Par Francklyn B. Geffrard,
CAP-HAÏTIEN, dimanche 21 juin 2026 (RHINEWS)- Longtemps considérés comme la destination touristique la plus attractive au monde, les États-Unis traversent aujourd’hui une période de remise en question dans un secteur qui constitue pourtant l’un des piliers de leur économie. La politique menée par l’administration de Donald Trump depuis son retour à la Maison-Blanche a provoqué des réactions contrastées à l’intérieur du pays, mais également à l’étranger. Renforcement des contrôles frontaliers, durcissement du discours migratoire, restrictions visant certaines nationalités, multiplication des tensions commerciales avec des partenaires historiques et climat politique perçu comme moins accueillant par une partie des voyageurs internationaux ont contribué à modifier l’image du pays auprès de millions de touristes potentiels. Cette évolution ne signifie pas l’effondrement du tourisme américain, qui demeure l’un des plus puissants du monde, mais elle a favorisé une redistribution partielle des flux touristiques internationaux dont profitent désormais plusieurs destinations concurrentes. Dans ce contexte, une question mérite d’être posée : pourquoi Haïti, qui possède pourtant des atouts historiques, culturels et naturels uniques dans la région, est-elle incapable de tirer profit de cette situation ?
Le tourisme représente bien davantage qu’un simple secteur de loisirs. Il constitue l’un des principaux moteurs de l’économie mondiale. Selon les organisations internationales spécialisées, les dépenses des visiteurs étrangers génèrent des milliards de dollars de revenus, soutiennent des millions d’emplois et alimentent des secteurs aussi variés que l’hôtellerie, la restauration, les transports, l’immobilier, le commerce, l’agriculture, les industries culturelles et les services financiers. Aux États-Unis, l’industrie touristique contribue à hauteur de plusieurs milliers de milliards de dollars à l’économie nationale et soutient directement ou indirectement des millions d’emplois.
Les États-Unis accueillaient avant la pandémie près de 80 millions de visiteurs internationaux chaque année. Malgré une reprise progressive après la crise sanitaire mondiale, plusieurs indicateurs publiés ces derniers mois montrent que les prévisions optimistes de croissance du tourisme international vers les États-Unis ont été revues à la baisse. Les statistiques officielles et les analyses du secteur révèlent un recul notable des arrivées en provenance de plusieurs marchés importants, notamment le Canada et certains pays européens. Les dépenses des visiteurs étrangers ont également diminué, entraînant des pertes de plusieurs milliards de dollars pour l’économie américaine.
L’une des principales raisons avancées par les observateurs réside dans la perception internationale de l’environnement politique américain. Les voyageurs ne choisissent pas seulement une destination en fonction de ses plages, de ses musées ou de ses centres commerciaux. Ils tiennent également compte de l’accueil qui leur sera réservé, de la facilité des procédures d’entrée, du climat social et du sentiment général de sécurité juridique. Lorsque des récits de contrôles frontaliers plus rigoureux, de détentions administratives prolongées ou de restrictions ciblant certaines nationalités dominent l’actualité internationale, une partie des visiteurs préfère simplement se tourner vers d’autres destinations.
Le poids symbolique du « travel ban » illustre parfaitement cette réalité. Même lorsque les mesures concernent un nombre limité de pays, leur impact psychologique dépasse largement leur champ d’application. Elles contribuent à diffuser l’idée d’un pays plus fermé, plus méfiant à l’égard des étrangers et moins accessible. Dans une industrie où la concurrence est féroce, l’image compte parfois autant que la réalité elle-même. Les destinations touristiques se disputent les mêmes voyageurs, et la moindre perception négative peut suffire à faire pencher la balance.
Le cas du Canada est particulièrement révélateur. Depuis des décennies, les Canadiens constituent la principale clientèle touristique étrangère des États-Unis. Chaque année, des dizaines de millions de voyages sont effectués entre les deux pays. Les Canadiens ne se rendent pas uniquement aux États-Unis pour leurs vacances. Beaucoup possèdent des résidences secondaires, notamment en Floride, en Arizona ou dans d’autres États du sud. D’autres y investissent, y consomment des biens et services, y passent plusieurs mois de l’année ou entretiennent des liens familiaux étroits.
