dehors de Port-au-Prince. Un médecin concentré dans la capitale ne peut pas répondre au besoin d’une femme enceinte dans le Nord-Ouest ou d’un accidenté dans le Centre.

L’infrastructure sanitaire révèle une autre dimension de la crise. Selon l’OPS, seulement 26 % des établissements hospitaliers d’hospitalisation du pays étaient pleinement fonctionnels, tandis que 49 % fonctionnaient partiellement, 21 % n’étaient pas fonctionnels et 4 % avaient été détruits Le document d’appel d’urgence 2026 de l’OMS précise que, sur 268 établissements hospitaliers d’hospitalisation recensés, seulement 26 % étaient pleinement opérationnels à l’échelle nationale. Dans la zone métropolitaine de Port-au-Prince, seuls 37 établissements sur 100 étaient fonctionnels. L’OMS rapporte également que les pillages, l’insécurité et les pénuries chroniques de carburant continuent de compromettre la prestation des soins.

Ces chiffres devraient suffire à faire comprendre qu’un hôpital n’est pas simplement un bâtiment. Un bâtiment avec une enseigne « hôpital » ne garantit pas la santé. Un établissement hospitalier doit disposer de médecins, d’infirmières, de médicaments, de sang, d’oxygène, d’électricité, d’eau, de laboratoire, d’imagerie, de bloc opératoire, d’anesthésie, d’équipements de réanimation, d’ambulances et d’un système de référence fonctionnel. Sans ces éléments, l’établissement existe physiquement, mais sa capacité à sauver des vies demeure limitée.

Le problème des infrastructures n’est d’ailleurs pas nouveau. La Banque mondiale avait déjà relevé que Haïti disposait de nombreux hôpitaux insuffisamment équipés, alors que la densité des dispensaires n’était que de 0,3 pour 10 000 habitants. Elle estimait également à seulement 13 dollars par habitant et par an les dépenses publiques de santé à l’époque de son étude, soit moins que la moyenne des pays à faible revenu, évaluée à 15 dollars. Plus de la moitié des dépenses de santé étaient consacrées aux soins curatifs, alors que la prévention et les soins primaires demeuraient insuffisamment financés. (World Bank⁠)

Le problème financier demeure central. Les données de la Banque mondiale indiquent que les dépenses courantes de santé représentaient environ 3,2 % du PIB en 2022. (World Bank⁠) Les données les plus récentes de la Banque mondiale, issues de la base mondiale des dépenses de santé, évaluent les dépenses courantes de santé par habitant à environ 54,41 dollars en 2023, toutes sources confondues. Il faut distinguer ces dépenses totales des dépenses publiques : les 54,41 dollars ne signifient donc pas que l’État haïtien dépense cette somme pour chaque citoyen.

Cette distinction est fondamentale parce qu’une grande partie du financement de la santé repose historiquement sur les ménages et sur l’aide extérieure. Or, lorsque le coût des soins repose trop fortement sur les familles, les plus pauvres renoncent aux traitements, retardent les consultations ou vendent leurs biens pour payer une hospitalisation. La maladie devient alors un facteur supplémentaire d’appauvrissement.

La situation des enfants illustre cette fragilité. Les données de l’UNICEF montrent que le taux de mortalité des moins de cinq ans en Haïti est passé de 144,5 décès pour 1 000 naissances vivantes en 1990 à 52,8 en 2024. Cette amélioration est réelle et mérite d’être reconnue. Elle montre que des progrès sont possibles. Mais 52,8 décès pour 1 000 naissances vivantes demeure un niveau élevé. La Banque mondiale souligne également que la mortalité infantile et maternelle reste élevée en Haïti, particulièrement parmi les ménages les plus pauvres.

