Par Francklyn B. Geffrard,
Trois jours de carnaval financés à coups de millions dans un pays ravagé par l’insécurité, la faim et l’effondrement institutionnel : au-delà de la fête populaire, c’est la légèreté politique et l’absence de priorités claires qui interrogent. Après dix ans sans élections et sans véritable expression démocratique, Haïti ne peut plus se permettre des transitions floues ni des diversions coûteuses. L’heure est à la responsabilité, à la définition urgente d’un cap et au réveil citoyen face à la confiscation prolongée de la souveraineté populaire…
PORT-AU-PRINCE, jeudi 19 février 2026 (RHINEWS)- Au milieu des calamités qui accablent la nation, au cœur d’une détresse sociale devenue insupportable, le pays a eu droit à trois jours de carnaval. Trois jours de décibels, de clairin, de masques et de chorégraphies financés à coups de millions de gourdes, dans un État en ruine. Mais au-delà du contraste choquant entre festivités et effondrement national, une autre réalité s’est imposée : l’organisation elle-même, jugée par beaucoup comme médiocre, improvisée, indigne des standards qu’exige un événement d’une telle portée culturelle. Manque de planification, défaillances logistiques, absence de vision artistique structurée, encadrement sécuritaire fragile : tout semble avoir reflété, en miniature, l’incapacité générale des décideurs à gérer avec rigueur et professionnalisme.
Il faut pourtant être clair : le carnaval en soi n’est pas le problème. Le carnaval est une tradition profondément enracinée dans l’histoire et la culture haïtiennes. Il demeure, pour les masses populaires, l’un des rares espaces de loisir encore accessibles dans une société profondément cloisonnée sur le plan social et économique. Dans un pays où les infrastructures culturelles sont quasi inexistantes, où les loisirs structurés sont réservés à une minorité privilégiée, le carnaval reste un moment d’expression, de créativité, de respiration collective. Il n’est ni immoral ni déplacé de vouloir célébrer, chanter, danser, exister autrement que dans la souffrance.
Ce qui pose problème, ce n’est pas la fête populaire. C’est l’utilisation politique qui en est faite. Depuis trop longtemps, le carnaval est instrumentalisé comme un outil de diversion, un anesthésiant social destiné à calmer provisoirement une population meurtrie. Faire « gouye » (se déhancher) le peuple au rythme des décibels et du “tafya” (clairin) suffirait-il à lui faire oublier sa misère? Cette lecture est non seulement réductrice, elle est dangereuse. Elle trahit soit un cynisme assumé, soit une incapacité à comprendre la profondeur des frustrations accumulées. On ne gouverne pas un pays en crise en misant sur l’oubli temporaire. On ne reconstruit pas une nation avec des artifices
Lorsque les masques sont brûlés et que les « chars » s’immobilisent, la réalité reprend toujours ses droits. Dès le mercredi des Cendres, les routes nationales demeurent bloquées ou rançonnées par des membres des organisations terroristes Gran Grif et Viv Ansanm qui imposent leurs propres péages. Les enlèvements contre rançon continuent de rythmer l’actualité et le quotidien des haïtiens majoritairement décapitalisés et appauvris. Les viols, les massacres et les déplacements forcés s’ajoutent au quotidien d’une population abandonnée à son sort. Les infrastructures de base sont quasi inexistantes. L’économie reste paralysée. Le pays importe l’essentiel de ce qu’il consomme, enrichissant d’autres économies pendant que la sienne s’asphyxie, sans qu’aucune politique agricole, industrielle ou commerciale cohérente ne soit clairement définie pour inverser la tendance. Rien, absolument rien, dans ces trois jours de festivités, n’aura atténué ces réalités. Au contraire, ils auront mis en lumière l’ampleur de la déconnexion entre gouvernants et gouvernés.
Le carnaval a trop souvent été utilisé comme un somnifère collectif, un exutoire provisoire destiné à détourner l’attention d’un peuple meurtri. Faire « gouye » la population au rythme des décibels et du tafya suffirait, semble-t-il, à lui faire oublier sa misère. Cette croyance révèle soit un cynisme profond, soit une absence inquiétante de vision et d’intelligence politique. Gouverner ne consiste pas à distraire. Gouverner exige de hiérarchiser les urgences, d’affronter les problèmes structurels et de poser des actes courageux. Dans un pays ravagé par au moins cinq années de violence criminelle exacerbée par l’effondrement de l’État et de ses institutions, la priorité ne peut être la mise en scène d’une normalité artificielle.
