Par Francklyn B. GEFFRARD,
MIAMI, samedi 9 mai 2026 (RHINEWS)– Le verdict est tombé à Miami après deux mois de procès : quatre hommes ont été reconnus coupables de participation au complot ayant conduit à l’assassinat du président haïtien Jovenel Moïse. Avec ces nouvelles condamnations, près d’une dizaine de personnes ont désormais été reconnues coupables ou condamnées aux États-Unis dans cette affaire qui a bouleversé Haïti et choqué le monde. Sur le plan judiciaire, il s’agit incontestablement d’un jalon important. Les autorités américaines ont réussi là où les institutions haïtiennes semblent toujours empêtrées : organiser un procès, établir des responsabilités pénales, retracer certains circuits logistiques et démontrer l’existence d’une conspiration transnationale.
Et pourtant, un malaise persiste.
Car malgré les condamnations, malgré les plaidoyers de culpabilité, malgré les témoignages et les milliers de pages d’enquête, une impression domine : l’affaire avance judiciairement sans que la vérité complète n’émerge réellement. Plus les procès progressent, plus certaines zones d’ombre paraissent épaisses. Comme si la justice avait réussi à identifier des participants au crime sans parvenir à dévoiler entièrement ceux qui l’ont véritablement pensé, ordonné, financé et reconfiguré.
Le paradoxe est là : jamais autant de personnes n’ont été condamnées dans ce dossier, mais jamais autant de questions fondamentales ne semblent demeurer sans réponse.
La première question, la plus élémentaire, est pourtant celle qui devrait être la plus claire : qui a réellement tué le président haïtien ?
Le 7 juillet 2021, Jovenel Moïse est abattu dans sa chambre à coucher à Pèlerin 5, au cœur même de la résidence présidentielle privée. Son épouse, Martine Moïse, est grièvement blessée. Des hommes armés pénètrent dans un périmètre hautement sécurisé. Le président est tué sans qu’aucune véritable résistance ne soit observée de la part de l’appareil de sécurité chargé de le protéger.
Depuis lors, l’opinion publique internationale a retenu une image : celle d’anciens militaires colombiens arrêtés en Haïti après l’assaut. Ils apparaissent comme les principaux exécutants matériels de l’opération. Mais le procès américain a également révélé une donnée troublante : selon plusieurs accusés et témoignages, le plan initial ne visait pas l’assassinat du président, mais son arrestation suivie de son renversement politique.
Cette affirmation est capitale.
Car si elle est vraie, alors une question centrale surgit immédiatement : à quel moment l’opération a-t-elle basculé vers une exécution pure et simple ? Qui a donné l’ordre de tuer ? Qui possédait l’autorité suffisante pour transformer une opération présentée comme une arrestation en assassinat présidentiel ?
Cette interrogation change tout. Elle déplace le centre du dossier. Elle suggère que les hommes déjà condamnés ne détenaient peut-être pas tous le véritable pouvoir décisionnel.
Évidemment, il faut garder une distance critique. Les accusés peuvent mentir. Certains peuvent chercher à minimiser leur responsabilité en prétendant qu’ils ignoraient le projet d’assassinat. Cette possibilité ne peut être écartée. Mais même en tenant compte de cette hypothèse, les contradictions demeurent nombreuses.
Car plusieurs récits convergent tout de même autour d’un point : l’existence d’un projet politique initial différent de celui qui a finalement abouti.
Selon différents témoignages présentés au fil de l’enquête, l’objectif aurait d’abord été de capturer le président, de provoquer sa destitution et de le remplacer par Christian Emmanuel Sanon. Ce dernier aurait été présenté à certains participants comme la future figure du pouvoir après l’opération. Puis soudainement, le scénario change. Sanon devient lui-même marginalisé dans le processus. D’autres noms émergent, notamment celui de Wendelle Coq, ancienne magistrate de la Cour de Cassation, dont le nom aurait circulé comme possible personnalité de transition.
Et c’est ici que le cœur obscur du dossier apparaît avec toute sa brutalité.
