Par Francklyn B. GEFFRARD,
MIAMI, lundi 18 mai 2026 (RHINEWS)– Le 18 mai 1803, au Congrès de l’Arcahaie, nos ancêtres n’ont pas simplement créé un drapeau. Ils ont posé un acte de rupture radicale avec l’ordre colonial, racial et impérial qui dominait le monde. Ce jour-là, le bleu et le rouge ou le noir et le rouge ne furent pas choisis comme de simples couleurs nationales destinées à orner des bâtiments publics ou à accompagner des cérémonies officielles. Ils furent le symbole d’un serment collectif, d’un pacte de sang conclu dans le feu de la guerre, dans la souffrance des plantations, dans les mutilations, les humiliations et les massacres subis par des hommes et des femmes qui avaient décidé de mourir plutôt que de retourner en esclavage.
Lorsque Jean-Jacques Dessalines aurait arraché la bande blanche du drapeau français pour ne conserver que le “bleu et le rouge”, ce geste portait une signification géopolitique immense. Il signifiait le rejet absolu de la domination coloniale et l’affirmation du droit d’un peuple noir à disposer de lui-même dans un monde structuré autour de la suprématie européenne. Le drapeau haïtien n’est donc pas né d’un compromis diplomatique ou d’une négociation entre élites. Il est né dans une guerre d’extermination menée par des esclaves insurgés contre l’une des plus grandes puissances militaires de l’époque.
Le bleu et le rouge ou le noir et le rouge symbolisaient alors l’union des anciens esclaves noirs et des libres de couleur dans une lutte commune contre l’oppression. Ils traduisaient la nécessité de dépasser les divisions internes pour sauver la nation naissante. À travers ce drapeau cousu par Catherine Flon, les ancêtres voulaient transmettre aux générations futures un message clair : aucune nation ne peut survivre sans unité, sans dignité et sans souveraineté. Ils voulaient enseigner que la liberté n’est jamais offerte, qu’elle se conquiert et se protège au prix des plus grands sacrifices.
Nos ancêtres n’étaient ni naïfs ni inconscients des dangers qui les attendaient. Ils savaient qu’en détruisant le système esclavagiste à Saint-Domingue, ils défiaient non seulement la France napoléonienne prédatrice des droits de l’homme, mais également tout l’ordre économique mondial fondé sur l’exploitation coloniale. Ils savaient qu’Haïti deviendrait la cible des puissances esclavagistes et impérialistes. Pourtant, ils choisirent malgré tout la liberté. Ils choisirent la dignité. Ils choisirent la souveraineté totale. Ils voulurent léguer à leurs descendants une nation debout, fière, capable de défendre son territoire, de nourrir son peuple et de décider seule de son destin.
Deux cent vingt-trois ans plus tard, une question douloureuse s’impose : qu’avons-nous fait de cet héritage ?
Le constat est brutal. Le pays qui avait humilié les armées de Napoléon est aujourd’hui incapable de sécuriser ses propres villes. La nation qui avait proclamé au monde entier que tout être humain a droit à la liberté dépend désormais de l’assistance internationale en tout genre pour survivre. Le peuple qui avait défié les empires est devenu prisonnier d’une dépendance économique, diplomatique et sécuritaire chronique.
L’histoire d’Haïti depuis l’indépendance peut être lue comme celle d’une longue entreprise de démantèlement progressif de la souveraineté nationale. L’indemnité, autrement dit la rançon imposée par la France après l’indépendance saigna durablement l’économie du jeune État. Puis vinrent les interventions étrangères, les occupations, les dictatures soutenues de l’extérieur, les élites locales corrompues et les politiques économiques qui détruisirent progressivement la production nationale. Peu à peu, Haïti passa du statut de nation révolutionnaire capable d’inspirer les peuples opprimés du monde entier à celui d’espace dépendant, fragile et vulnérable aux influences extérieures.
Aujourd’hui, notre souveraineté est gravement hypothéquée. Nos dirigeants sont souvent perçus comme étant davantage préoccupés par leur validation auprès des ambassades étrangères que par la défense des intérêts fondamentaux de la nation. Une partie importante des élites économiques et politiques s’est habituée à fonctionner dans un système de dépendance où le maintien des privilèges importe davantage que le salut collectif. Le drapeau qui incarnait autrefois l’insoumission sert parfois de décor à une gouvernance sans vision, sans courage et sans projet national.
Que célèbre-t-on réellement le 18 mai lorsque des milliers de familles vivent sous la terreur de “Gran Grif” et “Viv Ansanm »? Que célèbre-t-on lorsque des enfants grandissent sans accès à l’éducation, à la santé ou à une alimentation décente, au loisir? Que célèbre-t-on quand des citoyens sont forcés d’abandonner leurs maisons, leurs quartiers et leurs villes sous la menace des armes pour devenir des réfugiés dans leur propre pays sans que cela semble préoccuper ceux qui dirigent? Quel sens peut encore avoir la fête du drapeau lorsque l’État perd progressivement le contrôle de portions entières du territoire national ?
