Gouverner Haïti à l’ère de l’IA : l’heure de la rupture…

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Haiti et l’IA; onzième et dernière partie

Par Francklyn B. Geffrard, 

 


PORT-AU-PRINCE, dimanche 19 juillet 2026 (RHINEWS)
– Toute grande transformation commence par une décision. Les nations qui ont changé leur destin ne l’ont pas fait parce qu’elles disposaient nécessairement de ressources naturelles abondantes, d’un vaste territoire ou d’une population nombreuse. Elles ont changé parce qu’à un moment de leur histoire, leurs dirigeants ont compris que le monde avait changé et qu’il fallait avoir le courage de changer avec lui.

Haïti est aujourd’hui placée devant ce même choix historique.

Le pays peut continuer à gérer les crises au jour le jour, multiplier les transitions politiques, reporter les réformes, rechercher des solutions extérieures à des problèmes essentiellement nationaux et espérer que les circonstances finiront par s’améliorer. Cette voie est celle que nous connaissons depuis des décennies. Elle a produit un affaiblissement continu des institutions, une pauvreté persistante, l’exode des compétences, l’effondrement des services publics, la montée de la violence et une dépendance croissante vis-à-vis de la communauté internationale.

L’autre voie est plus exigeante. Elle suppose une rupture intellectuelle avant d’être une rupture politique. Elle exige de reconnaître que les défis du XXI siècle ne pourront pas être relevés avec les méthodes du XX, encore moins avec celles héritées du XIX siècle. Elle impose une nouvelle conception de l’État, du leadership et du développement.

Cette rupture commence par une conviction simple : l’État haïtien doit devenir un État stratège.

Pendant trop longtemps, l’action publique s’est limitée à gérer les urgences, à arbitrer des conflits politiques ou à répondre aux crises successives. Or un État moderne ne se contente pas d’administrer. Il anticipe. Il planifie. Il mesure. Il évalue. Il corrige. Il investit dans les secteurs qui prépareront la prospérité de demain. Il produit des données fiables pour éclairer les décisions. Il mobilise les connaissances scientifiques afin d’améliorer l’efficacité des politiques publiques.

Dans cette perspective, la transformation numérique de l’administration ne constitue pas un luxe technologique. Elle représente une réforme institutionnelle majeure.

L’État haïtien devra progressivement construire une administration capable de fonctionner sur des systèmes d’information intégrés, de sécuriser les données publiques, de simplifier les procédures administratives, de lutter contre les fraudes, d’améliorer la collecte des recettes fiscales et de rendre les services publics plus accessibles aux citoyens. La numérisation des actes d’état civil, du cadastre, des archives judiciaires, des finances publiques, des marchés publics et des procédures administratives devrait devenir une priorité nationale.

Une telle transformation permettrait non seulement d’améliorer l’efficacité de l’administration, mais aussi de réduire les espaces où prospèrent la corruption, les falsifications et les pratiques clientélistes.

La modernisation de l’État devra également s’accompagner d’un investissement massif dans le capital humain.

Depuis trop longtemps, Haïti considère souvent ses diplômés comme des individus qui chercheront naturellement leur avenir ailleurs. Chaque année, des milliers de jeunes talentueux quittent le pays pour poursuivre leurs études ou développer leur carrière à l’étranger. Beaucoup ne reviennent jamais. Cette fuite des compétences constitue probablement l’une des plus grandes pertes économiques de la nation.

Il est temps d’inverser cette logique.

Le véritable développement ne repose pas uniquement sur les infrastructures physiques. Il dépend avant tout de la qualité des femmes et des hommes capables de produire des idées, d’innover, d’entreprendre et de créer de la valeur. Les universités, les centres de recherche, les écoles d’ingénieurs, les incubateurs de jeunes entreprises et les laboratoires d’innovation devraient devenir des priorités budgétaires au même titre que les grands travaux d’infrastructure.

La diaspora haïtienne représente, dans cette perspective, un atout stratégique considérable.

Des milliers d’Haïtiennes et d’Haïtiens exercent aujourd’hui des responsabilités importantes dans les domaines de l’intelligence artificielle, de l’ingénierie, de la médecine, des finances, des technologies de l’information, de la recherche scientifique, de l’entrepreneuriat ou de la diplomatie. Cette expertise constitue une richesse nationale qui demeure largement sous-utilisée.

Le défi ne consiste pas uniquement à encourager leur retour définitif. Il s’agit surtout de créer les conditions d’une collaboration permanente entre cette diaspora hautement qualifiée et les institutions nationales. Les technologies numériques rendent désormais possible une coopération scientifique, universitaire, économique et administrative quotidienne, sans exiger une présence physique permanente sur le territoire.

Le secteur privé devra lui aussi jouer un rôle central dans cette transformation.

L’innovation ne peut prospérer dans une économie où l’investissement productif reste marginal et où l’entrepreneuriat technologique demeure insuffisamment soutenu. Les entreprises devront investir davantage dans la recherche, la formation continue, la numérisation de leurs activités et l’adoption des nouvelles technologies. Elles devront également contribuer à la création d’un véritable écosystème d’innovation capable de retenir les jeunes talents et d’attirer des investisseurs intéressés par les secteurs numériques.

Cette ambition suppose également une profonde réforme du système éducatif.

Former les enfants d’aujourd’hui avec les méthodes d’hier reviendrait à les préparer pour un monde qui n’existera plus lorsqu’ils entreront sur le marché du travail. L’école haïtienne devra progressivement intégrer la culture numérique, la pensée critique, la résolution de problèmes, la programmation, les sciences, les mathématiques appliquées, les langues étrangères et l’éducation à l’intelligence artificielle. L’objectif ne sera pas de remplacer les enseignants par des machines, mais de leur donner les moyens d’enseigner dans un environnement profondément transformé.

