Alix Didier, fils aimé des ambassades VS CPT : duel entre gentil et méchant ?

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En Haïti, la crise politique se transforme en un récit manichéen soigneusement entretenu. D’un côté, un Premier ministre présenté comme le garant de la stabilité et adoubé par les ambassades ; de l’autre, un Conseil présidentiel de transition désigné comme obstacle et menace. Entre “gentil” et “méchant”, le duel dépasse les personnes et révèle une lutte plus profonde : celle de l’influence étrangère face à une souveraineté fragilisée.

Éditorial:

Par Francklyn B. GEFFRARD.PORT-AU-PRINCE, mercredi 28 janvier 2026 (RHINEWS)- Haïti vit les pires moments de son histoire contemporaine. Le pays semble avoir atteint ce que l’on pourrait appeler le plafond de la nudité politique : plus rien n’est couvert, plus rien n’est dissimulé, plus rien ne fonctionne normalement. Au sommet de l’État, les institutions intérimaires se déchirent, se neutralisent et s’exposent au grand jour, pendant que la nation, elle, s’enfonce.

La décision du Conseil présidentiel de transition (CPT) de révoquer le Premier ministre de facto Alix Didier Fils-Aimé a agi comme un détonateur. Elle n’a pas seulement provoqué une crise institutionnelle interne ; elle a surtout ouvert un espace dans lequel les ambassades occidentales, en particulier celle des États-Unis, se sont engouffrées avec une assurance troublante, comme si elles tenaient lieu de Cour constitutionnelle, interprétant la décision, la jugeant illégale, et prenant ouvertement fait et cause pour le Premier ministre.

Ainsi est né le récit. Un récit simplificateur, manichéen, presque enfantin : d’un côté le “gentil” Premier ministre, de l’autre le “méchant” CPT. Et au centre, Alix Didier, progressivement élevé au rang de fils aimé des ambassades, devenu leur protégé ailé, porté, soutenu, défendu bec et ongles.

L’exemple le plus éclatant de cette posture reste la sortie du secrétaire d’État américain Marco Rubio, qui ne s’est pas contenté d’exprimer un soutien diplomatique classique. Il est allé beaucoup plus loin. En réaffirmant l’importance de la poursuite du mandat d’Alix Didier Fils-Aimé pour lutter contre les gangs, Washington a implicitement dénié au CPT toute capacité politique et institutionnelle. Pire encore, en évoquant la dissolution du Conseil présidentiel de transition à l’horizon du 7 février, et en brandissant des conséquences contre les “acteurs corrompus”, les États-Unis ont franchi une ligne rouge : celle de l’injonction directe.

Il ne s’agit plus ici de conseils, ni même de pressions diplomatiques feutrées, mais bien de menaces politiques explicites, assorties d’armes connues : restrictions de visas, sanctions ciblées, stigmatisation publique. Ceux qui ne s’alignent pas sont montrés du doigt. Ceux qui résistent sont accusés. Ceux qui hésitent sont intimidés.

Face à cela, beaucoup se taisent. D’autres se couchent. Certains épousent la position des ambassades non par conviction, mais par calcul : sauver un visa, préserver un accès, garantir une place dans la prochaine transition. D’autres encore se laissent vassaliser par pure lâcheté, par absence de colonne vertébrale, par désert patriotique. Tout le monde ou presque se met au pas, pendant que l’arrogance extérieure prospère sur la faiblesse intérieure. Très peu de gens  résistent et défendent le mot du droit.

Le pire, aujourd’hui, ce n’est pas seulement l’ingérence insupportable de certaines ambassades. Le pire, c’est la lâcheté et la complicité des élites haïtiennes. Des élites sans attache réelle avec le pays, qui feignent de ne pas comprendre que ce que recherchent avant tout les puissances étrangères, ce n’est ni Haïti ni son peuple, mais un contrôle par la division. Une société fragmentée est une société gouvernable de l’extérieur.

Dans ce jeu dangereux, Alix Didier Fils-Aimé semble lui-même gagner en ivresse. Ivresse du pouvoir. Ivresse de la reconnaissance internationale. Ivresse d’être devenu indispensable aux yeux des ambassades. Mais l’histoire récente devrait pourtant servir de leçon. Il y a à peine deux ans, Ariel Henry bénéficiait exactement du même soutien, des mêmes protections, des mêmes discours. Jusqu’au jour où la formule DDN (Deyò, Deyò Nèt) s’est imposée. Les gangs ont été activés, les prisons détruites, les détenus libérés, et le Premier ministre s’est retrouvé bloqué à l’extérieur, sacrifié sans ménagement.

Le bras de fer actuel entre le CPT et Fils-Aimé, sous patronage diplomatique, n’est donc pas un simple conflit de personnes. Il est le symptôme d’un mal plus profond : en Haïti, trop de responsables utilisent l’État pour servir des intérêts étrangers au lieu de mettre leurs fonctions au service du pays.

Au cœur de ce spectacle à la fois hideux et navrant, une question demeure, lancinante :

où sont Haïti et les intérêts du peuple haïtien ?

En quoi ce duel fabriqué, nourri et amplifié par les ambassades profite-t-il à la nation ?

Les élites haïtiennes sont-elles naïves au point de croire que cette mise en scène renforcera le pays, alors qu’elle ne fait que l’exposer, l’affaiblir et le discréditer davantage ?

La naïveté, ici, n’est pas une excuse. C’est une faute. Et parfois une faute impardonnable.