Comment une opération internationale impliquant financement, mercenaires, armes, logistique et réseaux politiques peut-elle modifier soudainement son objectif politique sans qu’apparaisse clairement l’autorité suprême qui pilote ces changements ? Qui décidait réellement ? Qui détenait le commandement stratégique ultime ?
Le procès américain a permis de documenter des interactions, des réunions, des transferts d’argent, des recrutements. Il a permis d’identifier des opérateurs. Mais il a beaucoup moins éclairé les véritables centres de décision.
Autrement dit, on connaît davantage les exécutants que les architectes.
La question du financement renforce encore cette impression d’inachèvement.
Une opération de cette ampleur coûte extrêmement cher. Recruter des hommes armés étrangers, les transporter, les loger, les équiper, assurer les communications, acheter des véhicules, corrompre certains acteurs, maintenir des réseaux logistiques entre la Floride et Haïti : tout cela suppose des ressources considérables.
Le procès a révélé l’implication de la société de sécurité CTU Security, basée en Floride et dirigée par Antonio Intriago. Des témoignages ont évoqué des contrats, des engagements financiers, des équipements, notamment des gilets pare-balles expédiés vers Haïti. Mais une interrogation fondamentale demeure entière : qui finançait réellement l’opération dans son ensemble ? Qui garantissait les paiements ? Qui espérait tirer profit politique, institutionnel ou économique de l’élimination du président haïtien ?
Là encore, les condamnations ne suffisent pas à produire une compréhension globale du crime.
Le cas de Joseph Félix Badio illustre parfaitement cette zone grise entre responsabilités identifiées et vérité incomplète.
Au fil des témoignages, Badio apparaît comme une figure centrale. Certains condamnés l’ont présenté comme l’un des cerveaux présumés du complot. Il aurait été impliqué dans la coordination de certaines opérations et dans des tentatives de corruption d’agents de sécurité attachés au président.
Mais plus son rôle semble important, plus une autre question devient inévitable : un homme relativement périphérique dans l’appareil étatique haïtien pouvait-il, à lui seul, neutraliser des structures sécuritaires présidentielles, coordonner des mercenaires étrangers et participer à la mise en place d’une transition politique clandestine ?
Cela paraît difficile à croire.
Et c’est précisément ici que surgit l’un des plus grands problèmes intellectuels du dossier : la tentation de transformer Badio en figure centrale absolue peut aussi servir à masquer des acteurs plus puissants demeurés invisibles.
Car si Badio possédait réellement une telle capacité d’influence sur les appareils sécuritaires de l’État, pourquoi n’a-t-il pas cherché le pouvoir pour lui-même ? Pourquoi agir dans l’ombre ? Pourquoi travailler pour l’accession éventuelle d’autres figures politiques ?
Une hypothèse s’impose alors avec une force croissante : Badio pourrait avoir été moins un commanditaire ultime qu’un opérateur intermédiaire, chargé d’exécuter des objectifs dépassant sa propre personne.
Mais si tel est le cas, une question redoutable surgit immédiatement : pour qui travaillait-il réellement ?
Et cette interrogation conduit directement au vide politique laissé par le procès.
Car au fond, malgré les témoignages et les condamnations, le mobile profond de l’assassinat demeure étonnamment flou. Le procès a largement traité des moyens du crime. Il a détaillé les déplacements, les communications, les contrats et les équipements. Mais il a beaucoup moins éclairé le “pourquoi”.
Pourquoi fallait-il éliminer Jovenel Moïse ? Quels intérêts précis menaçait-il ? Qui bénéficiait concrètement de sa disparition ?
Plusieurs hypothèses circulent depuis des années : rivalités politiques internes, conflits économiques, luttes de pouvoir, tensions oligarchiques, affrontements institutionnels, recompositions géopolitiques, intérêts mafieux ou encore conflits autour du contrôle de l’État haïtien. Mais aucune explication unique et cohérente ne s’est imposée définitivement.
