KLASS contre tous ? Autopsie d’un bras de fer musical…

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Par Jude Martinez Claircidor

PORT-AU-PRINCE, mercredi 2 juillet 2025 (RHINEWS)- Sous les lumières vacillantes du show-business haïtien, là où les guitares électriques croisent les tambours hérités de l’Afrique et les claviers des ballrooms new-yorkais, une querelle feutrée mais tenace secoue les fondations du compas direct. Ce genre musical né en 1955, à la croisée de la tradition et de la modernité caribéenne, est aujourd’hui le théâtre d’un affrontement aux accents d’orgueil, d’économie souterraine et de stratégie symbolique.

Trois figures majeures du Haitian Music Industry (HMI) — Roberto Martino, guitariste et leader du groupe T-Vice ; Ti Djo Zenny, chanteur de Kreyòl La ; et Hérard Richard, plus connu sous le nom de Richie, fondateur et chef d’orchestre du groupe KLASS — s’opposent désormais à travers une polémique qui ne cesse d’enfler sur les réseaux sociaux. Ce n’est ni sur les scènes ni dans les studios que le débat se joue, mais dans cette arène contemporaine de la visibilité immédiate qu’est l’espace numérique.

Le point de friction ? L’ordre de passage sur scène — ou line-up — lors des soirées live, devenu enjeu de pouvoir et de perception. Martino et Zenny reprochent à Richie d’exiger systématiquement que KLASS se produise en dernier, une place convoitée qui, dans l’imaginaire collectif haïtien, consacre le prestige artistique et imprime dans les mémoires l’émotion finale. Car dans une culture où la fête est à la fois rite, catharsis et hiérarchie implicite, clôturer une soirée revient à la dominer.

Pourtant, derrière ce qui pourrait sembler une querelle d’ego se dessinent des logiques économiques plus profondes. Plusieurs promoteurs de spectacles justifient cette configuration non par favoritisme, mais par rationalité financière. Le public de KLASS, réputé pour son arrivée tardive et sa propension à la consommation festive, représenterait un levier de rentabilité non négligeable pour les bars et les organisateurs. Ainsi, le line-up devient un outil de régulation budgétaire, à la croisée du goût populaire et des impératifs commerciaux.

Le malaise s’est accentué lorsque Reynaldo Martino, maestro de T-Vice, a publiquement admis avoir, à plusieurs reprises, délibérément débranché les instruments de KLASS lors de soirées communes, dans une démarche assumée de boycott artistique. Une déclaration qui, loin d’apaiser les tensions, a ravivé le feu sous les braises, posant avec acuité la question de l’éthique professionnelle dans une industrie aussi symbolique que fragile.

Cette affaire a profondément troublé Richie lui-même, réputé pour son calme et sa pondération. Le maestro de KLASS, habituellement discret sur les polémiques, a pris la parole sur les réseaux sociaux pour dénoncer ce qu’il perçoit comme un mouvement coordonné de sabotage, orchestré par un petit groupe d’acteurs influents visant à marginaliser son groupe. Dans un moment rare de véhémence, Richie est allé jusqu’à qualifier l’attitude de Roberto Martino de raciste, une accusation lourde qui a jeté un froid au sein de la communauté musicale et souligné la charge émotionnelle et symbolique que revêt cette querelle.

Dans les médias spécialisés et au micro de plusieurs animateurs de radio, certaines voix s’élèvent pour dénoncer une forme de cabale contre KLASS, qui serait aujourd’hui victime de son excellence. La formation dirigée par Richie, actuellement perçue comme l’un des groupes les plus performants en prestation live, attirerait contre elle critiques, pressions et invectives répétées. Certains observateurs établissent un parallèle avec ce qu’avait vécu Djakout #1 à une autre époque, lorsque ce groupe, au sommet de sa forme scénique, avait également suscité jalousies, marginalisations et boycotts déguisés. Le succès, dans le paysage du compas, semble parfois se payer cher.

Au-delà de ses protagonistes, cette crise met à nu les tensions systémiques du secteur musical haïtien. Le compas, longtemps pilier de l’identité nationale et fleuron de la diplomatie culturelle du pays, souffre d’une double marginalisation : d’un côté, la raréfaction des concerts en Haïti même, gangrenée par l’insécurité chronique ; de l’autre, une dépendance croissante à la diaspora — notamment floridienne — qui détermine désormais les codes, les rythmes et les réputations.

Dans ce paysage fragmenté, les rivalités fratricides, les luttes d’influence et les accusations de boycott ne sont plus de simples affaires de coulisses, mais les symptômes d’un secteur désorganisé, où la reconnaissance artistique se monnaye, où le prestige scénique s’achète, et où la musique, au lieu de rassembler, devient parfois champ de bataille.

Au lieu de tisser les liens d’une solidarité créative face à la précarisation du métier, cette guerre des ego illustre combien le compas, s’il continue de faire danser les corps, peine de plus en plus à accorder les cœurs.

Alors que le compas s’apprête à souffler ses soixante-dix bougies, cette querelle publique entre figures majeures du HMI jette une ombre regrettable sur un anniversaire qui devrait être une fête de la concorde et de la mémoire collective. À l’heure où le genre musical le plus emblématique d’Haïti traverse l’une des périodes les plus fragiles de son histoire, il devient urgent d’écouter cette voix profonde, cette voix invisible mais insistante du public, des mélomanes, des anciens, des artistes de l’ombre, qui appelle à l’apaisement.

Cette voix qui murmure qu’il est temps de refermer les plaies de l’orgueil et de renouer avec l’essentiel : la musique comme lien, comme feu sacré, comme espérance.

Car il faudra bien, tôt ou tard, que quelqu’un se lève — non pour gagner la dernière place sur l’affiche, mais pour hisser plus haut l’esprit du compas. Une voix qui fasse taire les invectives, qui transforme les rivalités en harmonie, et qui rappelle, en cette année symbolique, que l’histoire de ce rythme n’a été écrite ni par les clashs ni par les boycotts, mais par les ponts tendus entre les générations, les styles, et les rêves partagés. Au nom des 70 ans du compas, que cette voix soit enfin entendue.