De Curaçao à Vertières : Haïti qualifiée sans terrain… et si la vraie bataille restait à mener ?…

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Éditorial:

Par Francklyn B. Geffrard,

La qualification d’Haïti pour la Coupe du monde 2026, obtenue le 18 novembre dans un pays étranger et dans un pays en ruines, dépasse largement le simple exploit sportif. Elle ravive des symboles fondateurs, interroge nos contradictions collectives et expose une vérité brutale : seul un sursaut d’unité — réelle, inclusive-peut encore sauver la nation…

MIAMI, dimanche 23 novembre 2025 (RHINEWS)- Le 18 novembre 2025 restera comme une date doublement historique pour Haïti. Ce jour-là, la sélection nationale s’est qualifiée pour le mondial 2026, pour la deuxième fois en plus d’un demi-siècle, sans avoir disputé un seul match à domicile. Un exploit unique au monde. Un accomplissement arraché loin de Port-au-Prince, dans cet exil sportif imposé par une insécurité qui a vidé la capitale de ses lieux de loisirs, détruit ses centres sportifs et réduit à néant tout projet d’infrastructures. Viv Ansanm et ses alliés contrôlent 90 % de la région métropolitaine, contraignant le football haïtien à vivre, lui aussi, sa propre « diaspora ». Rien n’était réuni pour espérer. Et pourtant, Haïti l’a fait.

Cette victoire extraordinaire ne tient pas seulement au talent d’une équipe, mais à une capacité presque surnaturelle de surmonter un environnement où tout s’effondre : État, institutions, infrastructures, cohésion nationale. En s’imposant depuis Curaçao, les Grenadiers ont offert au pays une rare bouffée de fierté, un moment où la Nation a pu se reconnaître, malgré tout, dans quelque chose de plus grand qu’elle-même.

Il y a là une résonance profonde. Le 18 novembre n’est pas une date ordinaire dans l’histoire haïtienne. C’est celle de Vertières, cette bataille de 1803 où nos ancêtres ont terrassé l’une des armées les plus puissantes du monde pour ouvrir le chemin de l’indépendance proclamée le 1er janvier 1804. Eux aussi ont marché treize années durant, dans le sang et les sacrifices, vers une victoire improbable. Cette fois encore, sur un autre terrain, une autre génération a rappelé qu’Haïti sait, parfois, transcender ses chaînes.

Et pourtant, il faut interroger ce miracle sportif dans un contexte où la nation, à l’international, traîne une image ravagée : corruption systémique, violence généralisée, classe politique démissionnaire, élites absentes. Haïti, depuis longtemps, est citée comme un État en faillite. Mais depuis cette qualification, le pays a brièvement changé de récit. On parle d’Haïti autrement, on y voit une résilience, un souffle, un sursaut. Certes, on ne lavera pas du jour au lendemain des décennies de chaos. Mais cette victoire peut servir de catalyseur à ceux qui refusent d’abandonner le rêve d’une Haïti nouvelle. Un exploit n’est pas une politique publique ; mais il peut nourrir l’espérance nécessaire pour en bâtir une.

L’autre grande leçon, peut-être la plus politique, vient de la composition même de cette équipe. Une grande partie des joueurs sont nés à l’étranger ou n’ont jamais vécu en Haïti. D’autres ont quitté le pays très jeunes. C’est pourtant eux qui ont porté les couleurs nationales au moment où tant d’Haïtiens renoncent à servir un pays dévasté. Et c’est encore eux qui, dans la vie civile, sont souvent diabolisés, suspectés, exclus dès qu’ils manifestent l’ambition de contribuer politiquement au destin national.

Cette contradiction est intenable. Comment applaudir la « diaspora » lorsqu’elle offre une qualification historique, puis lui dénier son haïtianité lorsqu’elle aspire à participer à la vie politique ? Comment célébrer Wyclef Jean, Naomie Osaka ou Tabou Combo quand ils font rayonner le pays, mais disqualifier tout citoyen né ou élevé à l’étranger lorsqu’il veut servir autrement ? L’exploit des Grenadiers rappelle une évidence : ce qui menace Haïti, ce n’est pas l’inclusion, mais l’exclusion. Ce n’est pas l’ouverture, mais la peur. Ce n’est pas la « diaspora », mais la myopie nationale.

La vérité est brutale : les Haïtiens de l’étranger apportent depuis des décennies les réussites les plus éclatantes, les ressources les plus stables, la visibilité la plus positive. Le pays ne peut plus se permettre de tenir à distance une partie essentielle de sa propre nation. L’unité n’est plus une option morale ; c’est une nécessité stratégique pour espérer se reconstruire.

La qualification du 18 novembre 2025 n’est pas qu’un triomphe sportif. C’est un miroir tendu à Haïti. Un rappel que, même plongé dans les ténèbres, ce peuple possède un potentiel immense lorsqu’il choisit la cohésion plutôt que la fragmentation. Si cette victoire ne devient qu’un souvenir euphorique, alors elle sera perdue. Mais si elle ouvre enfin le débat sur l’inclusion, la participation pleine et entière de tous les Haïtiens-où qu’ils vivent — alors elle aura posé les premières pierres d’une renaissance possible.

Haïti ne manque pas de talent et de ressources. Elle manque d’unité. Les Grenadiers viennent de montrer ce que le pays peut accomplir lorsqu’il se rassemble. À nous maintenant d’en tirer la seule conclusion valable : la reconstruction d’Haïti ne pourra se faire qu’avec tous ses enfants, sans exception.