La mortalité maternelle est tout aussi préoccupante. Selon les données de la Banque mondiale, le ratio de mortalité maternelle était estimé à 328 décès pour 100 000 naissances vivantes en 2023. Il s’agit d’une amélioration considérable par rapport au ratio de 991 enregistré en 2000, mais le niveau demeure nettement supérieur à celui de nombreux pays de la région.Une femme qui meurt d’une complication de grossesse ou d’accouchement n’est pas seulement une statistique. Elle laisse derrière elle des enfants, une famille et une communauté. Et lorsqu’une complication médicalement traitable devient mortelle parce que la structure appropriée n’existe pas, que l’ambulance n’arrive pas ou que le personnel compétent n’est pas disponible, la question dépasse la médecine : elle devient une question de responsabilité publique.

La violence armée a aggravé toutes ces faiblesses. Elle ne produit pas seulement des morts et des blessés. Elle détruit les conditions mêmes dans lesquelles les soins peuvent être dispensés. Les hôpitaux ferment, les professionnels ne peuvent plus se déplacer, les ambulances deviennent difficiles à utiliser, les patients sont empêchés d’atteindre les centres de santé et les établissements situés dans les zones les plus dangereuses deviennent inaccessibles. L’OMS décrit une situation dans laquelle les attaques contre les infrastructures sanitaires ont privé des établissements d’équipements, de médicaments et d’ambulances. Elle estimait déjà en 2025 que 40 % de la population haïtienne n’avait pas accès géographiquement aux services essentiels de santé et que plus d’un million de personnes déplacées internes avaient des difficultés à accéder à ces services.

L’année 2025 a encore aggravé cette situation. Dans son rapport annuel consacré à Haïti, l’OPS indique que l’escalade des violences armées a fait plus de 8 100 victimes et porté à 1,4 million le nombre de personnes déplacées internes. Dans la capitale, près de 65 % des hôpitaux étaient fermés ou partiellement ouverts. L’Hôpital universitaire La Paix, devenu l’une des principales structures publiques capables de prendre en charge des afflux massifs de blessés, a assuré plus de 25 000 consultations d’urgence avec l’appui de l’OPS.

L’OMS rapporte pour sa part qu’entre janvier et septembre 2025, au moins 6 760 personnes ont été tuées et 50 621 blessées dans le contexte de la violence armée. Entre janvier et octobre, l’Hôpital universitaire La Paix avait pris en charge 6 365 cas de traumatismes, dont beaucoup liés aux armes à feu et aux explosions. Ces chiffres donnent une idée du poids que la violence impose à un système hospitalier déjà affaibli.

À cette violence s’ajoutent les déplacements massifs de population, les catastrophes naturelles, les épidémies et les difficultés d’approvisionnement. L’OMS estime qu’en 2026, 4,9 millions de personnes auront besoin d’une assistance sanitaire en Haïti. Son appel d’urgence 2026 souligne que l’insécurité, les déplacements massifs et la transmission récurrente du choléra limitent l’accès aux soins. (World Health Organization⁠) L’organisation estime également que 1 412 199 Haïtiens, soit environ 12 % de la population, étaient déplacés à l’intérieur du pays en octobre 2025. Près de 4 000 cas suspects de choléra avaient encore été recensés au 8 novembre 2025. (World Health Organization⁠)

Il serait cependant injuste de faire porter l’ensemble de cette crise sur le seul personnel médical. Les médecins, les infirmières, les sages-femmes et les autres professionnels de santé travaillent souvent dans des conditions extrêmement difficiles. Le problème est davantage celui d’un système qui ne leur donne pas les moyens nécessaires pour accomplir leur mission.

La question fondamentale devient alors celle de la responsabilité de l’État.

La Constitution haïtienne de 1987 ne laisse pas cette question dans le flou. Son article 19 dispose que l’État a « l’impérieuse obligation » de garantir le droit à la vie, à la santé et au respect de la personne humaine à tous les citoyens sans distinction. L’article 23 ajoute que l’État est tenu d’assurer, dans toutes les collectivités territoriales, les moyens appropriés pour protéger, maintenir et rétablir la santé, notamment par la création d’hôpitaux, de centres de santé et de dispensaires.