Le procès a donc produit une situation paradoxale : il a renforcé certaines certitudes pénales tout en laissant intactes les grandes énigmes politiques.
Et c’est peut-être là le cœur philosophique de cette affaire.
La justice pénale et la vérité historique ne coïncident pas toujours.
Un tribunal peut condamner des individus sur la base de preuves suffisantes sans pour autant reconstituer entièrement la profondeur politique d’un crime d’État. La justice américaine fonctionne principalement autour des responsabilités individuelles, des éléments matériels, des accords de plaidoyer et des preuves directement exploitables devant une cour fédérale. Elle n’a pas nécessairement pour mission de reconstruire toute l’architecture politique cachée derrière un assassinat international.
Or l’Histoire exige autre chose.
Elle exige de comprendre :
* les rapports de force ;
* les intérêts convergents ;
* les réseaux d’influence ;
* les protections institutionnelles ;
* les bénéficiaires réels ;
* les mécanismes de décision.
Autrement dit, la vérité judiciaire n’est pas toujours la vérité totale.
Cette distinction est essentielle pour éviter deux erreurs opposées : croire que les condamnations suffisent à tout expliquer, ou tomber dans un scepticisme absolu qui nierait toute avancée judiciaire réelle.
Il faut reconnaître ce que les États-Unis ont accompli. Là où l’assassinat a été largement planifié, la justice américaine a au moins réussi à établir une partie des responsabilités. Elle a organisé un procès d’envergure internationale. Elle a condamné plusieurs participants. Elle a montré l’existence d’un complot transnational.
Mais il faut également reconnaître les limites visibles de ce processus.
Car plus l’on examine le dossier, plus une impression s’impose : les acteurs condamnés semblent parfois appartenir davantage au niveau opérationnel qu’au véritable sommet de la chaîne décisionnelle.
Cette réalité n’est d’ailleurs pas propre à Haïti.
Dans de nombreux assassinats politiques à travers l’histoire, les exécutants sont identifiés, parfois même les coordinateurs intermédiaires. Mais les véritables architectes demeurent souvent hors de portée judiciaire. Les crimes politiques complexes produisent fréquemment une fragmentation de la vérité : chacun connaît une partie du plan, mais très peu possèdent l’ensemble du puzzle.
Et cette fragmentation paraît particulièrement visible dans le dossier Moïse.
Le drame haïtien apparaît alors dans toute son ampleur.
Car pendant que les États-Unis avancent, même imparfaitement, l’enquête en Haïti continue de stagner. Les institutions demeurent fragilisées. Les procédures progressent lentement. Les soupçons de pressions politiques persistent. L’État haïtien semble toujours incapable de produire lui-même une vérité nationale pleinement crédible sur l’assassinat de son propre président.
C’est sans doute l’une des dimensions les plus tragiques de cette affaire.
Un chef d’État a été assassiné dans sa résidence privée. Et près de cinq ans plus tard, son propre pays ne parvient toujours pas à établir clairement toute la chaîne des responsabilités.
Dès lors, une question plus profonde encore surgit : comment un État peut-il faire jaillir la vérité sur l’assassinat de son président lorsqu’il ne contrôle plus totalement ses propres structures sécuritaires, judiciaires et politiques ?
Le procès de Miami restera certainement comme une étape majeure. Il a posé un jalon judiciaire important. Il a permis d’établir des culpabilités. Il a mis en lumière des connexions internationales. Il a empêché que le crime sombre totalement dans l’impunité.
Mais il n’a pas dissipé toutes les ténèbres.
Car aujourd’hui encore, les questions fondamentales demeurent :
Qui a ordonné le changement de plan ?
Qui a donné l’ordre final ?
Qui finançait réellement l’opération ?
Qui protégeait les conspirateurs ?
Qui bénéficiait politiquement de l’assassinat ?
Et surtout : les véritables auteurs intellectuels ont-ils seulement été identifiés ?
Quatre années après la mort de Jovenel Moïse, la justice avance. Mais la vérité complète, elle, semble encore marcher dans l’ombre.