L’intelligence artificielle devra être considérée comme un outil au service du développement humain et non comme une menace. Utilisée avec discernement, elle peut aider les enseignants à personnaliser les apprentissages, les médecins à améliorer leurs diagnostics, les agriculteurs à optimiser leurs productions, les magistrats à mieux gérer les procédures, les administrations à renforcer leur efficacité et les entreprises à accroître leur compétitivité.

Toutefois, cette transformation devra s’appuyer sur une réflexion éthique permanente.

Le progrès technologique ne dispense jamais les sociétés de défendre les principes démocratiques, la protection de la vie privée, les libertés publiques, l’égalité devant la loi et le respect de la dignité humaine. Gouverner à l’ère de l’intelligence artificielle exigera donc non seulement des compétences techniques, mais aussi une solide culture juridique, philosophique et éthique. Les futurs dirigeants devront être capables d’encadrer ces technologies afin qu’elles servent l’intérêt général plutôt que des intérêts particuliers.

Mais aucune réforme institutionnelle ne pourra réussir sans une transformation profonde de la culture politique.

Les citoyennes et les citoyens devront eux aussi élever leur niveau d’exigence. Pendant trop longtemps, les campagnes électorales ont souvent été dominées par les promesses immédiates, les appartenances partisanes, les fidélités personnelles ou les considérations clientélistes. Cette logique a contribué à affaiblir progressivement la qualité du leadership national.

Les prochaines consultations électorales devraient être l’occasion de poser des questions beaucoup plus fondamentales aux candidats.

Quelle est leur vision de l’économie numérique ?

Comment comptent-ils moderniser l’administration publique ?

Quelle stratégie proposent-ils pour développer la recherche scientifique ?

Comment entendent-ils préparer les jeunes aux métiers de demain ?

Quelle politique souhaitent-ils mettre en œuvre pour protéger les infrastructures numériques nationales ?

Quelle place accordent-ils à l’intelligence artificielle dans la transformation de l’État ?

Comment renforceront-ils la souveraineté numérique d’Haïti ?

Ces interrogations devraient désormais occuper une place aussi importante que les débats sur la sécurité, la fiscalité ou les infrastructures.

Car la véritable souveraineté du XXI siècle ne se limite plus au contrôle des frontières terrestres ou maritimes. Elle dépend également de la capacité d’une nation à produire des connaissances, à protéger ses données, à maîtriser ses infrastructures numériques, à former ses chercheurs, à soutenir ses innovateurs et à participer activement à la production mondiale de technologies.

L’histoire offre rarement aux nations plusieurs occasions de corriger leur trajectoire.

Haïti traverse aujourd’hui une crise multidimensionnelle dont la gravité est incontestable. Pourtant, les périodes de crise sont aussi celles où les choix les plus décisifs deviennent possibles. Les bouleversements actuels peuvent soit accélérer le déclin, soit provoquer une renaissance fondée sur une nouvelle vision du développement.

Cette renaissance ne viendra ni d’une personnalité providentielle, ni d’une intervention étrangère, ni d’une technologie miraculeuse. Elle dépendra avant tout de la capacité des Haïtiennes et des Haïtiens à choisir des dirigeants qui comprennent leur époque, qui acceptent de s’entourer des meilleurs talents, qui fondent leurs décisions sur la connaissance plutôt que sur l’improvisation et qui placent l’intérêt national au-dessus des intérêts particuliers.

La République a besoin de femmes et d’hommes d’État capables de penser en décennies plutôt qu’en échéances électorales. Elle a besoin de dirigeants qui considèrent l’éducation, la recherche, la science, l’innovation et l’intelligence artificielle non comme des sujets secondaires réservés à quelques spécialistes, mais comme les fondements mêmes de la souveraineté, de la prospérité et de la sécurité nationales.

Au fond, la question qui se pose à Haïti dépasse largement le choix d’un président, d’un parlement ou d’un gouvernement. Elle touche à la conception même de la nation que nous voulons bâtir. Voulons-nous continuer à subir l’histoire, en réagissant aux crises lorsqu’elles éclatent, ou voulons-nous enfin devenir les auteurs de notre propre avenir ?

Les générations qui nous succéderont jugeront notre époque non seulement sur notre capacité à avoir rétabli la sécurité ou organisé des élections, mais surtout sur notre aptitude à avoir compris le tournant historique que représentait la révolution numérique. Elles nous demanderont si nous avons eu le courage de préparer le pays au monde qui venait, ou si nous avons préféré prolonger les habitudes d’un passé devenu incapable de répondre aux défis du présent.

C’est pourquoi la plus grande réforme qu’Haïti puisse entreprendre aujourd’hui n’est pas seulement institutionnelle ou économique. Elle est intellectuelle. Elle consiste à reconnaître que le leadership du XXIsiècle exige des dirigeants qui apprennent sans cesse, qui comprennent les mutations technologiques, qui maîtrisent les enjeux géopolitiques, qui respectent la science, qui savent écouter les experts sans renoncer à leur responsabilité politique et qui possèdent une vision suffisamment ambitieuse pour conduire la nation vers un avenir qu’ils auront eux-mêmes contribué à imaginer.

L’histoire d’Haïti ne s’écrira pas avec les outils d’hier. Elle s’écrira avec les idées, les compétences, les technologies et les institutions que nous aurons le courage de bâtir aujourd’hui. C’est à cette condition que la République pourra retrouver pleinement sa souveraineté, restaurer la confiance de son peuple et reprendre sa place parmi les nations qui choisissent de construire l’avenir plutôt que de le subir.