Or, les tensions apparues entre Washington et Ottawa ont profondément affecté cette dynamique. Les différends commerciaux, les menaces tarifaires et surtout les déclarations répétées évoquant l’idée d’une éventuelle annexion du Canada comme « cinquante et unième État » ont provoqué un malaise considérable au sein de l’opinion publique canadienne. Même si de telles déclarations relèvent davantage de la rhétorique politique que d’un projet réalisable, elles ont été perçues par de nombreux Canadiens comme un manque de respect envers leur souveraineté nationale.
Les conséquences économiques commencent à être visibles. Les voyages vers les États-Unis ont diminué, tandis que les destinations européennes, mexicaines et caribéennes enregistrent une progression de leur fréquentation canadienne. Plusieurs propriétaires canadiens de résidences secondaires aux États-Unis ont décidé de vendre leurs biens ou d’envisager leur départ. Pour certaines communautés locales américaines fortement dépendantes de cette clientèle, les répercussions sont significatives. Moins de visiteurs signifie moins de dépenses dans les restaurants, les hôtels, les commerces, les marinas, les terrains de golf et l’ensemble de l’écosystème économique qui gravite autour du tourisme.
Comme souvent en économie, les difficultés des uns créent des opportunités pour les autres. Le Mexique figure parmi les grands bénéficiaires de cette redistribution des flux touristiques. Sa proximité géographique avec l’Amérique du Nord, ses infrastructures développées et ses prix compétitifs attirent une clientèle toujours plus importante. La République dominicaine poursuit également sa progression grâce à une stratégie touristique cohérente menée depuis plusieurs décennies. Le Costa Rica consolide sa réputation de destination écologique de premier plan. Le Panama renforce son positionnement comme centre régional du tourisme d’affaires et de transit. Plusieurs pays européens, notamment l’Espagne, le Portugal, l’Italie et la France, profitent également de cette réorientation partielle de la demande.
Face à cette situation, le silence de Haïti est assourdissant.
Car s’il existe un pays qui aurait dû être capable de tirer parti de cette redistribution régionale du tourisme, c’est bien Haïti. L’histoire même du pays constitue une ressource touristique exceptionnelle. La Citadelle Henry, le Palais Sans-Souci et les Ramiers, inscrits au patrimoine mondial de l’UNESCO, représentent l’un des ensembles monumentaux les plus impressionnants de l’hémisphère occidental. Jacmel possède un patrimoine architectural remarquable et une richesse culturelle reconnue. Les plages de la côte nord, les montagnes du massif de la Hotte, l’Île-à-Vache, le Bassin Bleu, Saut-d’Eau, la grotte Marie-Jeanne et des dizaines d’autres sites pourraient attirer des visiteurs venus du monde entier.
Peu de nations disposent d’un récit historique aussi puissant que celui d’Haïti. Première République noire indépendante du monde moderne, première nation issue d’une révolution d’esclaves victorieuse, symbole universel de liberté et de résistance, Haïti possède un patrimoine mémoriel dont la valeur dépasse largement ses frontières. À une époque où le tourisme culturel et mémoriel connaît une croissance importante, le pays pourrait occuper une place unique sur la scène internationale.
Pourtant, cette opportunité demeure hors de portée.
La réalité actuelle est dominée par les gangs armés, les enlèvements, les massacres, les déplacements forcés de populations, l’effondrement des institutions publiques et l’incapacité de l’État à garantir la sécurité des citoyens comme des visiteurs étrangers. Les principaux gouvernements du monde déconseillent les voyages en Haïti. Les compagnies aériennes réduisent ou suspendent leurs opérations. Les investisseurs hésitent à engager des capitaux dans un environnement aussi instable. Les infrastructures se dégradent. Les hôtels fonctionnent bien en dessous de leur potentiel ou ferment leurs portes.
