Quinze mois après son arrivée à la Primature, Alix Didier Fils-Aimé présente un nouveau gouvernement en réaffirmant les mêmes priorités qu’en novembre 2024 : sécurité, relance économique et organisation d’élections. Entre promesses répétées et transition prolongée, cette tribune interroge la crédibilité d’un discours inchangé face à une crise persistante, et analyse les ressorts d’un système politique qui semble recycler ses engagements sans rompre avec l’immobilisme structurel…
Par Francklyn B. GEFFRARD,
PORT-AU-PRINCE, mercredi 4 mars 2026 (RHINEWS)- Le 11 novembre 2024, lors de sa prise de fonction comme Premier ministre, Alix Didier Fils-Aimé déclarait solennellement : « Je m’engage à être à la hauteur de cette mission dans un contexte singulier et exceptionnel. » Il fixait alors deux priorités majeures, « rétablir la sécurité » et « organiser des élections », tout en promettant une relance économique fondée sur la transparence et la bonne gouvernance. Quinze mois plus tard, le 3 mars 2026, à la Villa d’accueil, il présente un nouveau gouvernement en appelant à « l’action », à « la rigueur » et à « l’unité nationale », articulant son programme autour de trois axes : sécurité, redressement économique et organisation d’élections « libres, honnêtes et crédibles ». Entre ces deux dates, les formulations ont légèrement varié ; le contenu, lui, est demeuré identique. Le pays, en revanche, est resté englué dans l’insécurité, la paralysie institutionnelle et l’asphyxie économique.
En novembre 2024, le chef du gouvernement affirmait que « la sécurité des personnes, des biens, des infrastructures, de la liberté de circulation sur l’ensemble du territoire national, ainsi que la sécurité alimentaire, sont des impératifs » que son administration s’efforcerait de rétablir. En mars 2026, il annonçait vouloir « reprendre le contrôle total des zones sous l’emprise des groupes criminels » et « rétablir durablement l’autorité de l’État », promettant un renforcement des capacités de la Police nationale, des Forces armées et de la Force de répression des gangs. La répétition n’est pas anodine. Elle révèle une constante : la priorité proclamée demeure la priorité non réalisée. Si la sécurité était « le chantier prioritaire » en 2024, pourquoi constitue-t-elle encore l’objectif fondamental en 2026 ? L’écart entre l’énoncé et l’effectivité interroge la capacité réelle de l’exécutif à transformer l’intention en action.
Le même phénomène s’observe sur le terrain électoral. Dès sa prise de fonction, le Premier ministre déclarait que « la mission première de tout pouvoir de transition doit être d’organiser des élections permettant au pays de se doter d’autorités politiques légitimes et reconnues légalement ». Il promettait de mettre à disposition des institutions les ressources nécessaires pour garantir des scrutins transparents et inclusifs. Quinze mois plus tard, il réaffirme la nécessité de mécanismes institutionnels, logistiques et sécuritaires en vue d’élections crédibles. Or, aucun scrutin n’a été organisé. La transition s’est prolongée. L’ordre constitutionnel n’a pas été rétabli. La promesse initiale est devenue un horizon perpétuellement reporté.
Sur le plan économique, la continuité est tout aussi frappante. En 2024, il appelait à soutenir « les secteurs générateurs d’emplois tels que l’agriculture, le commerce, l’industrie et les infrastructures », prônant la transparence et la bonne gouvernance. En 2026, il évoque un « dialogue soutenu avec le secteur privé », l’accompagnement des agriculteurs et la relance de la production nationale. Le lexique change à la marge, mais la situation macroéconomique demeure fragile, marquée par la contraction de l’activité, la fuite des capitaux et la défiance généralisée. L’incantation économique devient une constante rhétorique.
