Fils-Aimé : l’heure de répondre des promesses non tenues…

Alix Didier Fils-Aimé. Premier Ministre d’Haiti…

Par Francklyn B. Geffrard,

PORT-AU-PRINCE, mardi 27 octobre 2026 (RHINEWS)- Près de deux ans après son arrivée à la Primature, Alix Didier Fils-Aimé doit répondre d’une contradiction devenue insoutenable : son gouvernement promet de rétablir la sécurité, de relancer l’économie et de conduire le pays aux élections, mais les Haïtiens attendent toujours les changements qui donneraient un sens à ces engagements. Les groupes armés continuent de contrôler des territoires et des axes essentiels, l’activité économique demeure déprimée et le retour aux urnes s’éloigne à mesure que les échéances annoncées perdent leur crédibilité.

Pour les familles chassées de leur logement, les commerçants privés de leurs circuits d’approvisionnement, les agriculteurs coupés des marchés et les enfants dont la scolarité est interrompue, cette attente se mesure en pertes quotidiennes. Elle emporte des revenus, des années d’études, des possibilités de reconstruire une existence. Le temps de la transition est aussi celui d’une population qui épuise ses ressources pour survivre.

Le Premier ministre avait pourtant lui-même reconnu son obligation de rendre compte. Le 24 février 2025, lors de la présentation des cent premiers jours de son gouvernement, il déclarait : « le principe de redevabilité m’impose de présenter l’état d’avancement des chantiers de la Transition ». Parmi ces chantiers figuraient la sécurité, les élections et le redressement économique. L’exigence qu’il formulait alors s’impose aujourd’hui avec davantage de force. Après près de deux ans, les citoyens sont fondés à demander un bilan des résultats et une explication des objectifs manqués. (lequotidien509.com⁠)

Sur le terrain sécuritaire, la persistance de l’emprise des gangs constitue le démenti le plus brutal aux assurances gouvernementales. Les grands axes restent soumis au contrôle de groupes armés, tandis que les avancées enregistrées dans certains secteurs demeurent fragiles. Près de 1,5 million de personnes ont été déplacées à travers le pays, selon les données de l’Organisation internationale pour les migrations rapportées en septembre. Derrière cette ampleur statistique se trouvent des familles dispersées, des maisons abandonnées et des communautés privées de protection. (apnews.com⁠, reuters.com⁠)

Les efforts des policiers, leurs sacrifices et les difficultés opérationnelles auxquelles ils font face doivent être reconnus. Ils rendent d’autant plus nécessaire une évaluation rigoureuse de la stratégie conduite par les autorités. Quels territoires sont durablement sécurisés ? Quelles routes peuvent être empruntées sans extorsion ni menace d’enlèvement ? Combien de familles ont pu rentrer chez elles dans des conditions acceptables ? Quels services publics ont effectivement repris leur fonctionnement ?

Ces questions permettent de mesurer la portée des opérations annoncées. Elles obligent également à examiner le traitement des réseaux qui alimentent les groupes armés en argent, en armes et en renseignements. Une politique de sécurité durable exige des enquêtes, des poursuites et des décisions judiciaires respectant les droits de chacun. Tant que les soutiens du système criminel pourront se reconstituer, les succès obtenus sur le terrain resteront exposés à de nouveaux revers.

Cette insécurité persistante compromet directement le deuxième engagement du gouvernement : le retour à des autorités issues du suffrage. Après près de dix ans sans élections, l’épuisement démocratique du pays atteint un degré alarmant. Les citoyens restent privés de la possibilité de choisir leurs dirigeants et de sanctionner leur gestion. Dans ces conditions, chaque échéance compromise abîme davantage la confiance dans la parole publique.

Le calendrier publié par le Conseil électoral provisoire le 27 juillet prévoyait un premier tour le 13 décembre 2026, sous réserve de conditions sécuritaires et financières suffisantes. Le 20 octobre, le CEP annonçait des consultations sur l’actualisation de ce calendrier. Les documents officiels consultés ne fournissent pas de nouvelle date. L’échéance de décembre apparaît donc gravement compromise, et les autorités doivent en expliquer clairement les conséquences à la population. (cephaiti.ht⁠, cephaiti.ht⁠)

La répartition des responsabilités doit être respectée. Le CEP conduit les opérations électorales ; le gouvernement répond notamment des conditions de sécurité et des moyens relevant de ses compétences. Cette distinction impose à chaque institution de rendre compte de sa part du travail. Elle ne saurait servir à organiser une dilution des responsabilités où chacun invoquerait les insuffisances de l’autre.

