Miami, miroir de la culture haïtienne : regards sur une diaspora en mouvement et perspectives de retour au pays

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Par : Joël Lorquet,

MIAMI, lundi 4 mai 2026 (RHINEWS)- Les 2 et 3 mai 2026, deux importantes foires se sont tenues dans les environs de Miami, en Floride, réunissant la communauté haïtienne autour de la culture, de la littérature et de la création.

La première, la Haiti Creative Mother’s Day & Haitian Heritage Marketplace, s’est déroulée au Studio Island TV, à SOMA Noire, à Medley. L’édition 2026 a mis en avant un marché curaté réunissant mode, artisanat, beauté, décoration et gastronomie, confirmant le rôle du sud de la Floride comme hub stratégique du commerce créatif haïtien. Organisée à l’occasion de la fête des Mères, cette initiative s’inscrivait dans le cadre des célébrations du Mois du patrimoine haïtien dans le comté de Miami-Dade.

La seconde manifestation, le Little Haiti Book Festival, est une foire annuelle du livre célébrant la culture haïtienne et celle de la diaspora à Miami. L’événement rassemble écrivains, artistes, musiciens et membres de la communauté autour de lectures, panels, spectacles, ateliers et activités pour enfants. Son objectif est de valoriser la littérature haïtienne, de favoriser le dialogue culturel et de renforcer les liens communautaires dans le quartier de Little Haiti. Le festival est principalement organisé par le Miami Book Fair, rattaché au Miami Dade College, et la Sosyete Koukouy of Miami, avec le soutien de partenaires culturels et institutionnels.

Ces deux événements, auxquels nous avons participé, ont permis de constater que la culture haïtienne demeure vivante aux États-Unis. À travers les nombreuses activités organisées, notamment dans le cadre du Mois du patrimoine haïtien, la créativité haïtienne s’affirme avec vigueur. Les rencontres ont été nombreuses, marquées à la fois par de nouvelles connexions et des retrouvailles avec des figures connues depuis plusieurs années.

La forte participation de la communauté haïtienne à ces foires témoigne d’un attachement profond à l’identité nationale. Cette présence confirme que la flamme culturelle haïtienne reste vive au sein de la diaspora, particulièrement aux États-Unis.

Une diaspora aux parcours multiples

L’observation de ces événements met en lumière la diversité des trajectoires au sein de la diaspora haïtienne.

Ceux partis à cause de l’insécurité

Nombreux sont ceux qui ont quitté Haïti en raison de la dégradation de la situation sécuritaire. Lors du Little Haiti Book Festival, nous avons rencontré M. Fred Pierre-Louis, propriétaire de l’hôtel Le Plaza, contraint de fermer son établissement situé au Champ-de-Mars, à Port-au-Prince, à la suite d’actions de groupes armés.

Aujourd’hui, le Champ-de-Mars, cœur historique de la capitale, est décrit comme une zone fortement affectée par des affrontements, devenue un véritable champ de bataille urbain. L’insécurité généralisée a entraîné la fermeture ou l’abandon de nombreuses infrastructures économiques, certains établissements ayant même été détruits après leur abandon.

Nous avons également échangé avec des hommes d’affaires, notamment M. Bobby Wawa, ainsi qu’avec des propriétaires de galeries d’art et des artistes autrefois actifs à Pétion-Ville, aujourd’hui installés aux États-Unis. Des figures culturelles telles que le musicien Kiki Wainwright poursuivent leurs activités, entre création musicale et production littéraire.

Parmi les rencontres marquantes figure celle de Mme Carole Gourgue, fille du juriste Gérard Gourgue, ancien membre du Conseil National de Gouvernement en 1986. Elle a quitté Haïti après le vandalisme de ses établissements scolaires et de sa résidence à Pacot par des groupes armés. Elle réside désormais à Miami dans l’attente d’une amélioration de la situation.

Des professionnels des médias font également partie de cette vague migratoire. Certains ont poursuivi leur formation académique jusqu’au doctorat, à l’image de Jean Venel Casseus, ancien journaliste de Radio Télé Caraïbes, ou encore d’une ancienne journaliste de Radio Métropole devenue écrivaine.