La crise haïtienne n’est pas fragmentée ; elle est globale. Elle est sociale, avec une population plongée dans la faim et l’angoisse. Elle est sécuritaire, avec des territoires entiers échappant au contrôle de l’autorité publique. Elle est économique, avec un modèle fondé sur l’importation et la dépendance, incapable de créer richesse et emplois. Elle est diplomatique, avec des décisions majeures souvent prises ou validées sous influence extérieure, loin du contrôle citoyen. Elle est morale, enfin, parce qu’elle révèle une rupture profonde entre ceux qui dirigent et ceux qui subissent.
Depuis dix ans, les Haïtiens n’ont pas eu l’occasion de choisir leurs dirigeants par les urnes. Une décennie sans expression démocratique pleine et entière. Une décennie durant laquelle les institutions se sont délégitimées, les transitions se sont succédé, les arrangements politiques se sont négociés dans des cercles restreints, sans mandat populaire clair. Le peuple a été privé de sa souveraineté. Dans ces conditions, il ne peut être question d’embarquer une fois de plus dans une transition dont la mission, le mandat et l’échéance ne seraient pas précisément définis et publiquement encadrés. Une transition indéfinie n’est pas une solution ; c’est une prolongation du problème.
Qui décide pour Haïti ? Au nom de qui et pour combien de temps ? Ces questions ne sont pas subversives, elles sont légitimes. Elles traduisent l’exigence élémentaire de toute démocratie : la reddition de comptes. Le pays ne peut continuer à accepter dans le silence qu’un cartel composé d’élites corrompues, souvent sans attache réelle avec la majorité souffrante, capture l’État, ses ressources et ses moyens, pendant que la population demeure la victime éternelle des mêmes bourreaux. La capture de l’État n’est pas une abstraction : elle est réelle et se manifeste dans la mauvaise allocation des ressources, dans l’absence de politiques publiques structurantes, dans l’impunité et dans l’indifférence.
La question de la priorité des priorités s’impose avec acuité. Faut-il rétablir la sécurité ou organiser les élections ? Opposer ces deux impératifs relève d’un faux débat. Sans sécurité minimale, aucune élection crédible n’est possible. Sans perspective électorale claire et contraignante, aucun effort sécuritaire ne peut bénéficier de la légitimité politique nécessaire pour être durable. Il faut donc avancer simultanément : restaurer l’autorité de l’État sur le territoire et mettre en place, dès maintenant, les mécanismes logistiques, juridiques et administratifs permettant l’organisation d’élections libres, inclusives et transparentes dans un délai clairement défini. Chaque minute compte. Le temps n’est pas un allié ; il est l’ennemi.
Haïti n’est pas engagée dans un marathon où l’on peut se permettre de temporiser. Elle est dans une course de cent mètres où seuls les sprinters déterminés atteignent la ligne d’arrivée. Or, le temps a déjà été dilapidé. Des années ont été perdues en improvisations, en calculs à court terme, en arrangements sans vision stratégique. L’immensité du chantier à exécuter — réforme institutionnelle, rétablissement de la sécurité, relance économique, reconstruction des services publics, préparation des élections — exige un leadership lucide, courageux et responsable. Se comporter comme si le temps était infini relève de l’aveuglement.
Mais l’interpellation ne s’adresse pas uniquement aux dirigeants. Elle concerne aussi le peuple. La peur est devenue un instrument de contrôle. La violence criminelle, les intimidations, l’insécurité généralisée entretiennent la résignation. Pourtant, l’histoire enseigne qu’aucune transformation profonde ne s’opère sans un réveil citoyen. Braver la peur ne signifie pas céder à la violence ; cela signifie refuser le silence. Cela signifie exiger des comptes, s’organiser, débattre, surveiller, dénoncer, proposer. Cela signifie rappeler, sans relâche, que la souveraineté appartient au peuple et qu’elle ne se délègue pas indéfiniment sans contrôle.
Trop c’est trop. Trop de promesses non tenues. Trop de transitions sans fin. Trop de souffrances ignorées. Trop de légèreté face à l’effondrement. Le peuple haïtien ne peut plus danser pendant que sa maison brûle. Les dirigeants doivent comprendre qu’ils jouent leur crédibilité et leur place dans l’histoire. Soit ils assument pleinement leurs responsabilités en définissant clairement la priorité des priorités, en fixant un calendrier électoral contraignant et en mobilisant toutes les ressources pour restaurer la sécurité et la dignité nationale ; soit ils persisteront dans une gestion superficielle qui les consacrera comme les administrateurs du déclin.
Le réveil n’est plus une option. C’est une obligation historique, citoyenne et patriotique.