Ces dispositions ne signifient évidemment pas que l’État peut empêcher chaque décès ou garantir à chaque citoyen une médecine de niveau international. Elles signifient cependant qu’il existe une obligation constitutionnelle de construire, financer, organiser et maintenir un système sanitaire capable de protéger la vie et d’assurer l’accès aux soins.

C’est précisément là que se situe l’un des paradoxes haïtiens. Le pays possède un ministère de la Santé, des hôpitaux publics, des centres de santé, des programmes nationaux, des facultés de médecine, des professionnels compétents et l’appui de nombreuses organisations internationales. Il serait donc faux de prétendre qu’il n’existe aucune politique publique sanitaire. Le problème est plutôt celui de la faiblesse de son financement, de la fragmentation des interventions, de la difficulté d’exécution, de l’insuffisance de la régulation, de la faiblesse des soins primaires et de l’absence de continuité dans la mise en œuvre des politiques.

Le secteur sanitaire semble trop souvent fonctionner dans l’urgence permanente. On attend la catastrophe pour chercher des médicaments, une épidémie pour renforcer la surveillance, une flambée de violence pour chercher des ambulances, une crise obstétricale pour former du personnel et une fermeture d’hôpital pour se demander comment garantir la continuité des soins. Un État ne peut pourtant pas bâtir une politique sanitaire durable en fonction des crises du moment.

Il faut aussi poser la question de la prolifération des établissements privés. Le nombre d’hôpitaux ne doit jamais être confondu avec la qualité de la couverture sanitaire. Un pays peut multiplier les bâtiments et continuer à manquer de soins. La Banque mondiale avait précisément relevé le paradoxe haïtien d’un système fortement orienté vers les hôpitaux, alors que ceux-ci étaient souvent sous-équipés et que les soins primaires demeuraient insuffisants.

La question n’est donc pas simplement de savoir combien d’hôpitaux existent. Il faut savoir combien sont réellement fonctionnels, combien disposent d’un bloc opératoire, combien disposent d’oxygène, combien ont un laboratoire opérationnel, combien peuvent effectuer une césarienne d’urgence, combien peuvent recevoir un blessé par balle, combien disposent d’une banque de sang, combien disposent d’une ambulance et combien peuvent assurer des soins 24 heures sur 24.

Il faut également parler de la marchandisation des soins sans tomber dans l’amalgame. Le secteur privé ne constitue pas, en soi, le problème. Dans un contexte où le secteur public est fragilisé, les établissements privés peuvent même jouer un rôle indispensable. Le problème apparaît lorsque la capacité à recevoir un soin vital dépend essentiellement de la capacité à payer. Une société dans laquelle un citoyen peut mourir parce qu’il n’a pas les moyens de payer immédiatement un traitement ou une intervention crée une médecine à plusieurs vitesses : une médecine pour ceux qui peuvent payer, une autre pour ceux qui peuvent compter sur la diaspora et une dernière pour ceux qui n’ont aucune ressource.

L’insécurité sanitaire devient alors un accélérateur de pauvreté. Une famille qui doit vendre une parcelle, emprunter de l’argent ou interrompre la scolarité d’un enfant pour payer des soins perd une partie de son patrimoine. Un travailleur malade perd des revenus. Une entreprise perd des journées de travail. Un enfant qui souffre d’une maladie évitable peut connaître des conséquences durables sur son développement et son parcours scolaire. Un médecin qui quitte le pays représente une perte de capital humain après plusieurs années de formation. La santé est donc aussi une question économique.

Une économie ne peut être productive avec une population malade. Un pays ne peut attirer durablement des investissements si les travailleurs et leurs familles ne peuvent accéder à des soins essentiels. Un pays touristique doit être capable de prendre en charge un accident, une urgence médicale, une complication obstétricale ou une maladie aiguë. La qualité du système sanitaire fait donc partie de l’environnement général dans lequel évoluent les entreprises, les investisseurs et les visiteurs.