Ceux partis sous le régime des Duvalier

Une autre catégorie est constituée de ceux qui ont fui la dictature des Duvalier. Lyonel Gerdes, ancien collaborateur du journal Le Petit Samedi Soir, raconte avoir quitté Haïti après l’assassinat de Gasner Raymond à Brache, afin d’échapper aux persécutions politiques.

Cet événement illustre la répression violente de l’époque et la suppression des libertés fondamentales. Aujourd’hui, Lyonel Gerdes poursuit son travail d’écriture aux États-Unis à travers des ouvrages à caractère socio-politique.

Ceux partis temporairement

Certains Haïtiens vivent aux États-Unis de manière provisoire, en raison de l’instabilité persistante en Haïti. Parmi eux figurent des entrepreneurs, notamment des concessionnaires automobiles et des membres de la classe moyenne dont les activités sont devenues difficiles à maintenir.

Nous avons notamment rencontré Mme Claude Agenor, ancienne administratrice de l’ISTEAH, qui poursuit aujourd’hui sa carrière aux États-Unis. De même, Fritz Valescot, ancien journaliste à Télé Haïti, espère retourner au pays dès la reprise des vols à l’aéroport international Toussaint Louverture. Il reste profondément attaché à Jacmel, où il a fondé l’école de musique Dessex Baptiste.

Ceux qui font le va-et-vient

Une autre catégorie regroupe ceux qui continuent de voyager entre Haïti et les États-Unis. Malgré les difficultés, ils maintiennent un lien constant avec leur pays.

Parmi eux figurent des visiteurs comme l’architecte Henry Dodard, ainsi que l’écrivain Louis Hall, qui continue de se rendre régulièrement aux Cayes bien qu’il réside à l’étranger.

Des Haïtiens profondément attachés à leur pays

Ces événements ont également mis en évidence la volonté de transmission culturelle au sein de la diaspora. Certains parents s’efforcent de préserver les traditions haïtiennes auprès de leurs enfants.

Mme Yannick Peraudin, installée aux États-Unis depuis 1964, en est un exemple. Très engagée, elle avait fondé en 1986 un comité humanitaire destiné à soutenir des hôpitaux et des personnes handicapées. Elle continue aujourd’hui à participer à des initiatives en faveur des orphelins et de la reconstruction d’écoles, tout en se disant optimiste quant à l’avenir d’Haïti.

Miami, nouveau centre culturel haïtien ?

Les activités observées à Miami rappellent, selon plusieurs témoignages, la vitalité culturelle de Port-au-Prince dans les années 1990. Aujourd’hui, en raison de l’insécurité, ce type de dynamisme est devenu rare en Haïti, où la vie culturelle est fortement réduite, notamment en soirée.

À Miami, en revanche, les initiatives se multiplient. Des entrepreneurs comme Claude Mancuso ont récemment ouvert de nouveaux établissements, tandis que des chaînes comme Chef Creole poursuivent leur expansion, renforçant la visibilité de la culture culinaire haïtienne.

Retour et engagement pour Haïti

La majorité des membres de la diaspora rencontrés expriment un désir clair de retourner vivre en Haïti dès que les conditions sécuritaires le permettront. Ils soulignent que le développement du pays dépendra en grande partie de l’implication de sa diaspora.

À l’instar d’autres pays comme l’Éthiopie, les transferts financiers, les investissements et le partage de compétences sont perçus comme des leviers essentiels pour la reconstruction nationale.

Haïti continue de vivre à travers sa diaspora. Malgré la distance, l’attachement au pays demeure intact. Beaucoup espèrent pouvoir rentrer et contribuer activement à sa reconstruction.

Tous s’accordent sur la nécessité d’un engagement collectif pour bâtir une nouvelle Haïti, capable d’accueillir ses enfants dans des conditions dignes et sécurisées.

Comme le rappelle un adage populaire :

« Lakay se lakay. »