Un nouveau calendrier ne rétablira la confiance que s’il repose sur des étapes réalisables, des financements disponibles et des critères publics permettant d’en suivre l’exécution. Les électeurs doivent pouvoir s’inscrire, les candidats faire campagne et les agents électoraux accomplir leur mission sans intimidation. La crédibilité du scrutin dépend de ces garanties. Mais la nécessité de les établir ne peut devenir le fondement d’une transition perpétuellement reconduite. Le gouvernement doit expliquer comment il entend sortir de ce cercle dans lequel l’insécurité retarde les élections tandis que la prolongation du provisoire approfondit la défiance.

La relance économique, troisième pilier des engagements de Fils-Aimé, subit les effets de cette impasse. Le FMI prévoyait encore, le 28 septembre, une huitième année consécutive de contraction en 2026. La Banque mondiale estime le recul à 1,5 % pour cet exercice, après une baisse de 2,7 % en 2025. Ces données décrivent une économie dont les capacités continuent de s’affaiblir. (imf.org⁠, thedocs.worldbank.org⁠)

La relation avec l’insécurité est immédiate. Une route contrôlée par un gang renchérit le transport, désorganise les échanges et réduit les débouchés des producteurs. Une entreprise qui ferme emporte des emplois et des revenus. Une famille déplacée perd souvent son logement et son activité dans le même mouvement. La crise économique nourrit ainsi la vulnérabilité sociale que les groupes armés exploitent à leur tour.

Certains indicateurs appellent néanmoins une appréciation nuancée. Le FMI relève notamment un ralentissement de l’inflation et un renforcement des réserves internationales. Ces évolutions comptent, mais elles coexistent avec une activité toujours en contraction. Le gouvernement doit donc préciser comment les acquis financiers peuvent soutenir la production, l’emploi et le pouvoir d’achat. Quels investissements ont été exécutés ? Quels producteurs ont reçu un appui effectif ? Quelles petites entreprises ont retrouvé un accès au financement et aux marchés ? (imf.org⁠)

C’est dans ce contexte qu’il faut replacer l’embuscade du 18 octobre et la disparition des quatre techniciens militaires salvadoriens. Cet épisode, survenu dans la zone de Croix-des-Bouquets, souligne les risques auxquels restent exposées les forces engagées contre les gangs. Il appelle des informations vérifiées sur le sort des militaires et une évaluation des circonstances de l’attaque. (washingtonpost.com⁠)

L’urgence de cette affaire et les réactions qu’elle suscite ne doivent pas absorber tout le débat sur la crise haïtienne. La portée des déclarations de Nayib Bukele devra être appréciée à partir de leurs suites concrètes. L’issue d’une opération, aussi importante soit-elle, ne répondra pas à elle seule aux besoins de protection de la population, au blocage électoral et à la contraction économique. Les interventions internationales doivent s’inscrire dans une stratégie dont les autorités haïtiennes expliquent les objectifs et assument la conduite.

Fils-Aimé n’a pas créé l’ensemble des désastres auxquels le pays est confronté. La décomposition institutionnelle, l’affaiblissement économique et l’expansion des groupes armés précèdent son arrivée. Les responsabilités des gouvernements antérieurs, des acteurs impliqués dans la déstabilisation et des partenaires internationaux doivent également être examinées. Mais cet héritage n’efface pas son bilan de gestion. En acceptant de diriger le gouvernement et de porter ces engagements, il a accepté de répondre des décisions prises pour les réaliser.

Il doit désormais présenter un bilan public, expliquer les échecs, identifier les corrections et préciser les résultats attendus. La sécurité exige des progrès mesurables ; les élections, une trajectoire crédible ; la relance, des moyens chiffrés et une exécution vérifiable. La multiplication des communications officielles ne suffit pas à apporter ces réponses.

La question dépasse aujourd’hui la capacité du Premier ministre à renouveler ses promesses. Elle porte sur les raisons concrètes qu’auraient encore les Haïtiens de les croire. Après près de deux ans, chaque nouvel engagement doit être accompagné des moyens de le tenir, d’un délai pour en répondre et de preuves de son exécution. La population a déjà payé trop cher l’attente.