L’économie haïtienne supporte ainsi un coût sanitaire qui ne figure pas toujours dans les budgets. Ce coût se retrouve dans l’absentéisme, la baisse de productivité, l’endettement des ménages, l’émigration des professionnels, la dépendance aux importations de médicaments, les pertes d’apprentissage chez les enfants, les décès prématurés et la diminution de l’espérance de vie en bonne santé.

L’espérance de vie haïtienne est passée de niveaux très faibles à environ 65 ans en 2024, selon la Banque mondiale. (World Bank Open Data⁠) Ce progrès doit être salué. Mais il ne doit pas servir à masquer les déficits actuels. La véritable question n’est pas seulement combien de temps les Haïtiens vivent, mais combien d’années ils vivent en bonne santé, avec un accès réel à des soins dignes.

Face à cette situation, quelle politique faut-il adopter ? La première mesure devrait être de connaître précisément le système que l’on prétend administrer. Haïti doit réaliser un recensement sanitaire national actualisé : nombre de médecins, infirmières, sages-femmes, auxiliaires, pharmaciens, techniciens, psychologues, dentistes, agents communautaires et spécialistes ; nombre d’établissements ; nombre de lits ; disponibilité des blocs opératoires ; état des laboratoires ; capacité en oxygène ; disponibilité des médicaments essentiels ; ambulances fonctionnelles ; personnel réellement présent et répartition par département.

La deuxième mesure doit consister à établir une véritable carte sanitaire nationale. Chaque commune devrait pouvoir être classée selon son niveau de couverture : soins primaires, maternité, pédiatrie, urgence, chirurgie, laboratoire, ambulance et référence vers un établissement supérieur.

La troisième priorité doit être le renforcement massif des soins primaires. La santé ne peut pas être organisée uniquement autour de grands hôpitaux urbains. Il faut un réseau de dispensaires et de centres de santé suffisamment dense pour prévenir les maladies, assurer la vaccination, suivre les grossesses, traiter les affections courantes, surveiller la malnutrition et orienter rapidement les cas graves.

La quatrième priorité doit être la création d’un véritable système national de médecine d’urgence. Un numéro national unique, un centre de régulation, des ambulances médicalisées, des équipes formées et des protocoles de transfert doivent permettre de réduire le délai entre l’accident et la prise en charge. Une ambulance qui arrive trop tard est parfois l’équivalent d’une absence d’ambulance.

La cinquième priorité doit être la protection des établissements et du personnel de santé. Un hôpital ne peut être assimilé à une cible militaire ou criminelle. Une ambulance ne devrait pas être bloquée par des barricades. Un médecin ne devrait pas risquer sa vie pour rejoindre son poste. Une infirmière ne devrait pas choisir entre sa sécurité et son devoir professionnel.

La sixième priorité doit être la formation et la rétention du personnel. Haïti ne pourra pas résoudre sa pénurie uniquement en construisant des bâtiments. Il faut former davantage de médecins et d’infirmières, développer les spécialités indispensables, renforcer les écoles de santé, améliorer l’accréditation et offrir des conditions permettant aux professionnels de rester dans le pays. Les zones rurales et les départements déficitaires doivent bénéficier d’incitations particulières.

La septième priorité doit être la décentralisation. Un système dans lequel une part disproportionnée des spécialistes et des équipements est concentrée à Port-au-Prince expose le reste du pays à une forme d’abandon sanitaire. Chaque département devrait disposer d’un véritable hôpital de référence capable de prendre en charge les urgences chirurgicales, obstétricales et traumatiques.

La huitième priorité doit être la constitution de stocks stratégiques nationaux de médicaments, de sang, d’oxygène et de matériel d’urgence. Il est difficilement acceptable qu’un hôpital public de référence puisse se retrouver sans oxygène alors que des vies humaines en dépendent. La continuité de l’approvisionnement doit être considérée comme une fonction stratégique de l’État.