Cette situation constitue non seulement une tragédie humaine et politique, mais également une catastrophe économique. Chaque touriste qui choisit la République dominicaine, le Costa Rica ou le Mexique représente un revenu potentiel qui échappe à Haïti. Chaque croisière qui contourne les ports haïtiens représente des emplois perdus. Chaque investisseur qui renonce à construire un hôtel ou un complexe touristique représente une occasion manquée de développement.
Certains pourraient considérer que le tourisme ne peut constituer à lui seul une solution aux problèmes économiques d’Haïti. Ils auraient raison. Aucun secteur économique ne peut résoudre à lui seul une crise multidimensionnelle aussi profonde. Cependant, il serait tout aussi erroné de sous-estimer le potentiel transformateur du tourisme.
Le tourisme possède une caractéristique essentielle : son effet multiplicateur. Lorsqu’un visiteur dépense de l’argent dans un hôtel, cet argent profite également aux agriculteurs qui fournissent les aliments, aux pêcheurs qui approvisionnent les restaurants, aux chauffeurs qui assurent les transports, aux artisans qui vendent leurs produits, aux guides touristiques qui accompagnent les visiteurs et aux collectivités locales qui perçoivent des taxes. Peu d’activités économiques produisent une chaîne de retombées aussi étendue.
Pour un pays qui affiche un déficit commercial chronique, dépend fortement des transferts de sa diaspora et peine à attirer les investissements étrangers, le tourisme représente l’une des rares activités capables de générer rapidement des entrées de devises importantes tout en créant des emplois à grande échelle. Il peut également contribuer à améliorer les infrastructures publiques, à préserver le patrimoine national et à renforcer l’image internationale du pays.
Mais pour que cette perspective devienne réalité, des conditions minimales doivent être réunies. La première demeure la sécurité. Sans sécurité, aucun plan touristique crédible n’est possible. Le démantèlement des groupes armés, la reconquête des territoires contrôlés par les gangs, le renforcement de la Police nationale d’Haïti et la restauration de l’autorité de l’État constituent des préalables incontournables.
La deuxième condition est la stabilité politique. Les investisseurs recherchent la prévisibilité. Ils doivent pouvoir compter sur des institutions fonctionnelles, un cadre juridique fiable et une vision nationale cohérente. Les crises politiques permanentes découragent les projets à long terme et alimentent l’incertitude.
La troisième condition concerne les infrastructures. Routes, aéroports, ports, électricité, eau potable, télécommunications et assainissement sont indispensables au développement touristique. Un pays ne peut prétendre accueillir des millions de visiteurs sans disposer d’infrastructures modernes et fiables.
Enfin, Haïti doit élaborer une véritable stratégie touristique nationale fondée sur ses avantages comparatifs. Il ne s’agit pas de copier la République dominicaine ou le Mexique. Il s’agit de valoriser ce qui rend Haïti unique : son histoire, sa culture, son patrimoine, son art, sa musique, sa gastronomie, son écotourisme et le caractère exceptionnel de son expérience humaine.
Pendant que les États-Unis font face aux conséquences économiques et diplomatiques d’une politique qui semble avoir refroidi une partie de leur clientèle internationale, plusieurs pays récoltent les fruits de cette redistribution des flux touristiques. Haïti, elle, observe ce mouvement depuis les marges. Le plus tragique est que le pays ne manque ni d’histoire, ni de beauté, ni de potentiel. Il manque avant tout d’un État capable de garantir la sécurité, la stabilité et la confiance nécessaires pour transformer ces richesses en prospérité.
Ainsi, la véritable question n’est pas de savoir si le tourisme pourrait contribuer au redressement économique d’Haïti. La réponse est évidente. La véritable question est de savoir combien de temps encore le pays continuera à laisser passer des occasions historiques pendant que ses voisins construisent leur avenir grâce à des opportunités qu’il aurait lui-même pu saisir.