La crise actuelle ne peut être réduite à une simple montée du banditisme. Le phénomène Viv Ansanm révèle l’effondrement profond de l’État national. Ces groupes armés prospèrent dans un environnement marqué par la corruption, l’impunité, les complicités politiques, les trafics d’armes et les intérêts économiques liés au chaos. Ils ne constituent pas seulement une menace sécuritaire ; ils incarnent l’expression extrême d’un système où certains secteurs ont accepté la destruction progressive du pays afin de préserver leurs intérêts immédiats. Haiti ne compte ni ne figure dans leur agenda que pour s’enrichir et servir des intérêts de l’étranger.
L’existence même de ces groupes armés pose une question fondamentale : comment un peuple qui a réalisé l’une des plus grandes victoires militaires de l’histoire moderne peut-il aujourd’hui se retrouver terrorisé sur son propre territoire ? La réponse est douloureuse, mais elle doit être dite avec lucidité et responsabilité. Nos ancêtres avaient construit une nation sur le courage, le sacrifice et l’esprit de résistance. Une partie des élites contemporaines a progressivement remplacé ces valeurs par la soumission, la lâcheté, le calcul personnel, l’opportunisme et la dépendance. Elle n’hésite pas à se prostituer chaque fois que l’occasion se présente pour préserver ses privilèges indus.
Les héros de l’indépendance s’offraient en sacrifice et acceptaient de mourir pour préserver la dignité collective. Beaucoup de dirigeants modernes semblent prêts à sacrifier l’avenir national pour conserver le pouvoir ou protéger leurs privilèges. Là où les ancêtres avaient choisi l’affrontement avec les puissances dominantes pour sauver la souveraineté du pays, certaines élites contemporaines recherchent la protection extérieure comme mode de gouvernance. Là où les révolutionnaires de 1803 avaient compris que l’unité nationale était indispensable à la survie de la patrie, les divisions, les luttes claniques et les rivalités personnelles continuent aujourd’hui de fragmenter le pays.
Pourtant, malgré cette dégradation historique, tout n’est pas perdu. Haïti conserve encore des ressources humaines, culturelles et morales capables de porter une reconstruction nationale. Le peuple haïtien demeure porteur d’une mémoire révolutionnaire exceptionnelle. Malgré la misère, malgré la violence d’un système brutal en décomposition, malgré les humiliations accumulées, des millions d’Haïtiens continuent de croire à la possibilité d’un avenir différent. La diaspora, la jeunesse, les mouvements citoyens, les patriotes sincères et tous ceux qui refusent la fatalité constituent encore la sève nutritive pour un changement, des forces capables de contribuer à une renaissance nationale.
Mais cette renaissance ne pourra jamais se produire sans une rupture profonde avec le système actuel. Il ne suffira pas de changer quelques dirigeants incapables, voire nuls, ou d’organiser des élections bidon sous contrôle internationale visant à maintenir le statu quo dans un contexte de désintégration institutionnelle. Le redressement du pays exige la reconstruction de l’État, le rétablissement de l’autorité publique, le reformage mental de l’Haïtien, la lutte réelle contre l’impunité et la restauration de la souveraineté nationale.
Il faudra reprendre le contrôle du territoire, démanteler les réseaux criminels du simple exécutant aux têtes pensantes, couper les circuits financiers qui alimentent les groupes armés et mettre hors d’état de nuire tous ceux qui, dans les sphères politiques, économiques ou institutionnelles, participent directement ou indirectement à la destruction du pays. Il faudra également reconstruire l’économie nationale autour de la production, de l’agriculture, de l’éducation et du travail, afin de sortir durablement de la dépendance chronique qui affaiblit la nation depuis des décennies.
Mais la reconstruction matérielle ne suffira pas. La crise haïtienne est aussi une crise morale et civique. Une nation ne peut survivre lorsque l’intérêt personnel écrase totalement l’intérêt collectif. Une nation ne peut se relever lorsque ses élites méprisent leur propre peuple et considèrent l’État comme un simple instrument d’enrichissement personnel. Une nation ne peut préserver sa souveraineté lorsque ses dirigeants cessent de croire eux-mêmes en l’avenir du pays et à l’existence d’un projet national.
C’est pourquoi le 18 mai devrait cesser d’être une simple cérémonie protocolaire et folklorique. Cette date devrait devenir un moment de réflexion nationale, de mobilisation populaire et de réengagement collectif. Les patriotes, les progressistes et tous ceux qui veulent construire une Haïti nouvelle doivent faire de cette journée le point de départ d’un vaste sursaut citoyen destiné à empêcher le pays de sombrer définitivement dans la servitude et la fragmentation.
Le véritable hommage aux ancêtres ne consiste pas à porter des vêtements bleus et rouges une fois par an, ni à réciter mécaniquement des discours creux qui ne charrient ni conviction ni dimension citoyenne. Le véritable hommage consiste à reprendre le combat inachevé pour une Haïti souveraine, juste, prospère, digne et capable de protéger ses enfants. Le drapeau haïtien n’a jamais été conçu pour couvrir la honte ni la bêtise des nullards et traitement à la patrie, la corruption ou la dépendance. Il fut créé pour rappeler qu’un peuple opprimé peut se lever, résister et changer le cours de l’histoire.
Deux cent vingt-trois ans après le Congrès de l’Arcahaie, une ultime question demeure suspendue au-dessus de la conscience nationale : sommes-nous encore dignes du sacrifice de nos ancêtres, ou avons-nous accepté de devenir les gestionnaires résignés de leur rêve trahi pendant qu’on se complaît à stabiliser durablement le chaos?

