Jean Ermely ROSAMOUR
Défenseur des droits humains
CAP-HAÏTIEN, samedi 12 juillet 2025– Alors que les plaies du passé demeurent béantes et que les traumatismes collectifs restent profondément ancrés dans la mémoire nationale, la mise en œuvre d’un véritable processus de justices transitionnelles en Haïti tarde encore à se concrétiser. Entre espoirs trahis, inertie politique et initiatives controversées, le chemin vers la vérité, la justice et la réconciliation nationale demeure semé d’embûches. En effet, depuis 1957, année marquant l’ascension au pouvoir de François Duvalier et le début d’une longue période de dictature, jusqu’en 2025, l’idéal de l’État de droit n’a cessé d’être reporté, fragilisé, voire vidé de sa substance.
Malgré les alternances politiques et les promesses de renouveau démocratique, les institutions républicaines restent profondément affaiblies, gangrenées par la corruption et fréquemment instrumentalisées au profit d’intérêts partisans ou privés. Dès lors, la quête de justice, de vérité et de réconciliation nationale semble prisonnière d’un cercle vicieux fait d’oubli, d’impunité et d’inaction, compromettant toute tentative de refondation durable de la société haïtienne.
Une réponse aux blessures de l’histoire
Le processus de justices transitionnelles regroupe un ensemble de mécanismes judiciaires et non judiciaires visant à traiter les violations massives des droits humains commises lors de périodes troubles : dictatures, conflits armés ou régimes répressifs. Il repose sur quatre piliers essentiels : la vérité, la justice, la réparation et les garanties de non-répétition. Dans un pays comme Haïti, marqué par des décennies de dictature, d’instabilité et d’abus d’État, un tel processus est non seulement nécessaire : il est vital pour restaurer la confiance civique et reconstruire l’État de droit. Pourtant, près de quarante ans après la chute des Duvalier, l’impunité règne toujours.
La CNVJ de 1995 : un rapport insuffisant
En 1995, le gouvernement haïtien a instauré une Commission Nationale de Vérité et de Justice (CNVJ) avec pour mission de faire la lumière sur les violations commises entre 1991 et 1994, proposer des réformes, et initier un tournant démocratique. Mais malgré ses travaux, le rapport final de la commission n’a jamais été officiellement publié. Plus inquiétant encore : la disparition de l’annexe identifiant les auteurs des crimes révèle un profond désengagement de l’État envers la justice. L’occasion historique de briser le cycle de l’impunité a été manquée.
Une nouvelle commission… déjà contestée
Le 18 septembre 2024, le Conseil Présidentiel de Transition (CPT) annonce la création d’une nouvelle Commission de Vérité, Justice et Réparation. Si l’initiative pourrait laisser espérer un sursaut démocratique, elle est rapidement contestée. Des organisations majeures, telles que Nou Pap Dòmi, la Plateforme des Organisations Haïtiennes de Défense des Droits Humains (POHDH) et le Réseau National de Défense des Droits Humains (RNDDH), dénoncent l’absence de consultation, l’opacité du processus, et surtout, la nomination de personnalités proches de régimes accusés de violations graves.
Selon leurs analyses, 43 % des membres de la commission présentent des profils compromettants. Autre critique de fond : l’exclusion des organisations féministes et de défense des droits humains, pourtant en première ligne auprès des victimes. Pour les ONG, cette omission mine la crédibilité d’un processus censé rétablir la justice et l’équité. Les tentatives de réforme sont restées superficielles. Les mécanismes de justice transitionnelle – pourtant essentiels pour reconnaître les crimes du passé, réparer les torts subis et garantir la non-répétition – n’ont jamais été sérieusement mis en œuvre. Aucune commission vérité digne de ce nom, aucun procès emblématique, aucune reconnaissance officielle des victimes des régimes successifs. L’oubli, institutionnalisé, est devenu la règle. L’impunité, une tradition.
Une urgence nationale occultée
Le processus de justices transitionnelles en Haïti ne relève pas du luxe démocratique : il est une urgence sociale, politique et morale. Les besoins des victimes sont connus. Les mécanismes existent. Ce qui fait défaut, c’est la volonté politique de regarder en face les crimes du passé et d’y répondre avec courage. En l’absence de leadership étatique fort, ce sont les organisations de la société civile qui portent la mémoire des victimes, mènent les enquêtes et revendiquent justice. Mais sans soutien institutionnel, leurs efforts risquent de s’éroder.
Une justice transitionnelle toujours en attente
Dans ce contexte, parler de justices transitionnelles relève presque de l’utopie. Alors que cette démarche devrait viser à reconnaître les crimes du passé, à rendre justice aux victimes et à réformer les institutions responsables des abus, elle reste quasi inexistante en Haïti. En effet, les tentatives d’ouvrir des procès pour crimes contre l’humanité, ou de mettre en place des commissions de vérité, se heurtent systématiquement à des blocages politiques, au manque de moyens, ou à une absence de volonté réelle de la part des élites dirigeantes.
Par conséquent, la mémoire nationale est fragmentée, la souffrance est tue, et l’histoire reste sans narration officielle, laissant place à la désinformation, au déni et à la manipulation.
Et maintenant ?
Après quarante et un ans d’attente, l’idéal de l’État de droit en Haïti demeure prisonnier d’un cycle d’abus, d’impunité et de résignation. L’absence de l’établissement d’un processus de justices transitionnelles ne constitue pas seulement une faille institutionnelle : elle incarne le symptôme profond d’un contrat social rompu, d’une nation incapable de confronter son passé pour espérer bâtir un avenir équitable.
Tant que la vérité sera étouffée et que les responsabilités ne seront pas assumées, la démocratie restera un mirage, un mot vidé de sens. Il est urgent que les dirigeants actuels comprennent qu’il ne peut y avoir de paix durable sans justice réelle. Reconnaître les crimes, réparer les torts, garantir que l’histoire ne se répète pas : voilà le véritable chantier de la reconstruction nationale.
Jean Ermely ROSAMOUR
Défenseur des droits humains
Diplômé en Justices Transitionnelles
Université Libre de Bruxelles / Université Catholique de Louvain
Diplômé en JPS
Université Senghor
📧 rosamourhaiti@gmail.com
📞 (509) 37 22 26 56
Port-au-Prince, le 7 juillet 2025