La neuvième priorité doit être la transparence financière. Chaque gourde consacrée à la santé devrait pouvoir être suivie du budget jusqu’au bénéficiaire final. Les ressources doivent être réparties selon la population, la pauvreté, la charge de morbidité, les besoins en personnel et la capacité réelle des établissements. La Banque mondiale a déjà souligné la nécessité d’une allocation plus rationnelle des ressources entre départements. (Open Knowledge Repository⁠)

La dixième priorité doit être une réforme du financement. Il serait tentant de fixer arbitrairement un pourcentage du budget national et de considérer le problème réglé. Ce serait une erreur. Le célèbre objectif de 15 % du budget public consacré à la santé vient de la Déclaration d’Abuja et ne constitue pas une norme universelle applicable mécaniquement à Haïti. Mais Haïti pourrait néanmoins adopter 15 % comme objectif politique progressif de dépenses publiques de santé, à condition de l’accompagner d’une réforme de la gouvernance, de l’exécution budgétaire et de la transparence.

L’objectif doit être double : augmenter les ressources publiques et obtenir davantage de santé pour chaque gourde dépensée. Une augmentation du budget sans réforme de la gestion pourrait simplement augmenter les dépenses sans augmenter les soins. À l’inverse, une meilleure gestion sans ressources supplémentaires ne permettra pas de combler un déficit aussi important.

L’État devrait donc établir une trajectoire pluriannuelle de financement de la santé, protéger les crédits destinés aux soins primaires et aux urgences et réduire progressivement la dépendance aux financements extérieurs. L’aide internationale peut sauver des vies, comme le montre le soutien considérable de l’OPS et de l’OMS, mais elle ne peut pas remplacer durablement une politique sanitaire nationale. En 2025, l’OMS indique avoir livré 46,5 tonnes de médicaments et de fournitures médicales à 41 institutions sanitaires haïtiennes et apporté un soutien important à l’Hôpital universitaire La Paix. Cette solidarité est indispensable. Mais elle pose aussi une question : combien de temps un État peut-il dépendre de l’aide extérieure pour maintenir les fonctions vitales de son propre système sanitaire ?

Haïti a besoin d’un pacte national pour la santé. Un pacte qui survivrait aux gouvernements, aux transitions politiques et aux changements de ministres. Il devrait fixer des objectifs sur dix ou quinze ans : densité de professionnels, mortalité maternelle, mortalité infantile, vaccination, couverture des soins primaires, disponibilité des médicaments essentiels, nombre d’ambulances fonctionnelles, capacité hospitalière, temps moyen de réponse aux urgences et proportion du budget effectivement exécutée.

Il faudrait également créer un mécanisme indépendant d’évaluation annuelle. Le pays doit pouvoir savoir chaque année s’il avance ou recule. Les citoyens doivent savoir combien l’État a dépensé, ce que ces dépenses ont produit et où se trouvent les déficits.

Car l’insécurité sanitaire ne disparaîtra pas simplement parce que l’on construira quelques hôpitaux supplémentaires. Elle reculera lorsque le pays disposera d’un système intégré capable de prévenir les maladies, de prendre en charge les urgences, de protéger les femmes enceintes et les enfants, de retenir les professionnels, de garantir les médicaments essentiels et de fournir des soins de qualité indépendamment du lieu de résidence et du niveau de revenu.

Le danger, si rien ne change, est de voir s’installer une spirale dont il sera de plus en plus difficile de sortir : la violence détruit les établissements ; les établissements détruits poussent les professionnels à partir ; leur départ réduit encore la capacité de soins ; la faiblesse des soins augmente les décès évitables ; les décès et les maladies appauvrissent les familles ; la pauvreté réduit la capacité à payer les soins ; l’affaiblissement économique réduit les recettes de l’État ; et la faiblesse de l’État rend encore plus difficile le financement de la santé.