Certes, le Premier ministre pourrait invoquer des obstacles structurels. L’expansion des groupes armés, la faiblesse logistique des forces de sécurité, la fragmentation institutionnelle, la dépendance aux partenaires internationaux et la fragilité du Conseil présidentiel de transition constituent des contraintes objectives. En novembre 2024, le président du CPT, Leslie Voltaire, évoquait « une étape cruciale » face à la menace d’effondrement institutionnel et appelait à dépasser les divisions politiques. Il rappelait l’existence de « sept projets prioritaires » et la nécessité de collaborer étroitement avec le Conseil électoral provisoire pour organiser référendum et élections. Ces ambitions n’ont pas produit les effets escomptés. Les obstacles étaient réels ; mais sont-ils aujourd’hui levés ? Rien n’indique une transformation radicale des rapports de force sécuritaires, ni une consolidation institutionnelle susceptible de garantir l’exécution rapide des engagements réitérés.
Dès lors, une interrogation s’impose : qu’est-ce qui permet de croire que la promesse formulée en mars 2026 sera tenue, alors que celle de novembre 2024 ne l’a pas été ? L’argument de la nouveauté gouvernementale ne saurait suffire. Changer de ministres ne revient pas nécessairement à changer de stratégie. Il s’agit d’une recomposition, non d’une rupture. La logique demeure celle d’une transition prolongée, adossée à un pacte politique dont la portée concrète reste à démontrer.
Le narratif de l’« unité nationale » et de la « rigueur » peut-il encore convaincre ? Lorsqu’en 2026 le Premier ministre affirme : « Le temps des beaux discours est révolu. Aujourd’hui, c’est l’heure de l’action », la formule frappe par sa force performative, mais elle résonne comme un écho différé de 2024. Si le temps des discours était déjà révolu il y a quinze mois, comment expliquer que l’on soit encore au stade de l’annonce ? La crédibilité politique ne se mesure pas à la densité des déclarations, mais à la matérialité des résultats.
Plus profondément, la répétition révèle un problème systémique : la normalisation de la transition comme mode de gouvernance. Haïti semble condamnée à passer d’un gouvernement transitoire à un autre, d’un pacte à un autre, sous l’œil attentif de la communauté internationale. La transition, conçue comme un mécanisme temporaire de stabilisation, devient une structure quasi permanente. Peut-on durablement gouverner sans mandat populaire renouvelé ? Peut-on restaurer l’autorité de l’État dans un cadre institutionnel provisoire ? La légitimité différée finit par fragiliser l’efficacité.
Il ne s’agit pas de nier la complexité de la conjoncture ni les contraintes sécuritaires réelles. Il s’agit de poser une question de responsabilité politique. Quinze mois constituent un délai significatif dans la vie d’une nation en crise. S’ils n’ont pas suffi à enclencher une dynamique irréversible vers la sécurité et les élections, il appartient au pouvoir en place d’expliquer précisément ce qui a manqué : moyens financiers, coopération internationale effective, cohésion interne, volonté politique ? Et surtout, en quoi ces facteurs auraient-ils radicalement changé en mars 2026 ?
Le risque est celui d’un glissement insidieux vers une politique de la répétition. Le discours se reproduit, la promesse se reformule, la transition se prolonge, et la population s’habitue à l’exception. Ce cycle peut entretenir une forme de résignation collective. Or, une démocratie ne peut prospérer dans l’habituation au provisoire. Elle exige des échéances claires, des engagements mesurables et une reddition de comptes.
Un nouveau gouvernement est entré en fonction, c’est un fait. Mais si le logiciel demeure inchangé, si les priorités restent déclaratives, si les obstacles ne sont pas explicitement levés et si aucun calendrier contraignant n’est présenté, alors le changement risque d’être perçu comme cosmétique. La continuité, maquillée en renouveau, peut difficilement susciter l’adhésion durable d’une société éprouvée.
La question n’est donc pas seulement de savoir si les promesses seront tenues. Elle est de déterminer si le système politique accepte enfin de sortir de la logique circulaire de la transition perpétuelle. Sans rupture méthodologique, sans mécanismes précis d’évaluation et sans courage décisionnel, le pays risque de demeurer dans l’ombre portée de ses propres discours. La crédibilité, en politique, ne naît pas de la répétition des priorités ; elle naît de leur réalisation.