À cette spirale s’ajoute le risque climatique. La Banque mondiale considère Haïti comme l’un des pays les plus vulnérables aux catastrophes naturelles, plus de 96 % de la population étant exposée aux risques liés notamment aux ouragans, aux inondations et aux séismes. La crise sanitaire ne peut donc pas être séparée de la résilience climatique et de la préparation aux catastrophes.

L’enjeu dépasse ainsi largement le ministère de la Santé. Il concerne la sécurité nationale, parce qu’un pays incapable de soigner ses blessés est vulnérable.

Il concerne l’économie, parce qu’une population malade produit moins.

Il concerne l’éducation, parce qu’un enfant malade apprend moins.

Il concerne l’investissement, parce qu’une entreprise recherche un environnement dans lequel ses travailleurs peuvent bénéficier de soins.

Il concerne le tourisme, parce qu’un visiteur doit pouvoir être pris en charge en cas d’urgence.

Il concerne la démographie, parce que les décès prématurés et l’émigration des professionnels réduisent le capital humain.

Il concerne enfin la démocratie et l’État de droit, parce que le droit à la santé est inscrit dans la Constitution.

Il faut donc cesser de considérer l’insécurité sanitaire comme une crise secondaire derrière la crise sécuritaire. Elle est l’une des manifestations les plus profondes de la crise de l’État haïtien. Elle est moins spectaculaire que les affrontements entre gangs, mais elle peut être tout aussi destructrice. Une balle tue en quelques secondes ; l’absence de soins peut tuer en quelques heures, quelques jours ou quelques années. Dans les deux cas, une vie est perdue.

La question que le pays devrait désormais se poser n’est donc plus de savoir si le système sanitaire est malade. Les données de l’OPS, de l’OMS, de l’UNICEF et de la Banque mondiale montrent qu’il l’est profondément. La question est de savoir combien de temps Haïti peut encore accepter que cette maladie structurelle se transforme en condamnation pour des milliers de citoyens.

La Constitution parle d’une « impérieuse obligation » de garantir le droit à la vie et à la santé. (Haiti Reference⁠) Cette formule devrait être plus qu’une déclaration juridique. Elle devrait devenir une politique publique.

Car un État ne remplit pas sa mission simplement parce qu’il possède un ministère, des hôpitaux et des programmes de santé. Il la remplit lorsque la femme enceinte peut accoucher en sécurité, lorsque l’enfant malade peut être soigné, lorsque l’accidenté peut être transporté à temps, lorsque le malade chronique peut obtenir son traitement, lorsque le médecin peut travailler sans craindre pour sa vie et lorsque l’hôpital dispose des moyens nécessaires pour sauver ceux qui lui sont confiés.

Haïti ne manque pas seulement d’hôpitaux. Haïti manque d’un système sanitaire suffisamment solide pour garantir la continuité de la vie.

Et lorsque mourir faute d’oxygène, faute d’ambulance, faute de médicaments, faute de personnel ou faute d’accès à un établissement devient une éventualité ordinaire, ce n’est plus seulement le système de santé qui est malade. C’est le contrat social lui-même qui est en danger.

La réforme sanitaire ne peut donc plus attendre une prochaine crise, une prochaine épidémie, un prochain séisme ou une prochaine vague de violence. Elle doit commencer maintenant, avec des chiffres fiables, des objectifs mesurables, un financement soutenable, une gouvernance transparente et une volonté politique capable de faire de la protection de la vie non pas un slogan, mais l’une des premières responsabilités de l’État.

Parce qu’en définitive, la sécurité d’un pays ne se mesure pas seulement à sa capacité à empêcher les citoyens d’être tués. Elle se mesure aussi à sa capacité à les empêcher de mourir lorsqu’ils sont malades, blessés, enceintes, nouveau-nés ou simplement dans le besoin de soins. Et sur ce terrain, Haïti ne peut plus se permettre de perdre du temps.